LETTRE LXXX
XEs iLss rOKMis, anGAAiA. - u! poiau: du comibÀiiuB
A bcfrd de la Truite , 4 janvier f SSl".
Après avoir côUrti de longues bordées , nous sommes entrés enfin dans le grand boghàs de Sàihos. Nous avons d\in côté les îles Foxmis, et de ràûtrè rîle de Nicarîà i les îles Formis ne présentent que des roches arides et désertes ; Nicariê offre de loin ses soriimets gi'isâtres , sillonnés par leslorrêhs , et couronnés de quelques bouquets de sapins. Les marine ne traversent point ce détroit sans être saisis de crainte, car c'est la que les corsaires attendent leui: proie ; tous les rivages que nous voyons sont bordés de criques, de petites anses, de ports formés pair dés écùeils} les corsaires sortent de là pour tomber
sur les navires marchands , comme les bétes fauves sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les pasteurs. Ce spectacle joint aux souvenirs qu'il rappelle^ attristait mes penses; le bruit monotone des vagues, les cris des oiseaux de mer, les nuages qui couvraient l'horizon , ajoutaient à la disposition mélancolique de mon esprit. En doublant la pointe de Nicarie, on nous a montré une tour abandonnée qn'on appelle la tour des Pirates; j'ai voulu relire enprésence de cette tour le Corsaire de lord Byron> comme j'avais lu au mois de juillet dernier la Fiancée d*Abydos, sur les rives de la mer d'Hellé. « Lorsque les pirates, dit le poète, )) aperçoivent leur île favorite, les rochers semblent » leur sourire; un murmure joyeux se fait entendre » dans le port; la flamme des signaux brille sur les » hauteurs ; les chaloupes plongent dans la baie; les » dauphins se poussent en se jouant à travers l'é- » cume des flots ; l'oiseau de mer, à la voix discor- M dante, les salue de son cri rauque et aigu. » Voilà à peu près tout ce que dit le poète de son île des Pirates ; il faut avouer que , pour l'exactitude des descriptions et la vérité des couleurs locales, le poème du Corsaire ne gagne pas à être relu sur les lieux xîomme VIliade et l'Odyssée; mais pour la peinture des noires passions, pour la chaleur entraînante du style, pour l'éclat des images, que de beautés renferme le poème anglais ! combien il est au-dessus de la Fiancée d'Abydos ! Le Corsaire m'a
charmé dans la plupart de hÇi^ tableaux^ et mon: plaisir serait complet si je n'éprouvais de temps a. autre quelque répugnance pour les personnages que^ le poète met en scène. Comment trouver en effet un côté héroïque et voir des enfàns de la gloire dàna des écumeurs de mer, surtout lorsqu'on traverse lès boghas de Samos, remplis encore du souvenir: de leurs brigandages !
Le monde n'offrait-iF au génie de Byron d'autrehéros qu^uncorsaîrechargédecnmes^U qui Une resté qu'une vcr^tt/ Conrad s^en prend à tous les hommes des injustices qu'on lui a faites, et des crimes^même qu'il a commis^ le remords n'est chez lui tju'une misanthropie sombre ; il s'accuse , il se hait avec le genre humain; pourquoi faut-il que la muse chagrine d'un grand poète ne se plaise que dans l'a. peinture des passions qui tendentà séjparer l'homme de ses semblables^ et le mettent en guerre avec lès sociétés telles qu'elles sont ! Il y a déjà tant d'esprits malades qui^sont mécontens de notre pauvre univers; il y a tant de gens qui sont toujours prêts à mettre la main à l'œuvre , lorsqu'on leur parle de changer les lois et les mœurs des peuples, de réformer jusqu'au génie de Fhommé , de refaire jusqu'à la vertu ! ils donneraient volontiers à la raison d'autres règles , à la morale d'autres maximes, à la conscience d'autres remords ; les merveilles de la création ont peine à trouver grâce devant ces sages mécontens; le désordre du chaos a quelque
chose qui leur plaît, et s'ils poujpaîent s'asseoir u» moment sur k irôiie de Dieu , nous les verrions^, je crois , refaire tout ce qui existe, et maudire tout ce qpi a existé; à leur voix, les ténèbres prendraient; la place du jour ; Tempire du monde serait abandonné aux passions brutales, au grossier instinct; l'homme^ rpi de la nature, serait jeté nu dans les. déserts, et tout ce qu'a fait la sagesse humaine se-, rait effiacé de la terre. Ne so»t-ce pas là les rêves fiinèbres de Satan? Ne doit-on pas s'aÇliger que ce profond dégoût pour le monde tel qu'il est , que cette maladie sombre vienne quelquefois se mêler; aux plus nobles inspirations dç la poésie moderne ?; Je venais de fermer le poème du Corsaire j et je më livrais à mes tristes pensées , lorsque le vent du nord s'est levé ; il a fait di^araître les nuages qui couvraient l'horizon, et nous avons revu le soleil d'Orient dans son éclat accoutumé.. Les roches de Nicarie, celles des îles Formis, couvertes de nuées blanches semblaient fuir sur les flots lointains. La côte méridionale de Samos s'offrait seule à notre vue, et tous nos regards se portaient vers une colonne du temple de Junon qui reste encore debout sur le cap Cora. A mesure que nous avancions à l'est, la montagne de Patmos se découvrait devant nous ; sur le sommet de cette montagne pierreuse et aride, s'élève une cité assez bien bâtie, et près de là le monastère de Saint-Jean, qui ressemble à une forteresse. Notre pilote grec, qui a long-temps
hàbilé Patmos^ nous a donné sur cette île quelques renseigneméns. Patmos a deux bons pox^s qui ne loi servent de rien^ et qui ont rinconvénient éé* lui amener des corsaires. Presque tous les habitans' de l'île sont dans la cité ^ le peuple y est pauvre y mais il vit en paix j-]*air y est tain, et là peste/ qui désole souvent les îles, n-^a jamais porté sesr levages dan& Patmos. Patmos a de plus un collège i:enommé, qu'on pourrait s^peler l'unirersité de' FArchipel : on y enseigne le grec littéral , Ktalîèn , la rhétorique, la logique : il y vient des élèves même de la Morée. Le riocher de Patmos n'a ploint tenté les Osmanlis , qui né s'y montrent point et' se contentent d'un léger tribut. Jamais oh n^ aperçut l'ombre d'un minaret , jamais on n'y enten-' dit la voix d'un muezzin ^ la cloche, qui retentit à toute heure sur la montagne de Patmos, annonce k la fois que la religion y fleurit , et qu'on n'y vit point dan$ la servitude. Tandis que dans toutes les* îles on s'agite pour^ être indépendant , Patmos n'a rien eu à faire pour être libre ,^ et la liberté est venue pour elle comme une plante , comme une fleur de sa montagne. Au milieu de cet Archipel toujours troublé par des passions nouvelles, partout armé contre l'oppression, Patmos est la seule île peut-être qui soit véritablement libre, car les révolutions sont quelquefois le pénible enfantement de la liberté, mais il s'en faut de beaucoup qu'elles soient la liberté.
Ge qui a donoé de la célébrité à Patmos y c^est le séjour de saiut Jean Févangéliste ;. TApotre nous apprend lui-même qu'il avait été exilé en ce lieu ; c( j'ai été envoyé , dit-il , dans l'Ile appelée Patmos, pour le témmgDage que j'ai rendu à Jésus. » On montre au-dessous du couvent de Saint* Jean une grotte où le saint entendit derrière lui une voix forte et éclatante comme le son d'une tron^ette ; ce fut cette voix qui lui dicta TApocalypse qu'il envoya aux sept églises de l'Asie^ représentées sous l'emblème des sept chandeliers d'or. L'ile dePatmos est la seule des iles de l'Archipel où les dieux du paganisme n'aient point eu de temple. Sk>n illustration n'a commencé qu'avec le christianisme y et sa gloire est toute dans les prédicaticms et dans les prophéties d'un Apôtre de l'église chrétienne. Je n'ai point la prétention de comprendre l'Aoocalypse , encore moins ceux qui ont voulu nous l'expliquer. Mais lorsqu'on a vu comme moi le soleil se coucher sur la montagne radieuse de Patmos, on ne s'étonne point qu'en ce lieu Fimagination humaine ait été entraînée dans des visions célestes , et qu'un favori de Dieu y ait reçu des inspirations qui paraissent au-dessus de la raison et de l'intelligence de l'homme.
Mais il est temps de faire nos adieux à ce brillant Archipel, qui fait l'admiration des poètes et le désespoir des marins; tandis que les premiers ne peuvent détacher leurs regards de ces îles dont cha-
cune leur offre un souvenir de ranlîqûilé , les autres tremblent sans cesse à la vue de ces côtes dont chacune leur montre un écueil ef leur fait craindre un naufrage. Nous Toilà maintenant en face des îles de Lérô, de Lipso et de Calymnos, auxquelles je ne saurais plus donner mon attention; nous sommes partout environnés d'îlots et de terres sans nom^ semés au milieu de la mer. U semble que nous naviguons à travers plusieurs grands lacs qui communiquent les uns avec les autres.
Nous avançons lentement ; nous revenons quelquefois sur nos pas; nous restons souvent à la même place ; ainsi les tableaux qui s'offrent à nos yeux ont peu de variété. Je n'ai d'autre moyen ici, pour animer un peu ma narration et la rendre intéressante, que de vous faire part de mes observalions nautiques. On a déjà remarqué que les vagues de l'Archipel sont moins fortes et plus précipitées que celles de l'Océan, ce qui a fait dire qu'elles bondissaient comme des béliers, sicut arietes. Pendant la tempête, l'horizon est cramoisi foncé, parsemé de points noirs; quand la mer est tranquille, nous ne distinguons sur l'immensité des eaux qu'une belle couleur bleue. La terre aussi produit des vents qu'elle oppose à ceux de la mer; ils se succèdent avec tant de rapidité , que nous les distinguons à peine , et que la voile indécise trompe parfois la vigilance du pilote et met tout à . coup la manœuvre en défaut : rien n'est plus chan-
géant que l'aspect du ciel; souvent le tonnerre gronde et le sciél brille encan ^ tont-4-coap le linnament s'obscurcit^ et bientôt dn sein même de Forage^ nonsTo^ooâsortir Faro-en-del dcmt les colonnes éclatantes s'aj^puient surks flots de h mer^ ou sur les montagnes des îles. Vaifois nous voyons accourir des dauphins ; tantôt ils nous suivent^ tantôt ib viennent aa^evant de nous; réunis entiioupes , ils- accompagnent notre bâtiment comme* une escorte d'honneur^ qui nous serait envojée par une des puissances de l'onde; mais déjà ces ccmipagnons nous ont quittés^ et sont remplacés pardes nuées de petits poissons qui- cherchent leur^ pâture sur les eaux sillonnées par ta Truite , et qui^ s'élancent autour de la gabarre, semblables aux troupes dé passereaux qui voltigent autour de la. ferme. Quelquefois les matelots leur jettent un hameçon perfide ; ces poissons^ en s'approchant , étalent mille couleurs ; il nous semble voir des topazes^ des émeraudes vivantes, qui fendent les, flots azurés avec la rapidité de Téclair. Tels sont les spectacles qui nous occupent souvent pendant plusieurs heures*
Je voudrais varier l'uniformité de mes tableaux.
et descendre avec vous par la pensée dans les profonds abîmes sur lesquel nous naviguons. Ces abîmes y comme la terre qui se montre à nos yeux , ont leurs montagnes , leurs collines ^ leurs vallées ,^ leurs plaines j ils ont leurs zones, leurs tempéra-
tures diverses; les ^ai^as 3'y succèdent avec leura» productions et leurs fruits^ îl- a^e^t poii^t d'antre creux qui ne soit tapissé de verdure , point de roi^ cher sur lequel ne croisseu* des OKxuâses ^ point da plaine étendue qui ne sjç- couvre d'a^gues^ et de fiicus. Cette flore, que wms dérobent I^eamt, ai moins d'éclat sans doute que c^lle qui hrille k la: clarté du sol^I, mais pimt-ôtre est-elle plus tariée; dans ses formes , plus UQOxhreuse dans ses espèces l Que vous dirai-]e. de la population des mers, înnomhrahie comm^ le sable de leurs rivages? Parmi, ïes habitaus de ces vertes retraites ^ le$ uns restent attachés à la racbe d*ou ils sembleit^t sortis^ d'autres habitent leui: noaison de corail ou de nacre^ les» aur très le limon qui les a produits ; d'autres vojageat d'île enile^^ de climat en climat, de mer en mer; plusieurs ressemblent aux ajniuiaux qui habi^nt nos caoj^agnes et nos forêts:, et.rbomtti^j^ 4it-on, a. retrouvé son image parmi les^ hôtes de l'Océan. Quel historien de la nature décrii?a toutes ces peuplades diverses cachées sous, les flots ? qui nouSv dira les passions, les discordes, les guerres qui troublent ces régions i^orées ? que d'êtres animés, ou inanimés doivent rester sans nom, et ne seront |amais connus que du dieu qui les a créés !
On ne peut regarder la mer sans songer aux g^ jiérations d'hommes qui ont disparu dans ses abi-^ mes ; depuis le jour où l'homme osa , pour la pre-^ mière fois, braver les flots sur un tronc d'arbre,.
géant que Taspect du ciel; siOUYent. tè tonnerregronde et le soleil brille encore; tout-à-coup le firmament s'obscurcit^ et bientôt du sein même de l'orag^^ nonsToyonssortir Faro-en-ciel dont les colonnes éclatantes s'af^uiént sur leà flots de la mer ^ ou sur les montagnes des iles. Parfois nous Toyons accourir des dauphins ; tantôt ils noua suivent^ tantôt ils viennent au-devant de nous^ réunis en^ troupes , ils* accompagnent notre bâtiment commet une escorte d'honneuir qui niras serait, envoyée par' une des puissances de l'onde; mais déjà ce» compagnons nous ont quittés , et sont remplacés par ^ des nuées de petits poissons qw cherchent leurt pâture sur les eaux sillonnées par ta Truite y et qui^ ^'élancent autour de la gabarre^ semblables aux troupes dé passereaux qui voltigent autour de la, ferme. Quelquefois les matelots leur jettent tin hameçon perfide ; ces poissons^ en s'approchant , étalent mille couleurs ; il nous semble voir des topazes^ des émeraudes vivantes, qui fendent les flots azurés avec la rapidité de Féclair. Tels sont les spectacles qui nous occupent souvent pendant plusieurs heures.
Je voudrais varier l'uniformité de mes tableaux^, et descendre avec vous par la pensée dans les profonds abîmes sur lesquel nous naviguons. Ces abîmes y comme la terre qui se montre à nos yeux , ont leurs montagnes^ leurs collines^ leurs vallées ,^ leurs plaines; ils ont leurs zones, leurs tempéra-
tores diverses; les §ai3oas 3'y succèdent ^vec leurs» productions et leurs fruits. > ft a- e^t poiat d'antre creux qui ne soit tapissé de verdure , point de roi^ cher sur lequel ne croîsseut des nKMtôses ^ point dû plaine étendue qui ne sjç^ couvre d'a^gues^ et de^ fiicus. Cette flore, que nous dérobent 1^ eamt, ai moins d'éclat sans doute: que c^Ite qui hrîlle «^ la: clarté du soleil, mais pijut-ôtre est-elle plus tariée; dans ses formes , plus nocobreuse dans, ses e^pèce^ l Que vous dirai-]e de la population de^ mers , in;nomhrahle comme le sable de leurs rivages? Parmi, ïes habitaus de ces vertes retraites ^ le$ uns restent attachés à la roche d*où ils Srembleitit sortis, d'autres habitent leur noaison de corail ou de nacre ^ les^ aur très le limon qui les a produits ; d'autres vojageat d'île en île, de climat en climAl,. de mer en mer; plusieurs ressemblent aux ajnimaux qui habituent nos campâmes et nos forêts^, et l'homme^ 4it-on, a. retrouvé son image paqrmi les. hôtes de l'Océan. Quel historien de la nature décrii^a toutes ces peuplades diverses cachée* sous, les flots ? qui nous, dira les passions, les discordes, les guerres qui troublent ces régions i^orées ? que d'êtres animés, ou inanimés doivent rester sans nom, et ne seront jamais connus que du dieu qui les a créés !
On ne peut regarder la mer sans songer aux g^ jiérations d'hommes qui ont disparu dans ses abî-^ mes; depuis le jour où l'homme osa, pour la pre-^ mière fois, braver les flots sur un tronc d'arbre >
que cîe cadavres, que de richesses ont été ensevelis dans la profondeur des eaux! Cette mer, si azurée et si belle , n'est-elle pas ïe plus vaste des sépulcres? Tandis que des îles sont sorties du sein des mers , d'autres îles ont été englouties dans les flots. D'antiques cités, que l'histoire nomme à peine ^ sont couchées au fond des abîmes avec leurs temples, leurs palais leurs trésors ; c'est là qu'on pourrait contempler les ruines des âges primitifs du globe , qu'on pourrait retrouver les premières archives du genre humain. Mais, ô contraste de lar faiblesse et de la puissance ! l'homme qui a mesuré' la carrière du soleil, qui a pesé dans «es balances les constellations du ciel , qui a compté les étoiles de la nuit ; l'homme pour qui les cieux n'ont point de lieux inaccessibles, n'a pu descendre à quelques tœses au-dessous de la surface des eaux, et^ les portes ténébreuses de l'abîme , ostia tenebrosa , semblent rester à jamais fermées pour lui !
Pendant que ces images poétiques viennent rompre pour nous la monotonie de la route , un vent favorable se lève , et nous porte en face dc^ l'île de Cos. Nous voilà entrés dans la rade.