‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 4)Chapitre 7 sur 31 · LETTRE LX · texte numérisé non relu

LETTRE LX

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Fera, septembre 48S0.

Lorsqu'on entend parler d'un hekîm-bachi^ d'un chef des médecins, d'un directeur ou ministre de la médecine, établi au sérail, on est tenté de croire que l'art de guérir est fort encouragé chez les Turcs. Il existe eçi effet un hekim-bachi dont la place fut créée à la mort d'un kislar-aga, tué par l'ignorance d'un charlatan ; mais le fîrman, par lequel cetteplace fut instituée , n'exige pas que celui qui l'occupe ait la moindre teinture de la science d'Hippocrate et de Gallien ; Rousseau disait : Que la médecine vienne sans le médecin ; les firmans du grand-seigneur ont dît au contraire : Que le médecin vienne sans la mé-

decine. Ce qui vous surprendra peut-^tre^ c'est que le médecin du sérail est un des personnages les plus considérables du divan ^ et qu'on le consulte quelquefois sur la paix et sur la guerre. Dans le fameux conseil où les ministres du sultan délibéraient sur la révolte des Janissaires ^ l'hékim-badii ayant été interrogé^ trouva la maUidie fort grcwe ; il pensa qu'/m sang' corrompu dérangeait Vécanomie du corps social y et quil fallait employer en ce cas la lancette de la sagesse^ Vous voyez par là que rhekim-bachi ne dédaigne pas de parler quelquefois la langue des docteurs dont il est le chef; mais sa science ne va pas plus loin ; et toutes les fonctions de sa place , comme premier médecin de l'empire^ consistent à distribuer des diplômes à ceux des sujets tributaires qui veulent exercer la médecine dans la capitale et dans les provinces.

Les Turcs parlent d'une école de médecine et de chirurgie établie à Solimanieh ; cette école avait autrefois une grande réputation en Orient j mais l'art de guérir ne sy enseigne que par des tradî-^ ditions et des préceptes ; les élèves y apprennent Fanatomie à peu près comme nous apprenons Fhîstoire ancienne, et jamais leurs regards n'ont péné^ tré dans l'intérieur du corps humain. Il est bi^D

' Le discours de rhekim-bachi est rap(K)rtc dans ^histoire turque de la des» truction des janissaires.

permis en Turquie de tailler, de couper, de disses quer les gens pendant leur yie ; une fois mottes f c'est chose sacrée. Oh s^ Vu des sultans faire oUvm le ventre d'un page ou d'un esclave pour savoir «'il avait bu du lait ou niangé du melon y mais la loi religieuse défend formellement d'ouvrir un cadavre y lors même que ce cadavre renfermerait une pierre précieuse qui ne serait point la pra^ priété du défont. On doit juger par là du progrès de Fanatomie ou de la médecine dans les écoles turques restées fidèles à là lettre et à l'esprit du Coran.

Dans un pays qui ne peut fonuer dte gens ha^ biles, il faut bien prendre les médedns comme ils se présentent , on ne doit pas même se montrer trop difficile sur leur admission : aussi sufl^t-il pour les rayas du diplôme où de la patente dé^ livrée par l'hekim-bachi , qu'on accorde sans exarmen y et qu'on achète pour quelques piastres. Les Francs qui veident faire de la médecine n'ont pas même besoin de cette formalité.

J'ai entendu dire qu'il y avait autrefois des pei* nés sévères contre les médecins qui ne savaient pas leur métier. Lorsqu'ils avaient tué quelqu'un par ignorance, on leur passait au cou itne: planche qu'on surchargeait de pierres; puis on y attachait des sonnettes ; le coupable était promené ainsi dans les rues , pour que le public fut averti et se tint sur se» pitiés. De pareils avertissemens ne se

donnent plus aux habitans de Stamboul ; les idéea de la fatalité ont prévalu de plus en plus ^. et les médecins ne sont que les instrumens de la volonté divine; ils n'ont pas même à redouter les épigrammes et les plaisanteries bonnes ou mau* . vaises qu'on fait contre eux dans la chrétiâotté , car les Turcs ne plaisantent guère , et traitent tout . sérieusement. 11 résulte de cela que la Turquie est le paradis des médecins^ et surtout des charlatans. Les médecins de Stamboul peuvent être rangés en deux classes , les médecins francs et les médecins du pays. Ces derniers sont ordinairement des Grecs ou des Arméniens ; ils ont l'avantage de parler la langue turque^ et de connaître le caractère^ l'esprit de leurs malades. Dans une de nos précé- ' dentés lettres ^ nous vous avons montré un de ces médecins^ partant de Pera avec sa pharmacie dans son mouchoir, et se dirigeant vers les quartiers riches de Stamboul. Je veux vous peindre ici son entrée dans la maison d'un Turc qui l'a ïait appe. 1er. Après avoir salué jusqu'au moindre serviteur en portant sa main droite au front et à la bouche, le voilà qui est admis dans l'appartement où gît son malade : il a quitté ^e,^ bottines noires ou brunes à la porte ; à l'aspect du maître , il se prosterne jusqu'à terre ; il se relève ensuite , et y les bras croisés sur la poitrine , il attend qu'on lui fasse signe d'approcher. L'Osmanli , couché sur un sopha , jette d'abord un regard dédaigneux sur

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celui dont il espère son salut; il lui donne enfin le signal ; celui-ci s'avance dans l'attitude la plus respectueuse 9 s'agenouille devant le sopha^ tàtele pouls ^ fait des questions sur la maladie^ et donne son avis^ restant toujours à genoux^ et s'asseyant quelquefois sur ses talons. Voilà pour la première visite ; si le malade est ' un homme riche ^ un homme puissant^ un grand seigneur ^ le médecin étudiera ses caprices ^ ses faiblesses plus encore que sa maladie^ et cherchera tout les moyens de lui plaire ; point d'humiliations , point de services ignobles qu'il ne partage avec le dernier des es** claves. Quand sa tâche est remplie^ il se gardera bien de parler de son salaire , car il serait plus mal reçu que la cigogne qui demande au loup le prix de sa guérison ; mais il profite d'une heureuse occasion pour faire accorder quelque grâce, quelque privilège qu'on le charge de solliciter , et qu'il fait payer à ceux qui les obtiennent. Quand son crédit est une fois établi^ rien ne peut résister à ses intrigues; il est l'esclave^ il est le maître ^ il est le génie familier de la maison y aucune puissance ne pourrait l'en faire sortir ; un insecte , un reptile qui a choisi notre estomac pour sa demeure , ou qui a pris possession de nos intestins, est quel* quefois moins difficile à déloger qu'un médecin grec ou arménien qui a pris pied dans la maison d'un visir ou d'un pacha.

Les médecins francs n'ont pas-les mêmes mœurs,

les mêmes manières ; quelques-uns poHent le lâr* bouch et le costume de la réforme ; d'autres tout restés fidèles au chapeau > parce que le chaq^eau donne toujours quelque crédit aux médecins. JLm plupart des docteurs européràs ne savent poSokt la langue turque, et ne peuvent flaire un pâa sani un interprète. Comme ils ignorent les habitudes dés Turcs y ils ont quelque peine à lutter contse les^ intrigues et la tactique habiles des docteurs dû pays; ils ne sont soutenus que par la persuasion où sont les O^manlis que les yéritables lumièrea de la médecine viennent de FOccident. Cette prévëùticm subsiste en dépit des médedAs grecs et arméniens, et chaque jour il arrive de nouveaux aventurions qui en profitent. Les voyageurs ont assez parlé de cette foule de gens sans aveu cpie la misère a cha^ ses de notre Europe , et qui viennent se faire doe-^ teurs chez les Turcs : ma bonne étoile ne m^à faitconnaître ici que dés gens habiles ^ et ce sont ceux-là dont le nom vient sous ma plume. Je ne puis oublier les deux médecins qui m'ont tipité peii-^ dant que j'avais la fièvre , et qui ont eu pour moi les soins les plus généreux : je ne puis oublier M. Cof^o, attaché à l'hôpital de Maltépé^ ni M. Bailly , savant distingué y philantrope dans toute la force du terme , toujours l'ami et souvent le bienfaiteur de ses malades.

Si on voulait faire un dénombrement complet des gens de la faculté , il faudrait mentionner ceux

qui préparent les drogues et qui les vendant/ les barbiers chargés de la saignée pu de l'applicaticm des sangsues^ enfin les interprètes des médecin» francs^ qu^on peut considérer comme des élèves en médecine^ et qui après avoir tous les matins pen-*' dant quelques mois traversé la eome à^or avec leur maijtre, ;tie ma^qu^t pas de dire à I&ûir tour : £l wovfjs missi nous sommes docteurs I II ne serait pas juste d'otiblier les imaas et les derv^hes qi^i semé-* lent de Fai^t de guérir. Ceux-ci font de la médecine avec^es talismans et des cérémonies mytisques; ^ plus souveM 4^ écrivent des paroles saintes sur 4an papier^ qu'on jette dans un vase d'eau ^aiche; le docteur Corio appelle cela de la thfuine de Valcé^ ran; les papas grecs n'épargnent pas ndn plus les pratiques superstitieuses pour la guérisbn dès malàp* dies y et mériteraient aussi une jplace sur jeiableati des médedns de Stambout. Ajoutez à cela *les Ion-* taines miraculeuses des Grecs^ et les tom)3eaux des santons auxquels la croyance populaire donne la £ai« cufté Àe guérir tpus les maux de notre pauvre espèce bumàine ; que de fois j'ai vu des 6recs se croiiie délivrés de toute infirmité ^rès avoir ha «< long» traits l^eau (l'iine source, objet de leur vénération i Que de fois j'ai vu autour de la sépulture d^iin ^int musulman les arbres et lès buisson^ couverts de morceaux d'étoffes de toutes sortes de couleurs, qui étaient là comme les trophées d'une médecine féconde en miracles.

La maladie d'un homme puissant est toujours uo grand événement parmi les médecins de Stamboul ; il n'en est aucun qui n'ambitionne l'honneur de tàter le pouls du malade; chaque courtisan lui envoie son docteur , chaque secte religieuse veut avoir auprès de lui ses médecins ; souvent même une ambassade de Péra réclame pour quel(]^e8 docteurs de sa nation la gloire d'une cure difïScile ^ ce qu'il y a de plus curieux^ c'est qu'en pareil cas le malade se crpit obhgé de recevoir et d'écouter tous ceux qui se présentent ; il arrive de là i(|ue la maison d'un yisir ou d'un ministre gisant sur son lit de douleur^ devient tout à coup le rendez-voiu de tous ceux qui s'occupent de l'art de guérir. Oii y trouvée des docteurs jui£s^ des Grecs, des Armerniens, des Francs^ dans cette foule, il se rencontre toujours quelques derviches qui viennent ^vec leur magie , et c'est ordinairement entre les mains de ces derniers que le malade expire, lorsque la nature ne vient pas à son secours.

C'est ce qui est arrivé au capitan-padia qu» vient de mourir^ des médecins grecs, des médecins arméniens^ s'étaient d'abord emparés de sa personne. Comme la maladie ne faisait qu'empirer > il vint. d'autres docteurs; quand le mal fut à soa comble, on appela M. Bailly; la maladie était une bydropisie de poitrine ; le nouveau docteur ordonna le régime et les remèdes convenables; mais, en même temps qu'un médecin habile était consulté ^

on écoutait d'autres avis^ et le pacha mettait sa coififianc^ dans la médecine des imans et des derviches. Un iman qui venait chaque jour, avait imaginé que le malade avait une belette dans Testo-^ mac, et que, pour le délivrer de cet hôte incommode, il fallait prononcer quelques versets du Coran ^ malgré plusieurs imitations &ites au nom du Prophète, il arriva que la belette ne voulut point sortir ; que faire, dans ce cas? il était bien évident que la belette était encouragée dans son obstination par la présence des mauvais esprits . Voilà donc notre iman qui se met en devoir d^arr'acherda corps dupachâles démons qui avaient pu sy introduire. Ce fut dans ce moment même que M. Bailly vint visiter son malade; le docteur rencontra à la porte un jeune esclave qui avait Tair très effrayé: MaschaHa^ s'écria-t-il, masùhallal (ô merveille de Dieu !) il s'était

trouvé dans l'appartement du pacha lorsque l'iman y faisait son miracle et retirait du corps du malade les diables qui s'y étaientlogés; à mesure, que ces diables sortaient du corps, l'iman les prenait dans sa main , et les posait sur un sopha; il en avait déjà retiré cinq, ajouta l'esclave, cinq qu'il nous a montrés ; le courage m'a manqué pour voir le reste. — En achevant son récit, le jeune Turc murmurait encore entre ses dents le mot de niaschallay et craignait que les diables sortis du corps du pacha ne vinssent s'emparer de lui ; d'après tout ce qu'il venait d'entendre, M.Bailly pouvait juger que ses

conseils ne pi'otiteraient guère au capitaii-^acht ; en effets le malade était plus mal^ et^ ce qu'il y avait de plus fâcheux^ c'est que le pauvre p4ud)a feisait encore de fréquentes visites à son harem. Quand M. Bailli eut reconnu toutes ces ciropn^ tances qui devaient rendre la maladie incurable^ il pensa que son ministère devenait inutile^ et qu'il n'y avait plus rien à faire que de! laisser mpu-^ rir le capitan-pacha entre les mains de son dbsrf viche ; il ne revint plus; et bientôt on apprit dans Stamboul que le grand amiral avait tourné son tfo»^ i^email vers Vétemitix et que le vent du trépas twaH rompu le mat de sa hatque.

Les médecins^ en Turquie^ ont xm privilège que beaucoup de voyageurs doivent leur envier ; rfau» manité souf&ante les appelle quelquefois dans. 1m harems , et toutes les portes leur sont ouvekrtes ^ il y a quelques jours que le docteur Bailly fut appelé au village d'Eyoub pour visiter la gouvernante des enf&Qs du sultan ; le docteur fut reçu k 1$ pplte dt| palais ou du sérail par trois ou quatre eumiques noirs; à mesure que M. Bailly s'avançait dans de grands corridors^ les femmes rentraient à 1^ l)ate dans leurs chambres ^ et les eunuques leur recommandaient d'une voix menaçante de tirer le rideau placé à chaque porte. On arrive enfin dans l'ap* partement où la malade était couchée sur un riche sopha^ élevé de deux pieds au-dessus du parquet; quatre esclaves tenaient un grand voile blanc

brodé d^or, étendu sur la face de la gouvernante ; le médecin, resté debout, fait des questions sur la maladie, les eunuques répondent et Tinterprète traduit leur réponse ; le docteur demande à tâter le pouls ; un esclave tire mystérieusement d'une couverture le bras de la malade ; il demande à inspecter la langue, le voile tombe , une figure pâle se montre au grand jour, et M. Bailly peut contempler pendant quelques minutes une langue chargée d'humeur; après avoir reconnu les symptômes les plus apparens du mal , le médecin prononce sur la maladie, il prescrit les remèdes; puis les eunuques lui font signe de sortir; on le conduit dans une chambre écartée et solitaire, où il a tout lo temps de réfléchir sur ce qu'il vient de voir; comme il fallait suivre les effets immédiats du régime ordonné, il revenait de deux heures en deux heures auprès de la malade, toujours dans la compagnie des eunuques noirs. Il passa ainsi toute la nuit; le lendemain matin, comme la malade se trouvait mieux, on le congédia et les eunuques l'accompagnèrent jusqu'à la porte.

La maladie était ime fièvre pernicieuse; elle avait cédé à une forte dose de kinin ; une parfaite guérison ne tarda pas à s'en suivre, mais, quelques jours après > la gouvernante eut une rechute; un médecin grec, qui avait été d'abord appelé, se trompa sur la maladie, et prescrivit un régime qui redoubla les accès de la fièvre. Quand M. Bailly ar- III. " II

rira pour la seconde fois, la malade était dans un état désespéré ; comme elle sentait sa situation^ elle faisait des reprodies à son médecin grec. « Que le a démon y lui disait-elle, t'arradie les yeux et le a cœur; que les anges de la mort te maudissent, m Elle le menai^t de le £sdre châtier sérèrement si elle revenait à la santé; mais, deux jours après, la pauvre gouvernante était enterrée au cimetière d'Eyoub.

M. Baiily a fait beaucoup d'autres visites à des malades turcs ; parmi ces malades ^ je ne puis oublier le fameux Hussein-Pacha; quand le docteur est entré chez lui , il l'a trouvé couché sur son divan, entouré de ses serviteurs et de ses esclaves qui n'osaient lui parler. Le pacha avait l'air abattu, la voix affaiblie ; mais sa physionomie conservait sa vivacité, et son regard avait encore quelque chose de farouche et de menaçant ; pour se représenter dans son état de maladie le terrible exterminateur des janissaires, et pour trouver ici un point de comparaison, il faudrait peut-être avoir vu un lion malade.

M. Baiily a d'abord interrogé le pacha sur sa maladie ; lo malade lui a répondu qu'il avait eu comme trois points douloureux dans la région du foie 5 ces points douloureux étaient quelquefois accompagnas d'une fièvre violente. — Cela provient peut-être de la fatigue ou de quelque contusion. — Ktant à Varna, a dit alors le padia, je fus

trahi pài: trois misérables en qui j^avais placé ma confiance > je n'ai pu les atteindre et les châtier, c^est alors que mon mal a commencé ; j'ai beaucoup souffert penclai>t six mois ; mais au bout de six mois deux de mes traîtres ont été^aisis , et je leur ai brûlé la cervelle ; depuis ce temps , j'ai été un peu soylagé^ je n'ai plus là mes trois douleurs, mais il m'çi) reste encore une, car le troisième de mes fripons n'a pu être arrêté. - — M. Bailly, un peu surpris d'une maladie aussi étrange, n'a pu s'empêcher de dire au pacha que sa guérison lui semblait bien plus du ressort de la police que de celui de la médecine, puisqu'il s'agissait d'arrêter un homme. *-r- Je sais que je serai guéri si le misérable qui m'a trahi tombe entre mes mains ^ mais, en attendant, ne pouvezvous rien pour moi ? — - Je ne puis que vpus conseiller de vous modérer, si vous tenez à la vie. — L'âge me modère chaque jour, mon caractère est déjà bien changé 3 si vous m'aviez connu autrefois! alors j'avais une tête de fer, une imagination de feu , une âme pétrie de poudre à canon ; le moindre obstacle que je rencontrais embrasait mon sang -, si mon cheval venait à broncher, je l'abattais d'un coup de pistolet, si une pierre me faisait chanceler dans mon chemin , je tirais mon glaive contre cette pierre. — Pour vous guérir, lui a répondu le docteur ^ il vous faudrait quelque grande bataille , ou une journée comme celle des janissaires. » A ces mots la physionomie du pacha s'est animée } il a

][iris la main de M. Bailly en lui disant : Vùus connaissez bien mon mail -^-^ Oui, a repris le médecin, mais je n'y connais point de remède ^ .

P. S. Au milieu des tableaux qui se renouvellent chaque jour sous nos yeux, nous n'avons point oublié nos croisés ; j'ai déjà visité en leur mémoire les murailles de Constantinople, et voici M. Poujoulat qui va vous tracer l'itinéraire de nos vieilles armées à travers l'Asie-Mineure ; les circonstances ne nous ont point permis de parcourir cette contrée; vous comprendrez alors toutes les difficultés que mon jeune compagnon a dû rencontrer dans son travail. La lettre que vous aller trouver ici est consacrée aux premières bandes de Pierre-l'Hermite , et à l'armée de Godefroi depuis Constantinople jusqu'à Iconium.

' Cet Hnssein-Pacba est celui qui commandait Tarmée du sultan , envoyée cfi Syrie contre Ibrahim-Pacha. Il n'*a pas soutenu sa réputation militaire.

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LETTRE LXÏ.

SUR ixa DIFFÉBSWES MAUGHBS DBS OmOlttÈS

TSOUPES DE PIERAS-L^ MARMITE ^ ARMEE DE GODBFROI DEPUIS GONSTANJIlfOPIje,

JUSQUE ICOMIUM.

Octobi-e <830

Nos adieux à Constantinople se mêlent au regret de ne pouvoir parcourir ces contrées de TAsie- Mineure , où flottèrent à différentes époques les étendards de la croix, et qui sont restées aujourd'hui presque aussi inconnues qu'au temps des guerres saintes. Votre âge qui, plus fort que ma

jeunesse, a jusqu'ici lutté victorieusement avec la fatigue, vous défendait cependant de tenter un voyage par terre trop pénible et trop long, et moi^ faible et malade, je ne puis m'aventurer seul dans les pays déserts. D'ailleurs la saison est déjà très avancée, nous sommes pressés de prendre le che-» min de Jérusalem , et pour étudier les différentes marches des croisés dans l'Asie- Mineure, nous som-* mes réduits à n'avoir, pour guides que les relations de nos vieux chroniqueurs pèlerins , et de quelques voyageurs modernes; nous profiterons aussi des documens que nous ont fournis des personnes éclairées qui connaissent le pays. Dans les vieux chroniqueurs, nous trouvons le récit des événemens de la guerre sainte^ et rien ou presque rien touchant les localités ; les voyageurs modernes , à l'exception du colonel Leake, nous font plus ou moins connaître le pays, et ne disent pas un mot des expéditions chrétiennes. En interrogeant ces différens compagnons de route, les uns sur les lieux , les autres sur les événemens , nous cherche-* rons à tirer de leurs témoignages une géographie historique des croisades ^ .

' M. le ministre delà guerre avait adjoint à M. Michaud deux officiers ia-^ géiiieurs chargés de traverser l' Asie-Mineure , pour y suivre les traces des. croisés \ Tun d^eux est mort malheureusement à Alep ; Pautre, qui nVst point encore revenu en France , n^a rien envoyé qui puisse cdaircir la géo-* graphie des croisades , ni à M. Michaud ni au bureau topograpUi(^e (ki 19. gtierre.

Les premiers croisés , les bandes de Pierre-FHermite et de Gauthiei^sans-avoir , passent le Bosphore et vont camper à Hélénopolis, cité grecque qui porta d'abord le nom de Drepanum , et qui était bâtie sur le golfe de Nicomédie ; d'après le rapport de Procope ^ c'est à Hélénopolis qu'on avait coutume de débarquer quand on allait psPf mer de Constantinople à Nicée. Les troupes chrétiennes^ en côtoyant la mer , rencontrèrent la vieille cité de Pantichium^ celle de Lybissa/ célèbre par le tombeau d'Annibal , et Nicomédie qui s'élevait en triangle au penchant des collines. Dans cet espace de vingt lieues environ , le pays présente des vallées remplies de jardins, des pâturages où paissent des troupeaux^ les paysages les plus pittoresques et les plus variés j en se tournant vers la mer , on a devant soi ce petit archipel de la Propontide, ces îles des Princes couvertes de villages et de monastères, de bois de pins et de vignobles , et du côté du sud, vous voyez les cimes neigeuses de l'Olympe bithinien. A la place d'Hélénopolis , on trouve aujourd'hui un petit bourg ncypnmé Hersek, situé dans des marais ; on y remarque une mosquée ou djamie, un bain public, et un caravaniséraî bâti par le sultan Sélim ; la distance d'Hersek à Nicée est de dix heures. Quelques chroniqueurs disent que les bandes chrétiennes établirent leur camp un peu plus au sud de la Propontide, près du port de Civilot , où des marchands arrivaient sans cesse avec

des navires chargés de grains, de vins, d'huile^ d'orge et de fromages. Civitot dont le nom est une corruption du mot latin civitas (cité) était construite sur l'emplacement de l'ancienne dus, au fond du golfe de Moundania , à peu de distance, à l'ouest , du lac Ascanius ; Orderic Vital , histo^ rien de Normandie^ nous apprend que l'empereur Alexis avait bâti cette ville pour les Anglais qui avaient quitté leur patrie afin de se dérober au joug de Guillaume-le-Bàtard ; le chroniqueur ajoute que les Turcs n'avaient point permis à l'empereur d'achever la cité nouvelle. Civitot existe encore aujourd'hui sous le nom turc de Ghio ou Ghemlek; comme les bois de construction ne manquent pas sur les côtes du golfe, la marine ottomane a éta^ bli un chs^ntieir dans le port de Ghemlek. Nos vieux historiens nous parlent d'une rivière appe^ lée DracOy dont les détours sont sans nombre , et qui entraîna dans ses eaux plusieui:s pèlerins ; nous retrouvons le Dracon dans la rivière appelée en turc Kirk-Guetchit ( les quarante gués)^ le colonel Leake raconte qu'en alliât de Dil au village grec de Kizderbent , il traversa le Dracon environ vingt fois 'y leJ nom de Dracon (serpent) fut sans doute donné à ce courant d'eau à cause de ses sinuosités. Tous nos auteurs parlent du château àeXerigor^ don ou d!Exerogorgo.^ emporté d'assaut par trois mille Allemands partis du camp d^HélénopoIis , et qui bientôt devint leur prison çt leur tombeau

les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur la situation de ce château ; quelques-iuis^ tels que Robertle-Moine^ l'ont placé à trois journées au-delà de Nicée^ je n'ai pas besoin de vous dire combien cette dernière assertion est dénuée de vraisemblance; en recueillant cç qu'il y a de plus probable dans les rapports des historiens , il résulte que le château d'Exerogorgo était situé à l'extrémité des montagnes qui débouchent dans la plaine de Nicée^ à trois milles au nord de cette ville. Les croisés , voulant venger la mort des trois mille pèlerins teu^ tons , quittèrent leur camp 4'Hélénopolis , et vinrent dans les montagnes du côté d'Exerogorgo. Le sultan Kilidj-Arslan ^ à la tête d'une armée nombreuse, fondit tout-à-coup sur les chrétiens. Le ré-r cit des chroniqueurs est ici tellement obscur qu'il est bien difficile de déterminer avec précision lea lieux où périrent les compagnons de Gauthier-sansavoir. .D'aprèç les relations d'Anne Comnène et d'Albert d'Aix , on peut croire que la première attaque eut lieu à l'entrée de la plaine de Nicée , du coté du nord; les Turcs, qui avaient sur les péle^ rins l'immense avantage de connaître le pays , s'emparèrent de tous Iqs passages et surtout de ceux qui conduisaient à la mer ^ et dans ces vallons boisés, au milieu de ces gorges qui n'offraient aucun ç issue, le massacre des chrétiens fut horrible. Deu^s; ou trois mille pèlerins parvinrent jusqu'à Civitot , où ils ne tardèrent pas à être assaillis par Içs Turcs

victorieux ; Fintervention de rempereur grec put seule les sauver du glaive musulman. Ainsi plus de vingt mille croisés tombèrent dans ces montagnes qui s'étendent de Ghemlek à la plaine de Nicée. Anne Comnène racdnte que les ossemens des Liatins furent amoncelés dans la plaine , et qu'ils paraissaient comme une haute montagne ; ces ossemens servirent dans la suite à fortifier une ville , ce qui fait dire à la fille d'Alexis qu'on éleva de cette manière un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivans.

L'armée de Godefroi et de Tancrède, ayant traversé le détroit de Saint-George, se rend à Nico— médie où elle reste trois jours. Le duc de Lorraine veut aller droit à Nicée sans passer par Hélénopolis ou par Civitot, et ne découvrant aucune route par où il puisse conduire l'armée chrétienne , envoie en avant quatre mille hommes avec des haches , des sapes , des socs de charrue et des instrumens de fer, pour ouvrir un chemin. Des croix de bois furent plantées îi toutes les sinuosités de la route, pour marquer le passage des pèlerins. Uu: chroniqueur qui suivait l'expédition ^ parle de ce pays comme d'une ienv tout-ii-fait impraticable , par les obstacles que pt\^entaient les sommets des^ montagnes y les ctvnses vallées et les enfoncetnens. Le mémo auteur nous dit que le chemin ouvert par les ordres de Godefroi , était assez commode pour tout le monde.

Je ne m'arrêterai point ici aux événemeris du siège de Nioéê ; tout cela est racoiitë dans votre Histoire ; ce qu'il nous importe de conjiaître ^ ce sont tes localités. Nicée est située dans une plaine, à l'extrémité orientale du lac Àscanius. Cette plaine, coupée ^ et là par des ruisseaux et des torrens, offre tour à tour des champs couverts de mûriets , d'oliviers, d'amandiers et de vignes , des pâtuirages , des marais couverts de joncs ; au nord, les intrtitâgnes d'Arganthon couronnées d'arbousiers, 3*j^euses et de chênes ; au couchant et au midi , d'autiîes montagnes boisées dominent la plaine. Le lac Ascanius, qui baigne, à l'occident et au midi, les murs de Nicée, a dix milles àù longueur sur quatre milles de largeur; ses rivages sont sablonneux; ceu:i qui ont vti le làc du haut dei montagnes voisines , disent qu'il présente un beàkt spectacle. Tels sont les lieux qui réunirent plu6 de six c^^nt mille guerriers venus des lointaines contrées de TOcci^ dent. Nicée , ciqpitale de ia Remanié, av«dt d'imposantes fortifications ; les chevàliiëts de la croix admiraient ses hautes tours très-rapprbchées les unes des autres , se^ doubles murailles construites en briques et en larges pierres carrées, ses larges fossés que remplissaient différens ruisseaul de la plaine^ Robert-le-Moine, chroniqueur témoin oculaire , dit qu'aucune force humaine n'aurait pu emporter cette ville sans le secours de Dieu. Vous savez comment les ^erriers chrétiens enlevèrent auii^

assiégés leur, dernière espérance en leur ôtant tout moyen de communication du coté du lac Asosaûus; lorsq[u'au lever du jour, les Musulmans de la cité aperçurent sur le lac les barques et les uaTires qp'on avait transportés pendant la nuit depjois le port de Civitot jusqu'à Nicée , ils tombèrent à terre ^ dit Robert-le^Moine , cqmme s'ils eussent été inorts. Que reste-t-il de Nicée ? Des murs plus ou moins renversés j le lierre s'est emparé de ces murailles jadis ébranlées par les catapultes et les balistes de nos croisés. Nicée avait quatre portes qu'on reconnaît encore ; les tours les plus hautes et les plus fortes sont celles qui défendent le coté du lac et les différentes portes de la ville. On remarque sur quelques-unes de ces tours ^ comme sur les tours de Constantinople ^ des inscriptions grecques que les voyageurs ont recueillies. L'enceinte de la vieille Nicée, semée de débris de tous les àges^ a plus de trois milles de circuit: on y trouve des jardins et des terres labourées qui, en été, se couvrent de moissons. C'est au milieu de cette vaste enceinte qu'apparaît la petite cité turque d'Isnid ; les mosquées , les bains , les églises grecques qui gisent en ruines dans les champs voisins , font croire qu'Isnîd eut dans les derniers siècles plus d'importance qu'elle n'en a aujourd'hui.

SùiTiË

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