HI. II
riva pour la seconde fois -, la malade était dans un état désespéré ; comme elle sentait sa situation^ elle faisait des reproches à son médecin grec. « Que le « démon^ lui disait-elle^ t'arrache les yeux et le <( cœur; .que les anges de la mort te maudissent. » Elle le menaçait de le faire châtier sévèrement si elle revenait à la santé; mais^ deux jours après, la pauvre gouvernante était eilterrée au cimetière d'Eyoub.
M. Bailly a fait beaucoup d'autres visites à des malades turcs ; parmi ces malades ^ je ne puis oublier le fameux Hussein-Pacha; quand le docteur est entré chez lui, il Fa trouvé couché sur son divan, entouré de ses serviteurs et de ses esclaves qui n'osaient lui parler. Le pacha avait l'air abattu, la voix affaiblie ; mais sa physionomie conservait sa vivacité, et son regard avait encore quelque chose de farouche et de menaçant ; pour se représenter dans son état de maladie le terrible exterminateur des janissaires, et pour trouver ici un point de comparaison, il faudrait peut-être avoir vu un lion malade.
M. Bailly a .d'abord interrogé le pacha sur sa maladie ; le malade lui a répondu qu'il avait eu comme trois points douloureux dans la région du foie ; ces points douloureux étaient quelquefois accompagnés d'une fièvre violente. — Cela provient peut-être de la fatigue ou de quelque contusion. — Etant à Varna, a dit alors le pacha, je fus
trahi par trois ^lisérables en qui j'avais placé ma confiance j je n'ai pu les atteindre et les châtier, c'est alors que mon mal a commencé j j'ai beaucoup souffert pendant six mois ; mais au bout de six mois deux de mes traîtres ont été saisis ^ et je leur ai brûlé la cervelle ; depuis ce temps ^ j'ai été un peu soulagé, je n'ai plus là mes trois douleurs, mais il m'en reste encore une, car le troisième de mes fripons n'a pu être arrêté. — M. Bailly, un peu surpris d'une maladie aussi étrange, n'a pu s'empêcher de dire au pacha que sa guérison lui semblait bien plus du ressort de la police que de celui de la médecine, puisqu'il s'agissait d'arrêter un homme. — : Je sais que je serai guéri si le misérable qui m'a trahi tombe entre mes mains; mais, en attendant, ne pouvezvous rien pour moi ? — Je ne puis que vous conseiller de vous modérer, si vous tenez à la vie.—- JLi'âge me modère chaque jour, mon caractère est déjà bien changé; si vous m'aviez connu autrefois! alors j'avais une tête de fer, une imagination de feu, une âme pétrie de poudre à canon ; le moindre ol>stacle que je rencontrais embrasait mon sang ; si mon cheval venait à broncher, je l'abattais d'un coup de pistolet, si une pierre me faisait chanceler dans mon chemin , je tirais mon glaive contre cette pierre. — Pour vous guérir , lui a répondu le docteur ^ il vous faudrait quelque grande bataille , ou une journée comme celle des janissaires. » A ces mots la physionomie du pacha s'est animée ; il a
pris la main de M. Bailly en lui disant : Fous connaissez bien mon mal! — - Oui^ â repris le médecin ;, mais je n'y connais point de remède ^ .
P. S. Au milieu des tableaux qui se renouvellent chaque jour sous nos yeux , nous n'avons point oublié nos croisés ; j'ai déjà visité en leur mémoire les murailles de Constantinople, et voici M. Poujoulat qui va vous tracer l'itinéraire de nos vieilles armées à travers l'Asie-Mineure ; les circonstances ne nous ont point permis de parcourir cette contrée; vous comprendrez alors toutes les difficultés que mon jeune compagnon a dû rencontrer dans son travail. La lettre que vous aller trouver ici est consacrée aux premières bandes de Pierre-l'Hermite ^ et à l'armée de Godefroi depuis Constantinople jusqu'à Iconium.
' Cet Hussein-Pacha est celui qui commandait l'armée du sultan , envoyée en Syrie contre Ibrahim-Pacha. Il n'a pas soutenu sa réputation militaire.