DE LA LETTRE LXI
octobre 4850.
StJivoNs les croisés à Dorylée. Ils marchent pendant deux jours au milieu de montagnes élevées ; le soir du second jour ils s'arrêtent près d'un pont construit sur une rivière dont les bords offraient des pâturages aux chevaux et au bétail ; Tannée s'y reposa pendant deux jours. Il est évident que cette rivière est le Gallus. Le pont près duquel campa l'armée chrétienne ne devait pas être éloigné du lieu où le Gallus se jette dans le Sangare. Quoique les chroniqueurs ne fassent mention d'aucune ville sur ce point, il est hors de doute
que les pèlerins se trouvaient alors dans le Toi&înage de Tandenne Leuca ^ remplacée aujourdlmi par le yillage de Lefhé. L'armée^ pour s'assurer plus .de ressources^ se partagea en deux corps dont l'un était commandé par Godefiroi , l'autre par Bohémond ^ le duc de Lorraine «se dirigea vers la droite et suivit par conséquent les bords du Gallusj le prince de Tarente prit la route directe vers Dorylée et s'avança le long du Sangare ( Sakariè) qui se présentait à lui. Ainsi les deux troupes eurent chacune un fleuve ; et c'est peut-être la rencontre de ces deux rivières , dont l'une venait de l'est et l'autre du sud, qui engagea Farmée à se partager ainsi en deux routes différentes. Je suis surpris que cette remarque n'ait pas été faite par le colonel Leake, et je m'étonne surtout que ce voyageur n'ait point cité le Sangare. La troupe de Bohémond, après une journée de marche, arrive dans une vallée appelée par les Latins Dogorganhi, ou Gorgoni^ et par les Grecs Ozellis. Cette vallée, couverte de belles prairies , était arrosée par une rivière qui ne peut être que le Sangare. A peine les compagnons de Bohémond eurent mis pied à terre dans la vallée de Gorgone y qu'ils aperçurent devant eux une immense multitude de Turcs; le prince de Tarente envoya aussitôt un messager à Godefroi pour l'avertir de l'approche de l'ennemi , cl les croisés se hâtèrent de se fortifier aux bords de la rivière. I^ colonel Leake, dans cette partie
de son travail sur la marche des premiers croiséis ^ paraît commettre une erreur qu'il est important de relever. Ce voyageur suppose que Bohémond était campé dans la plaine sur les bords du Tymbrius, lorsqu'il fut tout-à-coup attaqué par Farmée de Kilidj-Arslan ; les chroniqueurs disent formelle^ ment que Bohémond était alors campé dans la vallée de Gorgoni, et non point dans la plaine de Doiylée. La vallée de Gorgoni, que le triomphe dé nos croisés a rendue célèbre, est appelée en turc Tchelteklik-Wddi. La petite cité de Sugut (le saule) est la dernière qu'on rencontre avant d'entrer dans la plaine de Dorylée ; on remarque près de Sugut le tombeau du père d'Othman , chef de la dynastie ottomane.
Vous avez raconté cette grande bataille de Dorylée qui décida du sort de la première croisade. Les Musulmans qui avaient eu d'abord quelques avantages, se voient bientôt entourés de tous côtés par les guerriers de Godefroi accourus au secours de leurs compagnons. Le combat avait commencé au bord du fleuve, et les guerriers se réfugiaient tour à tour derrière leurs bagages ou dans l'épaiS"- * seur des roseaux; mais bientôt la bataille eut pour théâtre le sommet des monts , les vallées profondes, les roches escarpées ; repoussés et emprisonnés dans des gorges de montagnes, les soldats musulmans ne pouvaient se servir de leurs arcs ni de leurs flèches ', les mourans , dit un témoin oculaire , se
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liimentent , gémissent , broient la terre de leurs talons^ ou tombant en avant, coupent de leurs dents l'herbe de la vallée. Quand les infidèles virtnt Vévêque du Puy et le comte Raymond Èe précipiteir sur eux des hauteurs voisines , un frisson de terreur s'empara de cette multitude ; ils crurent que des guerriers plewaient sur eux du haut du séjour céleste ^ ou quHls s'élevaient contre eux du sein des montagnes; le même chroniqueur nous dit que la terre et les flancs des monts étaient rouges de sang, et que la rivière avait grossi par le sang qui s'était mêlé à ses eaux. Le lendemain , après qu'on eut pieusement enseveli les martyrs du Christ, on s'occupa de piller le camp des Turcs ; les croisés vainqueurs ramassèrent sur le champ de bataille des traits et des flèches pour remplir leurs carquois vidés dans le combat. Le butin de cette journée fut immense. Le chroniqueur Robert qui, en sa qualité de moine, avait beaucoup prié ce jour-là dans la vallée de Gorgoni , ne peut s'empêcher d'exalter le nom de Dieu, toujours admirable dans ses œuvres. Maintenant les caravanes, qui vont de Stamboul à Koutayé^ traversent la vallée de Gorgoni sans songer aux grandes choses qui s'y sont passées ; elles font halte à Lefké, auprès du pont qui servit dé lieu de repos à l'armée chrétienne, car il y a là toujours un pont qui sert de passage, et quand les caravanes s'abreuvent dans le Sangare, elles ne savent point que le glaive des Francs ensanglanta jadis ses eaux.
En quittant la vallée de Gorgoni , on entre dans la plaine d'Eski-Cher ou de Dorylée. La ville turque d'Eski-Cher ( vieille ville ) occupe l'emplacement de l'ancienne Dorylée. Elle est renommée par ses bains chauds , et c'est de là qu'on envoie à Stamboul cette terre rouge ou noire dont on se sert pour fabriquer les noyaux de pipes Eski-Cher a deux grandes djamies, des caravansérais et des basars. D'après le rapport du colonel Leake, la ville est agréablement située au pied des collines qui bordent la plaine dû côté du nord ; elle est par^ tagée en haute et en basse , et traversée par un petit courant qui joint au pied des collines le Tymbrius, appelé par les Turcs Poursouk, Cette rivière, qui sort des flancs du mont Dindymène, se confond bientôt après avec le Sangare; les deux fleuves arrosent la vaste plaine de Dorylée. Les croisés laissèrent à leur droite l'ancienne Cotyleum, aujourd'hui Koutayé, bâtie au pied du mont Dindymène, sur les bords du Thymbrius^ et couronnée d'un vieux château. Cette ville^ qui est le siège d'un grand pachalik^ ne compte pas cependant plus de vingt mille habitans. Long-temps les voyageurs avaient traversé le pays de Koutayé sans y rencontrer les ruines d'Esanos ou d'Azania ; cette ville grecque était comme perdue et entièrement effacée de la mémoire des hommes, lorsque en 1816 M. Alexandre de Laborde, passant à Kou^ tajé y apprit qu'il existait de belles ruines , à iri. 12
huit heures de là ^ à Fouest^ près d'un rillage ap-^ pelé Chap-deer; le voyageur, accompagné de aoa fils , M. Léon de Laborde y se rendit au lieu qu'on lui avait indiqué , et trouva au penchant d'une colline les restes magnifiques d'une antique cité , deux temples ioniques bien conservés^ un théâtre, plursieurs portes encore debout et d'autres monumens ; plusieurs inscriptions lui annoncent qu'il foulait les débris de l'ancienne Azania^ huit jours passés au milieu de ces ruines lui ont permis de lever le plan de la ville et d'en prendre tous les dessins. * Pendant notre séjour à Smyrne^ nous avions entendu parler de cette découverte qu'on attribuait à des Anglais ; mais nous avons su à Constantinople que la gloire en appartient au voyageur français. Les guerriers de la Croix s'éloignèrent sans doute avec regret d'un pays fertile et arrosé par plusieurs' rivières^ car on était alors dans les premiers jours de juillet, et la contrée qu'ils allaient parcourir était aride et déserte ; de plus les Musulmans avaient dévasté les campagnes qui se trouvaient sur le passage de l'armée chrétienne; les épis échappés au fer des barbares furent la seule nourriture des pèlerins; nos croisés, pressés par la faim, arrachaient les tiges à peine mûres, les froissaient dans leurs mains, et mangeaient ainsi les grains de la moisson. La plupart des chevaux moururent sur la route. Les chroniqueurs ne peuvent voir sans attendrissement tant d'illustres chevaliers réduits à mon-
ter sur des boeufs et des vaches , sur de grands chiens et de hauts béliers. Alberfd' Aix ^ décrivant la marche de l'armée chrétienne , parle de monta-* gnes appelées Montagnes Noires j au sommet desquelles les croisés passèrent une nuit. Les voyageurs ont remarqué à l'extrémité sud-est des plaines au-delà de Koniah , une montagne isolée appelée Karadagh ( montagne noire ) ; mais ce n'est point évidemment celle dont il est question dans Albert d'Aix ; il ne serait pas impossible que le nom de Montagne noire eût été donné à toute la chaîne en général. Albert d'Aix ajoute que les Latins^ en descendant de ces hauteurs^ se trouvèrent dans une vallée nommée Malabyumas y remplie de défilés étroits. Des désastres marquèrent le passage des Francs dans ce pays sans eau ; le récit qu'en fait Guillaume de Tyr devient presque invraisemblable , tant il est affreux ; l'historien raconte, d'après Albert d'Aix , que plus de cinq cents personnes moururent de soif et de chaleur dans l'espace d'une seule journée. C'est ainsi que les chrétiens traversèrent la Phiygie brûlée, et allèrent de Doiylée à Antiochette. Les pays que parcouraient alors les armées de la Croix avaient vu jadis les lieutenans d'Alexandre se disputant l'empire de l'Asie- Mineure; depuis le passage de nos paladins, d'im^r portantes cités se sont élevées dans cette contrée ; plus d'une fois à' Stamboul , nous avons entendu parler d'Afioum-Karahissar, ville industrieuse qui
envoie â la capitale musulmane ses maroquins y ses tissus de laine et ses tapis. Cette Tille ^ composée d'une population de trente à quarante mille faabitans ^ est surtout connue des mangeurs d'opium^ car c'est de là principalement que vient cette substance enivrante qui donne les songes enchanteurs et les voluptés du paradis. Afioum-Karabisisar est dominé par une haute montagne isolée qui pré^ sente un étrange aspect \ cette montagne a gardé un vieux fort à son sommet et des murailles délabrées qui de tous cotés entourent ^,es flancs.
Une fois entré dans la Pisidie ^ les croisés trouvèrent un pays abondant et fertile ^ des pâturages y des ruisseaux et de belles forêts ; les princes et les chevaliers^ voulant se donner quelques délassemens agréables a la suite de tant de fatigues ^ et se dis^ traire un peu des soucis rongeurs dont ils étaient habituellement préoccupés, pénétrèrent dans l'épaisseur des bois pour y chercher les plaisirs de la chasse. C'est dans ces forêts que Godefroi terrassa im ours d'une taille énorme qui poursuivait un pauvre pèlerin. L'armée chrétienne campa dans des prairies auprès d'Antiochette qui lui ouvrit ses portes. Nous retrouvons à la place de cette ancienne capitale de la Pisidie, la cité turque diAk-Cheer ( la ville blanche), qui est le chef-lieu du Sanjak de ce nom. Cette ville a été distinguée des voyageurs comme étant assez bien bâtie ; on cite comme monumens remarquables* la grande mosquée d'Ak-
Cheer et le médress^ qui porte le nom de Bajazet. La Ville^Blanche est entourée de vignobles, de jardins et de ruisseaux ; les hadji de la Mecque qui ont passé par là vantent les délicieuses retraites de Buiuk-Tékié ( le grand couvent ). Le pays d'Ak- Chcer est encore aujourd'hui couvert de forêts comme au temps des croisades. Beaudoin et Tancrède se séparèrent de l'armée chrétienne à Antiochette, et prirent le devant dans la Lycaonie et la Caramaniej vous savez ce qui se passa sous les murs de Tarse. Les chroniqueurs parlent d'une voie royale que suivirent les croisés. Des chameliers qui vont sans cesse de Stamboul à la cité d'Alep , et que nous avons interrogés sur cette voie royahy nous ont dit que le pays de Koniah est en effet traversé par une ancienne route, large et commode, par où passent les piétons et les chars. Nos vreux auteurs ne se sont pas beaucoup étendus sur Iconium, métropole de la Lycaonie j selon les uns, la ville était déserte, et l'armée n'y trouva aucune ressource ; selon les autres , Iconium était une ville opulente, et les chrétiens, par Vinspirortion du Seigneur, y furent comblés de tous les biens de la terre. Koniah est maintenant une cité de vingtcinq mille habitans , environnée de murs épai? que surmontent des tours carrées ; on remarque sur les murailles et sur les tours des croix grecques , des lions, des inscriptions grecques et des inscrip* lions arabes , qui représentent au voyageur les dif-
férens âges d'Iconium. Les mosquées de cette vieille métropole ont été remarquées par les voyageurs; le style arabesque n'a rien produit de plus parfait ; les minarets y semblables à nos clochers gothiques y présentent des formes légères et gracieuses , des découpures infinies ; les plus belles mosquées d'Iccv nium sont les plus anciennes , et présentent Tas-i pect de ruines abandonnées ; la prière a déserté ces sanctuaires des premiers temps ^ et les fidèles de Tislamisme se réunissent dans les nouvelles mos- f
quées. Au milieu de la grande plaine qui entoure cette ville, est un lac où se jettent plusieurs courans d'eau j la cité a des faubourgs et d'assez beaux jardins ; on cultive dans la plaine le coton, le lin, l'orge et le blé ; les tapis de Koniah sont estimés et forment une des principales branches du commerce de la ville. L'Asie-Mineure n'a point de cité plus religieuse et plus musulmane que Koniah ; là sont fidèlement conservées les mœurs premières et les vieilles traditions de l'islamisme. Koniah renferme, dit-on, des familles très-anciennes, une entre autres, qui remonte à des temps plus reculés que la famille impériale d'Othman. La ville est remplie de derviches ; le monument le plus remarquable qu'on y trouve , est le tombeau du fondateur des mevlevi , objet d'un culte public ; c'est à Koniah que furent envoyés la plupart des derviches Bektachis frappés de proscription.
Je ne suivrai pas plus loin les pèlerins de la pre-
mière croisade ; je laisse les croisés prendra le chemin de Tarse et d'Antioche^ dans quelques mois^ j'irai les joindiie sur les bords de TOronte et du Cydnus ; je vous dirai alors ce que j'aurai vu , et l'aspect des lieux répandra peut-être plus d'intérêt et de couleur dans mes récits.
En attendant que j'étudie dans une prochaine lettre les autres itinéraires des croisés à travers l'Asie-Mineiu:e y je veux indiquer en peu de mots quelle est aujourd'hui la physionomie morale et politique de ces contrées ; mes observations seront fondées sur le témoignage de quelques personnes qui ont visité récemment le pays.
La population de l'Asie-Mineure est mêlée de Turcs, de Grecs et d'Arméniens , comme au temps des croisades; les Musulmans de cette contrée ont gardé la simple et naïve barbarie des premiers temps ; impassibles et résignés à tous les destins, ils regardent passer avec une égale indifférence toutes les dominations. L'Asie-Mineure a toujours été une proie facile pour les conquérans, parce qu'elle a toujours été habitée par différens peuples qui ne s'entendaient point, qui n'avaient ni les mêmes intérêts, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes croyances ; il y a eu de tout temps dans l'Asie-Mineure , des tribus , des castes , des peuplades , il n'y a jamais eu une nation. Dans ces dernières années , ce pays est devenu le refuge de la plupart des fanatiques et des mécontens ; janis-
saires ^ derviches^ ulémas de Foppositioii ^ tous les soutiens de Fancieii régime ottoman ont été envoyés dans l'Asie-Mineure comme dans un lieu d'exil. On pense bien que tous ces exilés ne prêchent point la réforme dans ce pays : leur présence et leurs discours ne peuvent qu'y entretenir le fanatisme musulman^ et nous ne devons pas nous étonner qu'aux yeux des Turcs de l'Asie-Mineure le sultan Mahmoud ne soit rien moins que l'Antéchrist.
Toutefois on s'accorde à vanter le caractère doux et pacifique ^ les mœurs religieuses et hospitalières des Turcs de celte contrée; ils sont là plus voisins de leur origine première , et le souffle impur de l'Europe n'a point corrompu cette race naturellement bonne et inoffensive ; aussi vivent-ils en paix avec les Grecs. Les Grecs de l'Asie-Mineure ne se plaignent point du joug musulman ; ils s'adonnent paisiblement au commerce ou aux travaux agricoles^ sans songer aux révolutions de la Morée. L'Asie-Mineure a des peuplades intéressantes à étudier ; les plus connues et celles qu'on rencontre le plus souvent , ce sont les Turkomans et les Kurdes , vivant sous des tentes noires ou sous des huttes de boue. Les deux peuples s'en vont de plaine en plaine ^ de vallée en vallée , suivis de leurs troupeaux et de leurs chevaux^ clierchant les pâturages et les bords des fleuves. Les Turkomans sont afiables , généreux et hospitaliers; les Kurdes sont
rudes et cruels , et leurs mœurs inhospitalières les font redouter des voyageurs. Les deux peuplades, toutes deux fières et belliqueuses , ne reconnaissent d'autre autorité que celle de leurs chefs de tribus ; la Porte ne leur demande qu'un léger Karatck ; encore ne le payent - ils que quand cela
leur plaît,
LETTRE LXU.
•Um LA UTTiOULTimS »■• TVBCS*
Pflfa, octobre 1-83(K.
Depuis que je suis arrivé dans cette capitale , je me suis appliqué à connaître Fétat de la littérature chez les Turcs. Je connais ce qu'en ont dit l'abbé Sevin, l'abbé Toderini, le savant anglais Jone, et plusieurs voyageurs éclairés ^ je vous dirai dans cette lettre tout ce que j'ai pu savoir par moimême, et par de fréquentes conversations avçc Ie$ Francs les plus instruits de Péra.
Je commencerai par la poésie , car la poésie est connue des peuples barbares comme des peuples policés : elle a été cultivée avec succès en Turquie à diverses époques ; on cite plusieurs sultans qui Font
encouragée par leurs largesses et quelquefois même par leur exemple 3 ceux qui connaissent le sultan Mahmoud; disent que sa hautesse ne dédaigne pas les concerts des poètes de son empire, et que, parmi les louanges qu'on lui adresse , les louanges en beaux vers ^ont celles qu'elle préfère. Quoique les jours de troubles et de sédition ne soient guère favorables à la poésie , il ne faut pas croire qu'elle soit toutefois abandonhée^ et que personne ne s'en occupe aujourd'hui. Le goût des vers est même assez répandu parmi les gens qui ont reçu une certaine éducation ; il n'est point de courtisan bien élevé qui ne sache tourner un quatrain et mettre en vers une flatterie. Dans les maisons des grands, dans les mosquées, sur le marbre des fontaines, et sur les murailles mystérieuses des harems, on trouve des inscriptions qui annoncent quelquefois le talent des vers. C'est surtout dans les cimetières qu'un voyageur qui sait la langue du pays^ peut faire un cours de poésie turque; que de regrets touchans, que d'inspirations originales sont gravés sur la pierre des cercueils !
Dans une de ses lettres, M. Poujoulat a parlé de l'inscription tracée en lettres d'or sur le bend, construit à Belgrade par le sultan Mahmoud; cette inscription est fort longue, et tout entière à la louange de sa hautesse ; apriès avoir pris son parti sur l'exagération des éloges donnés au sultan , on ne peut qu'admirer le talent et l'imagination du
pcW;te; il faul croire d^ailleurs que cette exagération e»t naturelle aux muses d*Qrient y car toutes les inscriptions grecques du Bas^Empire portent le même caractère. Pour s'en £aire une idée exacte^ il suffit de relire les vers inscrits au-dessus de la porte dorée ^ ceux qu'on retrouve sur plusieyrs monumcns^ et surtout les lignes fastueuses retracées au lias de Tobélisque égyptien.
Afin de vous Caire oublier Femphase des inscriptions 9 qui de tout temps ont fiait mentir les I)icrres j je veux vous citer les vers composés par Achmcd III ^ pour une fontaine que ce sultan a £adt construire près de Sainte- Sophie. L'inscription commence ainsi : « La fontaine te parle de son âge dans ces vers du sultan Achmed. » Ici les mots indiquent la date du monument ^ car les mots dans la langue turque ont une valeur numérique et ser^ vent quelquefois à exprimer un nombre ou à marquer une époque. Après ce début, l'auguste poète ajoulc: « Passant, ouvre la clé de cette source pure « et limpide qui ne tarit pointai et prie Dieu pour (c l(î Millau Aclnncd. » Voilà toute l'inscription. Une «i {;ran(l(î simplicité serait remarquée dans tous les pays du monde. 11 faut toutefois observer ici que <lnns un [)ays despotique, où tout le monde loue lo prinro avec excès, il ny a guère que le prince lui*mrine «pit puisse parler de lui avec une certaine iiiodrratiou : «m aurait peut-être étranglé un onurtiMiu ({ui se serait exprimé avec la simplicité
qu'on admire dans rinscription du sultan Àchmed.
Cette remarque excusera sans doute dans voire esprit l'inscription emphatique qui dépare le bend de Belgrade. Vous serez plus porté encore à Texcuser, quand vous saurez que cette inscription est Touvrage d'un poète, mort en exil, pour avoir hasardé une vérité dans des vers adressés au sultaii . Izzet Mollah avait consacré son talent à célébrer les vertus et la gloire de Mahmoud^ plusieurs fois le sultan avait paru touché de ses louanges, le poète jouissait même d'un assez grand crédit à la cour; lorsque la révolution de la Grèce eut éclaté, Içs^ministres ottomans voulurent détourner Mahmoud du projet de déclarer la guerre à la Kussie, et pour réussir dans leur dessein, ils s'adressèrent au poète Izzet Mollah, comme le seul capable de faire entendre la vérité au sultan. Izzet ne se dissimula pas le danger, mais il n'en accepta pas moins la mission honorable qu'on lui proposait; il adressa des supplications poétiques au trône impérial ; pour toute réponse , on lui envoya Tordre de garder les arrêts dans sa maison . Lorsque plus tard , la Porte publia son manifeste contre la Russie, le patriotisme d'Izzet Mollah lui inspira un nouveau poème, le meilleur ouvrage , dit-on, qu'il ait composé ; il fut exilé à Sivas.
Vous savez que les ministres de Louis XIV, pour éloigner de leur pays le fléau de la guerre , employèrentdemêmel'influenced'ungrandécriyainetrautorité de la poésie. La supplique éloquente de Boileau
ne fut point écoutée^ mais au moins la noble opposition du poète n'attira point sur lui d'amères disgrâces.
Izzet Mollah ^ après être resté quelque temps dans son exil , fit parvenir au sultan un poème dans lequel il déplorait sa disgrâce et sa misère; comme je me suis procuré une copie de cette espèce d'élégie^ j'essaierai de vous la faire connaître d'après une traduction littérale de M. Desgranges. Le poète se plaint d'avoir perdu la présence du sultan^ et d'être jeté sur la terre lointaine de Sivas. <( Semblable au » derviche en voyage ^ la tasse des offrandes à la M main, il a couru long-temps les monts et les « vallées ; les larmes de la rouge absence ont mit D autour de ses yeux le corail a la place du surmé » de la joie et de la volupté. Depuis qu'il a été ar- » raché aux douceurs (le sucre Candi) de la présence » impériale , sa douleur est si grande qu'elle sufBi> rait pour convertir en poison un champ de cannes » a sucre. Ne pouvant plus me voir, ajoute le poète, » au miroir de cette ombre de Dieu y il me semble » que je n'aie plus rien de la noble face de l'homme ; » ce qui est arrivé à Adam , le père du genre y> humain , m'arrive aussi ; nous avons quitté tous » les deux les délices du paradis pour une terre » inculte et sauvage. »
Ce qui afflige le plus Finfortuné Izzet dans son exil , c'est qu'un fîrman adressé au pacha de Sivas contient ces mots : Prends garde quil ne s'échappcm
f( Non, il ne cherchera point à s'échapper, puisque » les procédés généreux du pacha de Sivas sont au* j» tant de chaînes qui lé retiennent , et qu'il se croit 9) encore comblé des bienfaits de sa hautesse. Oh ^) noml s'écrie le poète, je ne m'échapperais pa»^ » quand tous les Persans du monde me nommeraient » pour l'éternité leur premier mollah. » Il faut venir dans le pays du despotisme pour savoir que l'art de ia louange a quelquefois ses difficultés et même ses périls; le despote craint toujours de trouver un conseil ou une censure sous la forme d'une flaterie ou d'une prière. H n'aime pas d'ailleurs les éloges qui s'adressent à d'autres qu'à lui j Izzet va audevant de cette humeur jalouse; après avoir loué un pacha , il revient au sultan pour lui dire que la -disgrâce a éteint son génie, et que loin de son prince il n'a plus rien de ce qui l'avait fait poète ; <:'est de la faveur impériale qu'Izzet recevait ses poétiques inspirations ; e'est au jour de son bonheur qu'il fallait le voir, pour connaître son talent; alors il eût peint une rose dans un œil en pleurs ; nlors du sein même de F enfer ^ il aurait fait sortir l'Océan et l'aurait montré h la pointe d^un ciL Avec les bonnes grâces du sultan, tout ce pouvoir magiques'est évanoui, sa muse ne sait plus que pleurer et gémir.... Mais les jours de la félicité et de la gloire ne peuvent-ils donc plus revenir ! Izzet est-il tout-à-fait rayé de la liste des vivans ! Ici le poète renaît à l'espoir , et termine ainsi son épître :
t( O Dieu, prolonge les jours heureux de mon sait- » verain ; oui , c'est encore lui qui me délÎTrerait , » si j'étais jeté dans une obscure prison; lorsque la » gloire de ce prince habite mon cœur comme un » hôte sacré, pourrais-je dire à un autre : Etran-- » ger , sois le bien venu; si je n'avais su reconnaî- » tre la grâce que m'a faite sa hautesse, vieux fou r» que j'étais déjà, je l'aurais été doublement ; il^ » lustre visir, souviens-toi de ton prisonnier; m^ec » le temps tu verras. Ce puissant monarque est /oc^o- » rable aux désirs de ses ministres,.. Que Dieu te » conserve à lui , que Dieu le conserve aux Musul- » mans. »
Quel fut l'effet de cette supplication poétique sur l'esprit de Mahmoud ? on ne Ta jamais su bien positivement; si on en croit les bruits qui ont circulé, ces mots wec le temps tu verras^ auraient donné de l'ombrage à sa hautesse ; le sultan Mahmoud aurait trouvé dans cette phrase et dans celle qui la suit , un complot de ses ministres en faveur d'Izzet ; ce qu'il y a de certain , c'est que le poète ne fut point rappelé , et que peu de temps après avoir envoyé son épître , il mourut à Sivas.
Je compare quelquefois cette élégie d'Izzet avec les Tristes d'Ovide , composés aussi dans l'exil et presque sous le même ciel ; on retrouve dans le poète lurc et dans le poète latin les mêmes sentimens et le même esprit de mélancolie : les éloges adressés à Auguste ressemblent à ceux qui sont adressés k
Mahmoud. Toutefois, Tauteur des Tristes fut pluà heureux que le poète de Stamboul ; le prince qui Tavait exilé, n'interrompit point ses chants, et le despotisme turc n'a pas permis à Izzet de continuer les siens ; on a pensé généralement que ce dernier avait été empoisonné ; car ce qu'on croit le moins dans ce pays-ci, c'est qu'un homme disgracié survive à sa disgrâce, et que ceux qui ont déplu au souverain puissent mourir naturellement. Les Turcs qui avaient la plus haute estime pour le caracitère et le talent d'Izzet Mollah, l'ont placé comme homme parmi les martyrs, de la vérité, et comme poète , parmi les rossignols du paradis. On a fait un recueil de ses vers, et ce recueil est entre les mains de tous les amateurs de la littérature turque.
Je n'ai pu me procurer des oeuvres de ce poète , que l'élégie dont je viens de vous donner un extrait; vous y reconnsdtrez sans doute des couleurs qui n'appartiennent qu'à l'Orient ; je regrette que le style et les images de ce poème soient si difficiles à traduire dans nos langues d'Europe ; nous n'avons rien des moeurs ^ de la manière de sentir et de l'esprit des Orientaux ; ils ont un autre ciel , une autre nature, et c'est pour cela que des expressions très-simples aux yeux des Turcs , sont pour nous bizarres, recherchées, quelquefois même inintelligibles; ceux qui parmi nous se plaisent le plus à la nouveauté et à la singularité du langage, ne pourraient se faire à certaines expressions de la poésie III. i3
turque; je Teux tous en citer un exemple : Izzet mollah dit dans son élégie que rien ne peut attirer ses regards^ depuis qu'il ne Toit plus le sultan Mahmoud; le rossignol, ajoute-t-Jl, fuyant la rose des joues impériales , ne regarde point les vergers éi les vignes dans de tristes vallons. Comment fiure passer en français le rossignol gui fuit la rose des joues impériales ? J'ajouterai que la langue turque se prête facilement aux jeux de mots et aux doubles sens; les poètes et les prosateurs les prodigueAt volontiers dans leurs compositions ; ce qui embarrasse souvent les traducteurs et ne leur permet pas toujours de rendre avec facilité ce qu'on admire le plus dans ce pays-ci.
Les Turcs ont une poésie lyrique comme les Ai^âbas et les Persans; ils ont des hymnes dont quelquesuns ont été recueillis par les voyageurs et les savatis; toutefois ils ne connaissent pas le chant dans leurs cérémonies religieuses y et jamais la poésie n'a fait retentir ses accens dans les mosquées pour célébrer les louanges de Dieu ou du prophète. t>ans nos courses à travers l'Anatolie y nous avons souvent Glileiidu nos chameliers chanter des complaintes ; chacune de ces complaintes a tant de couplets y qu'une journée suffirait à peine pour les chanter ; je crois qu'ils s'en servent quelquefois pour mesurer lo temps et les distances dans les lieux inhabitt^; on chantant trente ou quarante couplets d'une clianson y ils savent qu'ils ont Sût deux ou
trois lieues , et qu'il s'est écoulé deux ou trois heures .
Je ne m'arrêterai pas ici sur ces complaintes, presque toutes consacrées aux aventures romanesques d'un guerrier ou d'un héros ; on croît parmi les Turcs que les mulets et les chameaux ne sbnt pas insensibles à cette poésie lyrique des grandes routes ; et souvent un chamelier entremêle ses chants avec les sons d'une flûte ou d'un flageolet^ pour ranimer une caravane fatiguée.
Quoique les Turcs soient un peuple grave, les poésies légères et badines ne leur sont pas inconnues; ils doivent avoir peu de ces chansons que nous appelons chansons de table, chansons à boiife, par la raison que les Turcs dînent fort rarement ensemble , et que lorsqu'ils s'enivrent , ce qui leur arrive quelquefois, ils s'enivrent tous seuls j on ftfa pourtant montré des couplets où l'ivresse et les joies illicites de Bacchus sont très - gaîment célébrées. Quant aux poésies galantes', il n'est guère permis aux Turcs de chanter d'autres beautés que celles qu'ils achètent ou qu'ils épousent; cependant la galanterie inspire parfois leurs poètes , et l'amour, à qui ils font une guerre perpétuelle, n'est pas toujours banni de leurs chansons M. Desgranges s'est procuré un recueil de chansons amoureuses toutes copiées par la sœur de Mahmoud.' Je voudrais vous les faire connaître, mais je n'ose l'entreprendre , même avec le secours de mon savant
interprète. II en est de la poésie des Orientaux,
cfur je ne saurais trop le répéter , comiiie de leur clioiat et de leur soleil ; tout cela ne se traduit point et ne s^enToie point p^ la po&t^; comme il i^M pourt^mt que vous ayez une idée de la poésie lég«e dçs Turc» , je vous parlerai de quelques romances que M. Desgranges a pris la peine de m'espliquer. if Une bdle se joue de mon amour y s^écrie un n poète passionné; elle me renvoie toujours au p lendemain ; faudra-t-il dire : Adieu^ la belle ! >} Tes sourcils ^ channante amie ^ sont un arc> et >) mon àm/B est bjlessée ; ta voix module les soi^ 9 fJu rQSsig^ol , tes paroles son( du miel, ta t^illç » ^s( le jeune cyprès qqi se balance ; ton cœur sera- >; p-'fl mpins ûevbl^ q^^ l^ rameaux inclinés sous >^ le vent ? » Dans une wtre chaQson y un amai^t tminfi le^s lamentations du chagrin ^ et voudrait être Ifi rossignol^ qu bulhul fie la rose ; sa vie s^est éteinte d^epuis qu'^ ne yojt plus la beauté qu'il aime j jfe s,cmffre y àïtri] y iqi qui es la lumière de mon âm^ , u$ pfiujjp voir 4p, tes propres jeu:f: ma souffrance. » Un autre appelle en secriet l'objet de son aiuouf parce, qu'il a un moi h lui dire et que sans lui il ne peui plus comprendre ni son cœur ni le monde; tiie^ (m^ ciel la lune, sur la terre la neige, ait celui-ci à sa belle ; viens vers moi; celui-là se plaint de ce que. .«^on anptiQ, tendre bouton de rose, a détourné de l\ii^ sm visage, mais il l'aimera néanmoins ^if^çif^à larp-surrection; \\t\ autre reçpupaît ses tjQrts envers wlle duflt les fofmcs gracieuses appartiej^nent .ou^. r^^,
g ions aériennes; il ^'est réfogié sms le cyprès de sa grâce j et demande qu'on laisse là le pas^é ^ e^fr il n'y a 4f^%s Ifi vi^ (piu]% temps , c'est le présent; un autre enfi^ languit d'amour et vers^ des larmô» sans quon n^n sache rien 9 et ces derniers mots sont le refrain de tous les couplets de sa romance. Jlia plupaxt de ces productions Wgères n'ont rien detrès^remarquable par la pensée, Inais ceux qui connaissent la langue turque y trouvent une vivacité, une grâce d'expression que nous ne pourrions imiter.
La langue turque n'ayant point de genre, on ne peut savoir facilement à quel sexe appartient la personne qui parle et celle à qui on s^adresse dana les chansons d'amour ; cette équivoque peut servir à cadber les mystèi^s de la galanterie ; une femme n'oserait. pronoacer le nom de son amant, ni un amant celui de sa maîtresse ; on £ait semblant quel^quefois d'adresser des hommages à son propre sexe, et cette espèce dé déguisement de l'amour ne scanjdalise pas trop les Turcs.
Quoique la poésie turque $oit difficile à comtprendre pour un européen, il faut dire toutefois que les XDsmanlis , comme nous l'avons vu , si éloi-^ gnés de qous dans le genre sérieux , dans le style tempéré, s'en rapprochent souvent dans leur poésie erotique ; la nature a voulu que les peuples qui ont des lois et des mœurs différentes , parlassent cepen* dant le même langage ^ pour exprimer ce que l'amour a de délicat et raème*ce qu'il a de licencieux.
Vous pourrez en juger encore mieux par le petit poème erotique dont il me reste à vous parler.
Ce poème qui a pour titré , Description d'un bain de femmes j a beaucoup de succès parmi les Orientaux ; on l'attribue au fils d'Omer de Saint-Jeand'Acre , dont parle Volney dans son voyage de Syrie j la poésie en est facile et pleine d'images riantes ; malheureusement ^ l'auteur ne respecte pas toujours la décence^ ce qui me donne quelque scrupule pour mon extrait ^ il faudra que j'en écarte tout ce qui paraîtra trop libre , et que la muse du poète reprenne ici son voile qu'elle a quitte pour plaire aux amateurs de Stamboul.
« Ecoute , ô amateur du sexe féminin , la joyeuse » description d'un bain de femmes; que ne font- >i elles point ^ sitôt qu'elles se trouvent dans l'en- » ceinte intérieure ! et les murs de cette enceinte y » quel n'est pas leur empire sur eux-mêmes pour » résister du matin au soir à la vue du tableau » qu'ils renferment ! D'une part , ces baigneuses » remplies de grâce, de l'autre, ces tellag (filles de » bain) au pantalon d'écarlate , aux corps trans- » parens , vrais cristaux à pieds humains ! elles » portent sous le bras des paquets enveloppés sous » des draperies d^or; le cœur des amans n'est-il pas » enfermé dans ces brocards?.... Ici une jeune » beauté laisse tomber négligemment le vêtement » qui la couvre , et son corps répand autour d'elle » la lumière. Son visage se réfléchit dans les eaux
» du bassin ; tel on voit 4ans la mer le disque du » soleil. De ses deux doigts teints en henné y elle » dénoue avec grâce la tresse de ses longs che- » veux^ et ses doigts rouges dans sa belle çh^ve-^ » lure , ressemblent à une branche de corail sur de » l'ébène. Elle a cherché à disparaître sous sia çhe- » velure brunie ; mais comme l'astre des nuits 4&ns » l'épaisseur des ténèbres , sa taille élégante brillis » d'une douce clarté... Cependant les dfimes s'as- » seoient à l'écart^ des femmes cherchent à lesi di- » vertir; les ^uec/ia( cornichons)^ les fruits ^ lessor^ » bets sont apporté^ ; quelques-unes mettent les » plateaux au pillage ; d'autres font voler des bou* » les de savon ; chacune d'elles s'efforce d'inven- » ter un nouveau tour ; l'une se fabrique une » fausse .barbe avec le siffe; celle-ci jette à ses cqm- M pagnes de l'eau froide avec une tasse ; celle-là se » frotte le visage avec l'herbe qui en fait tomber Iff » duvet.... Ce désordre ressemble à une noce; il » n'y manque que les musiciens. Parmi ces jeux, )) une dispute éclate enfin ; toutes les assistantes se » précipitent au milieu de la salle ; l'une comme un » homme , saisit d'une main vigoureuse un nalin y » l'autre^ la boîte ànsiffe^ une troisième, la tasse; » le diable arrive au milieu d'elles ; qu'on se figure 1) le tapage ; toutes se prennent aux cheveux ; les » fronts se heurtent; elles s'adressent des inju- » res ; . , . chacune fait honte à l'autre , . . . les dames » sortent des chambres intérieures ; la sueur et le
» sang coulent de leur visage ; cependant leur figure » apparaît comme un astre aux gardiennes qui les » attendent en dehors , et qui les reçoivent aux cris » de Maschalla ! Notre jeune bouton de rose s'est » étendu sur un lit délicat ; ses esclaves se ran- » gent en cercle, les mains croisées ; puis vient la » cérémonie des parfums , de l'ambre , du bois » d'aloës brûlé dans des cassolettes... Quelle excla- » mation! quelle voix délicieuse! ah! je vais me » trouver mal , s'écrie Tune avec un accent plein » de charme ; entourée de ses esclaves , elle revêt M ses habits en faisant mille minauderies. Que de w bruit , que de gentillesses , que de grimaces ! que » de bijoux et de diamans ! ! quels beaux pendans » d'oreilles ! La société reste jusqu'au soir dans » l'appartement extérieur ^ elle reste, jusqu'à ce » qu'un intarissable flux de paroles se soit écoulé. » Alors, les femmes sortent du bain , comme des » malades, l'œil languissant, l'air délicat, la dé^ » marche lente 5 tous leurs pas sont étudiés; elles » veulent paraître faibles et abattues. »
J'ai beaucoup retranché de ce poème d'Omer ; peut-être en ai-je encore trop laissé ; le poète est malheureusement dans tous ses tableaux d'une clarté qui désespère ; j'avais supprimé du poème d'Izzet Mollah plusieurs passages trop difficiles à, rendre dans notre langue ; dans celui-ci sont accumulées des peintures qui ne se comprennent que trop, et qu'on n'ose mettre sous les yeux du lec--
teur. Je vous invite toutefois à relire dans Miladi Montague , la description qu'elle fait d'un bain de femmes turques. Les couleurs de la spirituelle voyageuse ne sont guère moins vives que celles que vous venez de voir; elles serviront d'excuse à ma citation ; je n'ai pu d'ailleurs résister à la tentation de vous faire connaître la poésie des Turcs, et de mettre en même temps sous vos yeux un tableau de mœurs qu'on m'assure être d'une grande fidélité.
Les Osmanlis cultivent plusieinrs autres genres de poésie , ils ont un grand nombre d'apologues , de fables j de contes plus ou moins estimés ; j'ai remarqué que leur littérature n'avait produit aucun poème épique^ aucun poème d'une grande étendue ; seulement, ils employent quelquefois le rhythme de la poésie dans des ouvrages historiques.
Vous me demanderez pevit-être si les Turcs ont un théâtre ; je vous répondrai que non ; des représentations théâtrales seraient tout-à-fait incompatibles avec leur manière de vivre ; les Osmanlis , comme vous avez pu le voir, ne vivent que de la vie privjée, de la vie domestique; ce que nous appelons chez nous des assemblées , tout ce qui peut ressembler au public, est inconnu aux Turcs ; on peut dire qu'il n'y a de véritable public à Stamboul , que le jour d'un incendie, d'une grande émeute, ou dans les solennités du Beyram. Chez les Grecs et chez les Romains, le peuple était presque tou-
jours assemblé ; il fallait l'amuser et le distraire par des spectacles; on n'a pas besoin de faire tant de frais et de prendre tant de soins avec les Turcs qui n'aiment point à se réunir ni pour leurs plaisirs ni pour leurs aSiaires. Des baladins^ des voltigeurs^ le;s farces de Karagueuse^ mélange de polichinel et des ombres chinoises y voilà tput ce qui est en possession d'égayer quelquefois la gravité des Osmanlis. Les scènes héroïques de notre tragédie ne sauraient émouvoir leur imagination ; la comédie qui vit des ridicules de la société , ne pourrait réussir dans un pays qui n'offre point de contrastes, point de nuances, où tout le monde se ressemble j les petites scènes de Karagueuse, qui divertissent parfois les Turcs , ne sont pas même eu rapport avec les mœurs habituelles \ on s^y amuse aux dépens des étrangers, aux dépens des chrétiens, mais jamais un bourgeois de Stamboul , assistant à ces représentations grossières, n'a pu rire d'un fidèle portrait sur lui-même tracé.
L'éloquence ne doit avoir fait que peu de progrès dans un pays où il n'y a ni barreau ni tribune publique. L'éloquence de la chaire y est protégée par les mœurs et les lois religieuses ; mais les prediçations n'y sont pour l'ordinaire que des paraphrases, des commentaires du Ck)ran; on n'y trouve jamais ni cette chaleur de discussion, ni ces attaques contre le vice et contre les passions, qui donnent tant de vie aux chefs - d'œuvre de notre élo-
quence chrétienne. Des prédicateurs turcs censurent quelquefois la marche du gouvernement, mais cette espèce d'opposition qui ne sort guère de Fenceinte des mosquées, n'a rien produit qui mérite d'être rappelé. Lorsqu'on parle de l'éloquence des Osmanlis, il serait injuste de ne pas leur tenir compte de plusieurs pièces émanées de leur chancellerie; on retrouve quelquefois une véritable éloquence daus un firman, dans un katti - scherif , dans un manifeste, et jusques dans une note diplomatique ; les Turcs mêlent toujours la religion et la morale à leurs affaires , ce qui donne au langage de leur politique , un caractère de noblesse et de dignité qu'on ne retrouve point dans ce qui émane de nos gouvernemens d'Europe. Rien ne m'a paru plus éloquent que la plupart des discours et des firmans, qui ont accompagné la destruction des janissaires. Vous savez que dans la dernière guerre, la Russie et la Porte ont publié plusieurs déclarations; dans cette exposition réciproque de leurs griefs, dans ces combats de la diplomatie, dans cette polémique des souverains , on peut dire que les écrivains du sérail l'ont emporté de beaucoup sur ceux du cabinet des czars.
Les Turcs ont un assez grand nombre d'ouvrages historiques et plusieurs histoires nationales ; quelques-unes de ces productions ont été traduites en français, et nous pouvons juger de leur mérite. C'est en vain qu'on y chercherait le moindre esprit de
critique et quelque philosophie. Les annalistes turcs rapportent les faits tant bien que mal, mais leur raison ne s'applique jamais à en connaître les effets et les causes ; une révolution se présentera à leur pinceau ou à leur calem , sans qu'ils songent à lui demander d'où elle vient, où elle va ; ils raconteront une guerre sans avoir la moindre envie de savoir et de nous dire si elle est juste où injuste; de grands personnages, des héros, des tyrans passeront journellement devant eux, sans qu'ils s'occupent de nous retracer leur physionomie. On croirait en lisant les historiens turcs, que le Coran qui a défendu à la peinture de reproduire l'image de l'homme, a fait la même défense à l'histoire.
J'ai lu plusieurs fois l'histoire de Cogia-effendî dans une traduction française de Galand^ conservée en manuscrit à la Bibliothèque du roi; cette histoire que les Turcs admirent beaucoup^ a tous les défauts dont je viens de parler; l'auteur met toutes ses facultés à rechercher des images hyperboliques, à répandre partout les ornemens du style figuré, et voilà ce qui a fait ici sa grande réputation. Il me suffira devons en citer un seul exemple; en racontant le dernier siège de Constantinôple qui avait commencé au mois d'avril, l'historien turc croit devoir nous montrer le printemps dans son histoire , et pour quiB le printemps ne paraisse pas trop étranger au milieu des scènes de la guerre , il nous fait une nature toute belliqueuse. L'ané-
mone porte sa massue de fer; la rose a couvert son visojge (Vun bouclier; l'œillet élèi^ sur sa tête une lance d'émeraude; cette armée végétale attire les regards de la terre et du ciel; le zéphyr en est Va^oM^ garde; le narcisse^ la sentinelle; le jasmin monrtre en avant un étendard blanc; le platane étend les bras pour faire des vœux en faveur de Mahomet II, et demande a Dieu la possession de Constantinople pour les Turcs. Après une peintui*e aussi bizarre , ne serait-ce pas manquer de sens que d'appliquer à l'histoire de Cogia-efFendi les règles d'une critique sérieuse ? J'aime mieux m'arrêter un moment sur une production contemporaine dont je vous ai déjà parlé ^ l'Histoire de la destruction des janis^ saires. Cette histoire ne Ûdt point assez connaître les principaux personnages de la fameuse journée du 16 juin. Mais l'enthousiasme du peuple^ le désordre de l'odjak^ la politique ferme et habile du divan ^ la conduite de Mahmoud^ tout cela est présenté avec vérité, clarté et intérêt; l'historien sacrifie dans sa narration au goût de ses compatriotes pour le style figuré, toutefois ce style, employé avec une certaine mesure, ne déplaît pas trop, parce qu'on y retrouve la physionomie du pays; Tauteur de ce Uvre, Mohamed Assadeffendiy me paraît un honmie plein de candeur; il ne manque pas d'ailleurs de philosophie, et j'aime à le voir quelquefois, lâchant la bride au cour^ sier de ses pensées dans le champ des observations.
Tout en lui reprochant d'avoir exagéré Féloge de Malimoud^ on ne doit pas oublier qu'il écrit par ordre du sultan dont îl est Thistoriographe j il nous dit dans son dernier chapitre, quelles récompenses il a reçues, et ces récompenses sont bien autre chose pour un historien turc que les suffrages des gens de goût; vingt bourses, aussi précieuses que les fruits du paradis^ la place de mollah de Scutari, voilà le prix de ses travaux; il nous dit qu'il est maintenant plongé dans un océan de grâces^ et qu'il est exempt des soucis de ce monde; ce qui vaut mieux sans doute que de vivre en proie au démon de la vérité. J'entre dans ces petits détails, parce qu'ils peuvent vous faire comprendre comment et pourquoi là Turquie n'aura jamais de grands historiens.