‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 13 sur 47 · DE LA LETTRE LVIII · texte numérisé non relu

DE LA LETTRE LVIII

SIÈGE ET PRISE DE CONSTAIffTIMOPX.E PAR LES TURCS.

Péra, août 1830.

Le siège à la suite duquel les Turcs s'emparèrent deBjsance^ commença au mois d'avril i/^^S^ et dura plus de cinquante jours. « Un matin, dit Thistorien Cogia-effendi ^ pendant que Varmée lumineuse du soleil s'ai^ançait pour s'emparer du château des ténebreSy Uavant-garde victorieuse du grand sultan ( Mahomet II) arriva sous les murs de Constantin nople; bientôt Tarmée impériale^ semblable a une mer. sans limites et a mille torrens impétueux^ se précipita sur ses traces et vint assiéger la place du coté de la terre. » Les murailles de la ville ^trent atta-

quées dès le commencement du siége^ sur toute la ligne qui s'étend depuis la porte Dorée jusqu'à l'angle qui domine le fond du havre , ce qui comprend un espace de cinq ou six mille anglais. Dans les attaques des Latins^ on avait employé toutes les machines de guerre connues des anciens ; dans le dernier siége^ on joignit aux moyens de destruction en usage jusqu'alors^ tous ceux qu'avait inventés le génie des modernes. Le terrible appareil des béliers et des catapultes s'y déploya avec celui de l'artillerie dont l'usage venait de s'introduire en Europe y et que les Turcs ne dédaignèrent point ^ quoiqu'elle fut une invention des chrétiens. La flamme vomie par ces instrumens au corps d'airain^ a la bouche enflammée, jetait la douleur et le trouble /^armi les mécréatis; la fumée qui s'en échappait, rendait le jour semblable à la nuit sombre, et la face du monde devint aussi obscure que la noire destinée des infidèles. En même temps, les flèches, partant de l'arc comme des messagers du trépas, annonçaient aux ennemis le jugement des destins ^ lesbalistes envoyaient aux gardiens des tours et des remparts les arrêts du Coran. J'ai vu sur toute la ligne les brèches qui furent faites aux murailles dans ces terribles combats, et la reine des cités est encore là^ étendue sur le champ de bataille , couverte de ses armes émoussées et de ses mortelles blessures j la plupart des inégalités de lerrein que nous voyons autour de nous, sont aussi le résultat de ce siège si formi-

dable, qui ^ semblable à plusieurs tremblemens dé terre, abattit les tours, ébranla les remparts, et bouleversa jusqu'au sol foulé par les armées.

Cependant les efforts et la multitude des assiégeans, toutes les foudres déployées contre la ville,, n'avaient pu la réduire; les fossés, les hautes murailles^ le courage des Grecs, semblaient avoir lassé l'ardeur impétueuse des Musulmans. Ce fut alors que la flotte de Mahomet fut transportée par terre des eaux du Bosphore dans celles du havre. Les Musulmans (je copie ici le récit des historiens turcs), tirèrent de la mer sur le sol , leurs vaisseaux aussi grands que des montagnes; après les avoir frottés de graisse et pavoises ,^ ils les ûrent g lisser sur la terre dans les descentes et les montées ^ et les lancèrent sur les flots qui baignent les murs de la cité. J'ai suivi le chemin que prit la flotte musulmane^, partie de la vallée de Dolmak-hachi , s'avançant derrière le champ des morts, gravissant la colline de Péra, et redescendant par la vallée profonde de Saint-Dimitrie jusqu'au quartier appelé Kassan-^pacha. Les Musulmans purent alors attaquer le côté de la ville par lequel étaient entrés les croisés italiens et français..

J'ai souvent interrogé les Turcs sur la conquête de Constantinople ; pour toute réponse, ils m'ont montré les boulets de granit, placés comme des trophées sur la porte Top Capoussi, autrefois la porte de Saint-Romain. Ils n'en savent pas davan-

tage, et paraissent ignorer les attaques faites sur d'autres points ; les énormes brèches qu'on rencontre presque partout, attestent cependant que la ville fut pressée de tous les côtés, et que les remparts du côté de la terre, furent attaqués depuis la porte de Selivrée jusqu'à la porte Oblique, tandis que le phanar, défendu vaillamment par le grand duc î\»o taras ^ se trouvait en butte à des assauts opiniâtres. Les traditions des Turcs s'attachent ainsi exclusivement à Mahomet II ; ils ne s'occupent que des lieux où il était présent, et né voyent dans tous ces combats que la porte Saint-Romain devant la^ quelle le sultan avait planté ses pavillons victorieux. Un souvenir, un spectacle plus touchant occupe l'attention des voyageurs européens. Qui ne se rappelle avec attendrissement le sort du dernier des Constantin , se dévouant à sa patrie en péril , et périssant sous les ruines de son empire ? On voudrait connaître ses dernières actions, ses dernières paroles ; on voudrait savoir surtout en quel endroit il succomba; comme la plupart des his^ toriens contemporains s'accordent à dire que Paléologue défendait la partie des remparts attaqués par Mahomet II, on en a conclu généralement qu'il était mort devant la porte Saint-Romain, comme le brave Hector, qu'il avait pris pour modèle, était mort devant les portes Scées. Un arbre magnifique, dit un voyageur anglais, élève en ce lieu ses rameaux sur une muraille écroulée, comme ni. g

pour marquer la place où tomba le dernier des hé» ros grecs. L'aspect des lieux et la lecture appro-^ fondie des historiens ne me permettent point de partager cette opinion, je vais vous exposer en peu de mots mes motifs.

Cogia-effendi^ quoique son récit soit fort incomplet, et quelquefois inexact, peut cependant nous fournir quelques lumières et nous conduira à la vérité. Si on en croit l'historien turc, l'empereur grec chargea les Génois et les Vénitiens de réparer la partie des remparts située au midi de la porte d'Andrinople. Il y eut là d'effroyables assauts livrés par les Turcs : pour ne pas laisser aux assiégés le temps de réparer leurs murailles démolies, les Musulmans poursuivaient leurs attaques pendant la nuit , et portaient des flambeaux au bout de leurs lances , ce qui , selon l'expression de l'historien oitoxa^Liï j faisait ressembler le champ de bataille a un jardin semé de roses et de tulipes. Ce fut dans Un de ces assauts, que Justiniani , chef des guerriers francs^ fut atteint d'une flèche, et que le désordre se mit dans la troupe qu'il commandait. Dans le même temps, (c'est toujours le récit de Cogia-effendi ) l'empereur grec,* entouré de ses soldats les plus braves, était dans son palais., situé au nord de la poHe d' Andrinople y et cherchait à en défendre les avenues contre les guerriers musulmans. Lorsqu'il apprit que l'ennemi avait franchi les murailles de la ville, il quitta sa demeure royale pour secourir

ceux qui fuyaient, et plusieurs des assiégeans qui couraient au pillage, tombèrent sous seà coups ; après plusieurs exploits,, il fut renversé de son cheval sur la terre ensanglantée, et périt de la main d'un soldat turc , blessé lui-même , et gisant parmi les morts. Les auteurs grecs ajoutent à ce récit que les assiégés, poursuivis par les Musulmans, se pressèrent en foule à la porte Carsia (Egri-capou,) et que^ de ce côté, on vit paraître Constantin, monté sur un cheval fougueux; comme les Turcs venaient d'envahir le quartier du Phanar, et qu'ils entraient par la porte et les brèches d' Egri-capou ^ l'empereur et les compagnons qui lui restaient, se trouvèrent tout à coup entre deux troupes d'ennemis , toutes deux victorieuses ; il ne put leur résister , et ce fut sans doute dans l'horrible désordre qui dut suivre cette double invasion des Turcs, que disparut Pâ^ léologue ; on voit encore près de la porte d' Egricapou y les restes assez bien conservés d'un palais que les traditions ont appelé jusqu'ici le palais de Constantin j ce palais e^t situé dans un lieu élevé et domine toutes les ruines du voisinage j on pouvait suivre de là tous les mouvemens du siège et veiller sur tous les points menacés ; la construction de cet édifice me parait pas remonter plus loin que le règne de Paléologue, et tout nous porte à croire qu'il fut bâti par ce prince peu de temps avant l'attaque des Musulmans. Je ne crois j^as qu'il faille chercher ailleurs la place où succomba le

dernier des empereurs grecs ; pour ceux qui veu-^ lent honorer la mémoire de ce héros du patriotisme^ quel plus beau mausolée^ quel plus digne monument que ces nobles rujnes qui portent encore son nom?

Je viens de vous faire l'histoire des murailles de Constantinople^ au moins pour ce qui regarde les croisades et la conquête des Turcs. J'ai visité trèssoiivent ce qui reste de ces remparts extérieurs de la ville, qui avaient fini par enfermer dans leur enceinte tout l'empire romain j aujourd'hui les murailles de la ville du côté du port, sont presque partout détruites 5 plusieurs des portes , placées de ce côté, n'existent plus, ou sont en ruines; en revenant du fond de la corne d'or, à la pointe du sérail , on voit des murs rétablis et rebâtis à neuf,* d'après le plan de l'ancienne construction : lorsque l'étranger voit par dessus ces murailles reblanchies, la pointe dorée des kioskes, la [cime verdoyante des cyprès, il juge facilement que de pareils remparts ne défendent plus que des jardins solitaires, et les voluptés jalouses des sultans. Du côté de la Propontide, les murs extérieurs de la cité n'ont jamais été exposés aux assauts de l'ennemi, et n'ont eu à souffrir que des ravageai du temps, du voisinage des flots, et des tremblemens de terre. Lorsqu'on regarde du côté de la mer cette partie de la ville, on ne voit çà et là que de vieux remparts montrant leurs briques et leurs pierres grisâtres ;

des tours délabrées^ qui paraissent comme suspen-. dues ad rivage ^ des créneaux à demi démolis y et de vieilles maisons de bois^ mêlant ensemble leurs ruines. Vers Tangle méridional de la ville , on peut voir encore debout l'arc de triomphe de la porte Dorçe, et le château des Sept-Tours^, jadis une prison redoutée des chrétiens, des janissaires, m^ie des sultans, maintenant un édifice solitaire et presque abandonné.

Je reviens aux murailles extérieures qui regardent la campagne ; en suivant la route qui borde la cité , on ne se lasse point d'admirer d'un côté les forêts de cyprès qui couvrent les cimetières , de l'autre , des touffes d'arbousiers, d'oliviers sauvages, sortant des masure's , s' échappant du flanc d'une muraille, ou couronnant le sommet d'une tourj si j'avais le talent de la peinture , au lieu de vous écrire une lettre, je vous ferais un tableau ; je vous montrerais les fossés d'une capitale , à moitié convertis en jardins , les bois verdoyans , la parure des saisons , croissant sur des brèches faites par le boulet , et montant sur les créneaux de la porte du Canon; ce tableau de la nature agreste et des tours qui furent le théâtre du carnage , pourrait servir de pendant à ce bouclier d'Achille si poétique , où le génie d'Homère mêle partout , aux images sanglantes des combats, l'aspect des vertes campagnes, Taspect des vendanges et des moissons.

11 suffit d'avoir vu les murailles de Constanti-

nople, telles qu'elles ont été conservées jusqu'ici, pour se convaincre que les Grecs regardaieht leur capitale comme leur dernier asile, et leur dernière espérance de salut; aussi tout le patriotisme des empereurs consistait-il à faire bâtir ou réparer les portes et les murailles de la ville; rien n'était ^lus glorieux pour les successeurs de Constantin que d'ajouter quelque chose aux fortifications comme aux embellissemens de la cité impériale. Les travaux de ce genre étaient comparés par la flatterie des Grecs à ceux de Minerve et d'Apollon ; quelquefois, on invoquait, dans une inscription gravée sur la pierre, le Dieu qui mourut pour sauver le monde. L'opinion commune attribue au feu grégeois la conservation dé Bysance ; c'est un préjugé historique, que Montesquieu n'a pas dédaigné d'adopter dans son livre immortel ; nous ne voyons pas dans les sièges dont nous avons parlé que les Grecs aient fait un grand usage du feu grégeois, pour défendre leur ville ; la vérité est que Bysance plaçait principalement son salut dans la hauteur de ses remparts, dans le nombre de ses tours; Nicétas, après avoir raconté la prise de Constantinople , ne parle pas du feu grégeois, m^is il s'en prend aux murailles de la cité qui n'ont pas rempli l'espoir des empereurs et du peuple . Lorsque j'eus franchi la porte Dorée, nous dit cet historien, et que je fus sorti de la ville livrée aux fureurs des Latins , je me plaignis aux murailles de ce quelles demeuraient in-

sensibles aux grandes calamités publiques j, et quelles se tenaient encore debout au lieu de fondre en larmes. Ainsi les Grecs regardaient leurs remparts, comme les dieux termes, comme les véritables gardiens de l'empire.

Les Turcs ne paraissent pas avoir la même pensée, et leur préjugés nationaux ne leur permettent pas de croire qu'ils puissentjamais être attaqués dans Stamboul la bien gardée. Dans le dernière guerre des Russes, l'armée de Diébitch s'approchait de la capitale j l'idée ne leur est pas même venue de relever les tours démolies et de fermer une seule brèche des murailles. Ces murs, depuis l'entrée de Mahomet dans la ville, n'ont subi aucun changement, n'ont jamais été réparés; si jamais les chrétiens rentraient victorieux dans la cité de Constantin , ils pourraient passer par les brèches qu'avait faites l'artillerie des Turcs, et trouveraient les remparts, les tours, les portes de la ville telles qu'elles étaient au jour de la conquête des barbares.

P. S. Je dois vous avouer, avant de terminer ma lettre, que j'ai reconnu une erreur grave dans laquelle je suis tombé, et dont il m'importe d'avertir mes lecteurs; j'ai dit, dans la description que j'ai faite de Bjsance , que les fossés de la ville se convertissaient en un canal large et rapide ^ et que cette ville artificielle pouvait être alternativement environnée par les eaux ou par h continent. Il suffit d'à-

voir vu le terrein exhaussé sur lequel la ville est bâtie du côté de la campagne^ pour être assuré que jamais les fossés n'ont pu être remplis d'eau ; ces fossés se trouvent au-dessus du niveau de la mer et des rivières qui se jettent dans le port. J'avais commis cette inexactitude topographique ^ d'après une assertion d'Émanuel Chrysoloras j adoptée par Gibbon; cet Emanuel Chrysoloras, venu de la Grèce en Italie ^ m'avait inspiré trop de confiance; il est arrivé quelquefois à des rhéteurs, mais je ne le savais pas alors, de sacrifier des vérités trop simples aux ornemens de la rhétorique ; mes voyages me font revenir chaque jour de ma crédulité.

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