LETTRE LXXXI
Abord delà Trusie^àa 6 aa lOjaoTier 1831.
Noos avons devant nous la ville' de Cos ou de Stanchio; sa forteresse, Fétendartdu croissant, les drapeaux consulaires qui flottent sur ses murs blan-* chis, lui donnent au premier abord un aspect imposant; la ville est située an pied d^une montagne. La rade où nous avons jeté Tancre s'étend comme un grand lac entre les cotes d'Asie et les rivages de File ; rien n'est magnifique comme cet immense paysage dans lequel on aperçoit d'un côté la ville de Cos, et de l'autre les montagnes de Pétesse et de Boudroun.
Nous nous sommes rendus en débarquant chez
l'agent consulaire de France, M. Davenat, qui nous a reçus avec beaucoup de cordialité. M. Davenat représente à lui tout seul les cinq puissances dont le pavillon est connu dans les mers d'Orient. Lorsqu'il arrive dans la rade un navire français, il déploie le pavillon de France ; il arbore le drapeau d'Autriche pour un bâtiment autrichien, celui de Sardaigne pour un bâtiment sârdé ; il fait de même pour tout ce qui vient sous le pavillon russe ou anglais. Ainsi point de querelles, point de jalousies diplomatiques, et si la guerre se fait entre les états maritimes de l'Europe, elle ne commencera pas par l'ile de Cos.
Le jour même de notre arrivée, le consul nous a présentés au gouverneur de l'île ; nous avons trouvé dans Ali-Bey un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, la barbe grise, la taille haute, et lé dos voûté coïi^me la plupart des Turcs; son
regard est doux et triste, spn front paraît soucieux; le costume de 1^ réforme ne lui sied pas et lui donne un air gauche; au premier aspect, il montre tout le flegme d^un Osmanli , et les premières paroles de sa conversation ont quelque dhose delà timide réserve d'un derviche. 11 a beaucoup voyagé en Europe et en Asie; il nous a parlé de plusieurs oÔîciers de la marine française qui l'avaient reçu à leur bord, et du duc de Richelieu qu'il avait vu autrefois en Crimée. Les bons procédés des Français envers lui, nous ont ralu de sa part un accueil très affectueux;
il nous a invités à rester quelques jours à Stanchio^ nous promettant de £aire tout ce qui dépendrait de lui pour rendre notre séjour agréable, et pour faciliter nos courses daiis l'intérieur de File.
Après avoir &it coniûâssanoe avec le consul et le pacha ^ notre troisième visite a été pour le fameux platane , mentionné dans nos géographies du seizième et du dix-septième siècle. Cet arbre a aussi son histoire comme les peuples de rArchipd. Il y a im deminsiède qu'il couvrait de ses ràmeaùk la pltis grande place de Cos. Une de ses principcllès branches est t»>mbée depuis quelques années'; malgré cette perte, le patriarche du règiie v^tal conserve encore un air de majesté et de gi^ai^déuf . Les branches qui lui restent, affaissées sous le poids des ans , s'étendent horiaontalèmênt à une grande distance ; plusieurs sont supportées par des colonnes de maii^re qui ont soutenu autrefois un temple d'Esculape ou d'Apollon; ces appuis se trouvent là depuis si long^temps que Ja pierre a pénétré dan^ l'écorce , et qu'elle semble faire partie de l'arbre dont eU^ supporte les rameaux. Le platane de Cos ou de Standbio est révéré des Grecs et dés Turcs , qui le mettent au-dessus de toutes les antiquités du ps^s et qui ne manquent pas de répéter aux voyageurs qu'Hippocrate donnait des consultations sous son ombrage.
Nous avons parcouru la ville , dont la population n'est guère que de trois mille âmes. Les maisons y
sont bâties en pierres^ la plupart des rues sont comme des égoûts qu'on a de la peine à traverser y .surtout après la^ pluie. Un temple d'EscuIape s'élit vait autrefois dans un faubourg de la ville; c'est là .qu'on tenait un registre fidèle des maladies humaines et que la médecine était regardée comme le secret des Dieux; c'est là qu'Hippocrate puisa cette science qui lui a fait une si grande renommée parmi les hommes ; on ne retrouve plus aujourd'hui l'emplacement du temple d'EscuIape; les statues et les .autels du dieu^ les monumens pieux élevés par .l'humanité reconnaissante^touta été dispiersé; on nous a montre sur une place publique un des autels voti£s consacrés au dieu de la médecine ; on en a fait ,un abreuvoir pour les ânes et les mulets.
Ce qu'il y a aujourd'hui de plus remarquable jdans.la ville de Stanchio^ c'est la citadelle bâtie par les chevaliers de Rhodes. On aperçoit encore sur les murailles les armes des chevaliers ; elles sont mêlées à des fleurs-de-lys ^ ces glorieux symboles de la France^ qui tombent chaque jour à Paris sous la £aulx des révolutions , et que le temps a partout respectés en Orient. Nous avons aperçu sur les murs de la ville plusieurs inscriptions ou fragtnens d'inscriptions > qui ont été copiés par d'autres voyâgeiu^. La muraille extérieure du château of&e^ du côté de la mer, les restes d'un bas*relif, qui nous a paru un chef-d'œuvre de la sculpture des anciens. Comme il était d'une grande dimension , les ou-
vriers qui l'ont employé dans la construction de l'édifice, Font divisé en quatre morceaux 3 ils en ont placé deux en bas et deux en haut j on croit généralement que ce ba^-relief représente les noces de Neptune ou celles de Bacchus. Il renferme un grand nombre de figures dans des positions diverses, et. toutes sculptées admirablement. Un chef-d'œuvre aussi précieux aura été sans doute- trouvé parmi les ruines d'Halicarnasse ou de Gnide. Les Grecs de Cos sont persuadés que dans l'intérieur de la citadelle, on conserve un buste d'Hippocrate , et qu'on y trouve une petite chambre qui fut habitée par le père de la médecine. Le peu de respect que les Turcs ont pour l'image de l'homme, ne permet guère de croire qu'ils aient pu conserver un buste, fût-ce même celui de Mahomet; quant àlachambce d'Hippocrate, le gouverneur que j'ai interrogé là-dessus, n'en a jamais entendu parler. A défaut d'anciens monumens , nous avons trouvé chez un médecin grec les OEuifres (THippocrate , édition de Venise. Nous nous sommes arrêtés surtout dans le volume à ces nombreux messages qu'adressaient au vieillard de Cos les rois et les cités. Nous avons relu avec délices les lettres qull écrivait lui-même à ses amis ; cette correspondance nous a. paru si intéressante et si remplie de traits curieux, que M. Poujoulat s'est chargé d'en faire pour vous un extrait, et d'y ajouter l'expression poétique de nos
admirations.
Le surlendemain de noire arrivée, nous sommes montés à dieval , et nous avons été visiter la fontaine d'Hippocrate ; cette fontaine, qui fotumt de l'eau â la ville, est sur une haute montagne, à trois milles ehviron du rivage de la mer : on entre dans le vieux monument de pierre qui renferme la source , par une porte semblable à celle du temple de Cybete au mont Sipile. Deux mors en pierres , taillées et rtngées en forme cyclopéenne, sont surmontés d'une voûte ahgulâire , également en pierres cyclopéennes ; ce passs^ ou ce conduit est large de troi^ ou iquatre pieds, haut de huit à dix pieds. Veùù s'écoule dans un lit de pierfe. Le lieu d'où jaillit la source est une rotonde assez élevée, qui a Une ouverture par le haut ; plusieurs des pierres 'èttiployéés à celte construction paraissent usées par le temps , et leur seul aspect annonce la plus haute antiquité.
On serait fort mal vu à Ces , si on doutait un moment que Tédifice de la fontaine n'eût été bâti par Hippocrate ; les Turcs et les Grers , qui se rencontrent si rarement dans un même sentiment ou une même idée^ se réunissent pour honorer le père de la médecine, et pour conserver tout ce qui peut nous parler de sa gloire. Cet Orient qui ne se souvient plus des grandes choses du temps passé, n'a point oublié Hippocrate ; tous les âges, toutes les sectes ont gardé sa mémoire. On aime à voir les peuples se rapprocher ainsi au souvenir d'un bienfaiteur de
i'huioalahité, on ainie à voir eettq ; yéhéraÛQn îou^ dfidnte qui doit donner ?a\;i $implo mQnmmint d'unie fontaine la durée de$ moniim^^ d^il^hpàôsiw; ri
là fontaine arrose une es{d^ade^€ou>^ert;^;de gazbhs ; près de là s'élèveint dé beiaua; .plalabos^ Hëâ Turcs viennent quelquefois^ s'aaseair sdu^ ces om* bra^es ^ et cb lieu réunit les Grecs'dan& leur& jouM de fêtes. En descendant là montagne^ ndtis avons suivi les eaux de la fontaine^ qui roulent de cas*^ cade en cascade , de vallée en Vallée , jusqu'à Faqueduc par lequel elles arrivent dans la cité. La cainr- |)agne paraît assez bien oiltivée; on rencontre sur les coteaux beaucoup de brebis. et de chèvrei^ ulip grande quantité de jpérdrix. Quoique nous ne soyons qu'au commencement de janvier^ les amai^ diers et les fèves sont en fleurs > et la jonquille jaune briUe à travers réclatântô verdure Vies prés. L'île de Cas et son soleil qtd se montre a travers des vajpeucs. blanches^ noiis rappellent notre tnois d'avril de France.
Nous avons dîné hier cfaec le gouverneur > nous somtnes arrivés di^ez lui 'à midi ; il était debout y çt nOiis^ attendait à l'entrée dé son appartement; il nous a conduits dans la saUe à manger ; on av^ait déjà dressé une table ^ qui avait été empruntée au consul de France^ La nappe du festin était bordée tout: autour de tranches de pain trèsolinces. U n'j avait silrb table ni carafe > ni bouteille > ni fourchette, ni couteau j nous étions dix
convives ; chacfun des convives avait devant lui un vevre daiifr une assiette, une serviette d- un fort bea«i^4ing0/ brodée im OP. On a commencé ps»r une sonjpe àei^m au ^âf^* assaisonnée avec du citron ; elle était isérvra* dams* uni «grand vase de porcelaine^ où nous puisions tous ensemble^ avec des cuillères de nacre ou de bois^d^â>énfe. On a servi ensuite la moitié d'un mouton ràti j il se trouvait découpé en petits morceaux^ de manière cpie chacun de nous a pu en prenilre sa part avec les doigts. A ce plat copieux ont succédé une grande quantité d'autres plats^ qu'on servait un à un^ ou deux à deux; chaque plat -de viande se trouvait mêlé à un plat de sucrerie ou de pâtisserie. Les plats se suivaient avec une grande rapidité ; nous en avions déjà vu passer plus de cinquante sur la table ; ce n'était pas la moitié de ce qifi nous était destiné ; nous avons demandé grâce au gouverneur. A la fin le pilau est venu faire la clôture d'un dîner qui aurait suffi à nourrir toute la ville de Cos.
Ali-Bey a fait les honneurs du banquet avec une grâce parfaite ; il n'a point épargné le vin de Cos à ses convives , et le silence qu'on observe ordinairement chez les Osmanlis, n'a pas régné un seul instant dans notre festin. Quand nous sommes •sortis de table, on nous a donné du savon et versé de l'eau pour nous laver les mains. Une particularité que je ne dois pas oublier, c'est que tous les plats qui ont passé devant nous^ ont été servis en-
pas cessé de loniber ^ nous avons clé obliges de rester à Stancliio. Le consul de France nous a donné à diner avec Ali-Bey qui lui avait demandé un dîner à la française. Le gouverneur s'est placé à table à côté de la maîtresse de la maison ; il n'a pas eu la moindre peine à se plier à nos manières j il ne s'est montré embarrassé que pour se servir de sa fourchette. Nous avons remarqué qu'il s'en est tenu religieusement pendant tout le dîaer à l'eau de la fontaine d'Hippocrate. Au dessert , il a voulu verser le vin de Champagne aux dames ; on a porté tour à tour des toasts au beau sexe d'Orient et à celui d'Occident. En sortant de table, j'ai demandé au bey s'il avait un harem. Il m'a répondu que non j il a voyagé toute sa vie, et dans la carrière qu'il suit maintenant, il est toujours à la veille d'être déplacé ^ ce n'est pas une petite affaire pour un mari turc qui change de pays, de voiturer ses femmes et de les transporter d'un lieu dans un autre sans qu'on puisse jamais les voir, car le prophète veut qu'elles restent toujours cachéeij. Ali-Bey s'est affrandii d'un aussi grand embarra3 j il faut dire toutefois qu'il est rare de rencontrer en Turquie un pacha , un mutzelin ou un bey qui n'ait point de femmes j un harem est pour les grands un luxe d'obligation. Je ne m'étonnerai^ pa$ que notre bon gouverneur , qw ne s'est pas sour mis ^en ce ppiiit à 1^ cputun^e générale , ne fût un peu moins estimé pour cela parmi l,es Csmanlis.
Au milieu de notre eiiUtlJenj il nous est arriv un santon , espèce de fou ou de saint niusulmaos presque nu, et n'ayant qu'une chemise tombai à moitié sur son dos; le bey le nourrit, et pouijll prix de cette charité, i! fait de temps à autre quelques prophéties ; il s'applaudissait d'avoir annoncé notre arrivée, avant que notre bâtiment eût paru dans la radej il a fini par nous demander quelques paras, et nous avons payé volontiers notre bien-venue, annoncée ainsi miraculeusement. Ces sortes de fous ont un véritable empire sur les grands qi sont obligés de les supporter, sous peine d'exciter les murmures du peuple; vous savez que la religion musulmane ordonne à ses disciples de secourir les pauvres, et que chacun doit prélever une partie de ses biens pour des actes do cliarité. Il amye quelquefois que des mendians , plus hardis que le». autres, viennent perce'ïoir eux-mèuf-age tribut posé à leur profit , et ceux dans la maison des riches^ de gamisaires qui vont bles en retard,
Nous avions formt villages des îles qui tiquité ou du rai d'Antifali, celui ]es voyageurs n de Rhodes y avj
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pai> cessé de lomber , nous avons été obligés de rester à Stanchio. Le consul de Fr^^icq |ious^, donné à dîner ayçc AU-Bey qui lui avait demancjLé un dîaer à la fra^riçaise. I^e gpuverpeur s'est placé à table à coté de la maîtresse de la maison; il n'a pas eu la moindre peine à se plier à no^ manières j il ne s'est montré embarrassé que pour se servir de sa fourchette. Nous avons remarqué qu'il s'en est tenu religieusement pendant tout le dîner à l'eau de la fontaine d'Hippocràte. Au dessert , il a vpulu verser le vin de Champagne aux dames ; on a pqrté tour à tour des toasts au beau sexe d'Orient et à celui d'Occidqnt. En sortant de table, j'ai demandé au bey s'il avait un harem. Il m'a ;répondn que non; il a voyagé toute sa vie, et dan3 la ç^rr^ère qu'il suit maintenant, il est toujours à la veille d'être déplacé ; ce n'est pas une petite affaire ppuy un mari turc qui change de pays, de voiturer h^% femmes et de les transporter d'un lieu dans un autre sans qu'on puisse jamais les voir, car lé prophète veut qu'elles restent toujours c^chéei^. Ali-Bey s'est affrandii d'up aussi grand embarra3 j il faut dire toutefois qu'il e§t rare de renpontr^r en Turquie un pacha , un mutzelin ou un bey qxii n'ait point de fcmmes ^ un J^^rem çs); ppnr, jes g^nds un luxe d'pbligatlon. Je TJ^e m'étonner^ pp$ qiqie notre bon goi^yej^euf ^ qjiji^ iX^ ^'est pas sx)Ur mi$,en ç^ ppi^ à 1^ GpjiÇufl^ géftér^e, njç fût f^ peu moins estimé pour cela parmi Jj^s Osmanli$.
M. Davenat nous a conduits dans quelques maisons grecques de la yille. A chacune de nos visites^ nous avons été reçus dans une salle assez vaste où se tient ordinairement la famille ; les étrangers ou les visiteurs s'asseyent sur des estrades couvertes de tapis : d'un coté on voit suspendus aux murs de l'appartement des plateaux de cuivre ou de ferblanc y des assiettes y des plats , des instrumens de cuisine; de Fautre une multitude de petites fioles ou de tubes de verre, étalés comme chez un marchand ou dans un bazar. J'ai demandé à notre inteiprète ce que signifiaient tous ces omemens de verre. On m'a répondu que les habitans de Cos achetaient d'abord ces vases de verre pour l'usage de leur maison^ et qu'ils mettaient ensuite quelque vanité à en multiplier le nombre. L'éclat du verre est ici comme en d'autres pays l'éclat des dorures. L'interprète qui nous donnait cette explication , ajoutait que dans les jours de la persécution, dans les temps malheureux, toute cette magnificence de verre avait disparu, et qu'elle ne se montrait de nouveau que depuis qu'Ali-Bey était arrivé dans l'île ; singulier thermomètre de la prospérité ou de la misère d'un pays!
Chez les Grecs on n'offre pas la pipe aux étrangers comme chez les Turcs. A notre arrivée , une fille de la maison , avec un voile de soie , une robe traînante^ les cheveux tombant en tresses par derrière, la poitrine couverte de perles ou de séquins, venait
nous présenter le café et les confitures ; elle nous offrait ensuite des fleurs ^ nous baisait la main ^ et la portait avec respect à son front ; au sortir de la maison/ on nous parfumait avec de l'eau de fleur d'orange ^ et la famille nous accompagnait jusqu'à la porte. Pour nous donner une idée des divertissemens des Grecs ^ le consul a invité plusieurs dames de la ville à passer la soirée chez lui. Plusieurs y sont venues, et nous avons vu danser la romaika. Les dames se tiennent par la main , et forment un cercle qui tourne lentement au bruit d'une lyre gros^ sière et d'un tambourin. Rien n'est moins animé que cette danse, dont la monotonie ne lasse point les belles dames de Cos. Je ne dois pas oublier (ro vous dire que le gouverneur de l'ile assistait à notre soirée. C'est la première fois que je vois les Grecs danser, chanter et se livrer à la joie devant un bey ou un pacha.
Nous avonis vu célébrer une noce grecque. Les cérémonies durent trois jours; le premier jour, le futur arrive seul dans la maison de sa nouvelle famille; avant d'entrer, il écrase une grenade sous ses pieds, et trempant son doigt dans un vase rempli de miel, il fait un signe de croix sur la porte. L'union des époux est ensuite consacrée par les prières d'un papa. Le second jour, la jeune épouse, assise sur un sofa élevé, se fait voir à tous ceux qui se présentent y elle est couverte d'habits de soie , brodés d'or et d'argent; une bougie allumée est à
sa droite^ une autre à sa gauche; chacun de ceux qui viennent la visiter, lui apporte un préaent, et tous ces poésens restent jsuspendu^ au mur de la chambre, en forme de trophées. Quand nous sommes arrivés le troisième jour, la maison était pleine degens qui se réjouissaient; nousavons vu beaucoup de femmes dansant la romaika, d'autres assises sur une estrade. On avait fait venir des femmes de File de Nicerie ; quand on meurt , ces femmes viennent pleurer aux funérailles; quand on se marie, elles viennent danser et chanter à la noce. Nicerie n'offre point de ressources, et ses habitans n'ont d'autre moyen de vivre que de s'a$soGier aus: chagrins ou aux joies des îles voisines.
Pendant toute cette fête, la mariée resfi^it sur une estrade élevée , seule et cachée par des rideaux; j'ai été admis à la voir dans son espèce de sanctuaire; je suis monté sur une escabelle; elle s'est inclinée vers moi, m'a pris la main, l'a portée à sa bouche et à son front; on vante beaucoup sa beauté; mais les paillettes d'or qui couvrent son visage , le fard grossier qui colore ses joues, ses sourcils teints en noir et joints ensemble, tout cela lui donnait à mes y^ux une figure étrange. Une remarque que j'ai pu faire sur les femmes d'Orient , c'est que la beauté et les grâces du printemps de la vie ne paraissent presque nulle part comme Dieu les a créées ; il n'y a guère dans le beau sexe de ce pays que la vieillesse qui se montre telle qu'elle est.
Je VOUS ai parlé d'un usage singulier établi à Mé-^ telin ; nous l'avons retrouvé à l'île de Cos ; les filles sont les seuU enfans qui aient droit à l'héritage de leurs parens; quand la fille ainée se marie ^ le père lui abandonne sa maison et va s'établir arUeurs ; s'il a plusieurs enfans^ il doit pourvoir par son industrie à leur éducation et à iear établissement ; la coutume veut que ce soit la femme qui choisisse son mari ; quand elle a pris les informations nécessaires, le père transmet la détermination de sa fille à celui qu'elle a choisi; le mari n'apporte jamais rien en mariage, et ne fait aucun présent à sa nouvdie épouse.
Cet usage qui n'adxnet que les femmes à rhéré-<^ dite, subsiste encore, plus ou moins modifiée dans plusieurs iles voisines , telles que Naxos, Paros, SantcHin, etc. Quelques savant en font remonter l'origine à l'ancienne Lyde, où les femmes possédaient tous les biens ^ et donnaient leur nom à la famille ; d'autres ont pensé qu'une semblable coutume avait pu naître dans les îles mêmes où nous la retrouvons aujourd'hui. La plupart de ces îles n'avaient qu'un territoire stérile, et leurs principales richesses étaient dans la navigation. Tandis que la nature semblait avoir donné les domaines de la mer au sexe ^qu'elle avait créé le plus robuste, le plus actif, le plus aven t^reux , les terres et les mai-« sons avaient pu devenir, sans injustice, le partage exclusif du sexe qui ne pouvait pxercer aucune in:?
di]5irie^ et que sa faiblesse attachait aascrf. Au reste, je TOUS donne ces conjectures des sarans conone des hypothèses plus ou moins chimériques; ancuii fiait historique ne les aj^uje , et aucune tnditîcMi positive ne nous aide id à e}q>hquer d'une manière satisfaisante comment Tusage dont je vous fiarie a pu s'établir chez les anciens , ni comment il. a pu se conserver jusqu'aux temps modernes. Il arrive quelqueSais que ce qui subsiste encore des coutumes de l'antiquité , embarrasse plus les voyageurs que les restes dispersés des temples et des vieux monumens.
Dans notre séjour à Cos, nous avions tous les jours sous lesyeux les montagnes de Pétesse et lechàteau de Boudroun; la vue du château de Boudroun nous rappelait les chevaliers de Saint-Jean qui l'ont bâti , et l'ancienne Halicarnasse élevée sur cette rive de la Carie. J'espérais trouver là quelques souvenirs des croisades, quelques restes de l'antiquité; je venais de visiter avec respect la patrie d'Hippocrate ; comment passer si près du pays où naquit Hérodote , sans avoir une extrême envie d'y aborder ? 11 me sem blai t que le souvenir du père de l'histoire , que la vue du lieu qui fut son berceau^ devait m'encourager et me porter bonheur dans mon voyage • car, à son exemple, l'amour de la vérité m'avait fait quitter mes foyers, et comme lui je parcourais des régions lointaines, pour connaître les mœurs des peuples, les révolutions des empires et la gloire des anciens
temps. Le commandant de la Truite^ qui a trouvé mon désir tout naturel , a fait voile vers la côte d'Asie, et nous voilà dans la rade de Pétesse, voisine de Boudroun. Cette rade, entourée de collines sauvages, est plus déserte encore et plus triste que celle de Latchéta dont je vous ai parlé dtos mes lettres précédentes; on n'y vient que pour se mettre à l'abri des vents du sud, ou pour charger des bois qu'on transporte en Egypte ; nous n'apercevons sur le rivage que de misjérables bûcherons^ et des troupes de chacals qui font entendre leurs cris semblables à des gémissemens. Depuis que nous avons jeté l'ancre, il fait un temps affreux; j'achève ma lettre au bruit de la tempête qui gronde à la fois sur la mer et sur les montagnes ; nous attendons que le calme se rétablisse pour aller en bateau jusque sur la rive de Boudroun.