‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 17 sur 47 · SUR LES DIFFÉRJBBITES MARCHES DES CROISÉS SANS L'^ASIE-IHIMEURE · texte numérisé non relu

SUR LES DIFFÉRJBBITES MARCHES DES CROISÉS SANS L'^ASIE-IHIMEURE

TROUPES DE PXlKllRE-^'uiiRMlTE j ARMEE DE GODEFROl DEPUIS CONSTAIXTINOPLE jusqu'à ICONIUM.

Octobre i 830.

Nos adieux à Constantinople se mêlent au regret de ne pouvoir parcourir ces contrées de TAsie- Mineure, où flottèrent à différentes époques lés étendards de la croix, et qui sont restées aujourd'hui presque aussi inconnues qu'au temps des guerres saintes. Votre âge qui, plus fort que ma

jeunesse ^ a jusqu'ici -lutté victorieusement avec la fatigue^ vous défendait cependant de tenter uu voyage par terre trop pénible çt trop long, et moi^ faible et malade^ je ne puis m'aventurer seul dans les pays déserts. D'ailleurs la saison est déjà très avancée^ nous sommes pressés de prendre le chemin de Jérusalem^ et pour étudier les différentes marches des croisés dans l'Asie- Mineure, nous sommes réduits à n'avoir pour guides que les relations de nos vieux chroniqueurs pèlerins , et de quelques voyageurs modernes ; nous profiterons aussi des documens que nous ont fournis des personnes éclairées qui connaissent le pays. Dans les vieux chioniqueurs, nous trouvons lé récit des événemens de la guerre sainte^ et rien ou presque rien touchant les localités ; les v4^ageurs modernes , à l'exception du colonel Leake , nous font plus ou moins connaître le pays^, et ne disent pas un mot des expéditions chrétiennes. En interrogeant ces différens compagnons de route, les uns sur les lieux , les autres sur les événemens^ nous cherche- • rons à tirer de leurs témoignages une géographie historique des croisades ^ .

' M. le ministre de la guerre avait adjoint à M. Michaud deux officiers ingénieurs chargés de traverser l'Asie-Mineure , pour y suivre les traces des croisés ; Tun d'eux est mort malheureusement à Alep 5 l'autre, qui n'est point encore revenu en France , n'a rien envoyé qui puisse éclaircir la géographie cts croisades, ni à M. Michaud ni au bureau topographitjue de la guerre.

Les premiers croisés, les bandes de Pierre-rPIermite et de Gauthier-sans-avoir , passent le Bosphore et vont camper à Hélénopolis, cité grecque qui porta d'abord le nom de Drepanum , et qui était bâtie sur le golfe de Nicomédie ; d'après le rapport de Procope , c'est à Hélénopolis qu'on avait coutume de débarquer quand on allait par mer -de Constantinople à Nicée. Les troupes chrétiennes^ en côtoyant la mer , rencontrèrent la vieille cité de Pantichium, celle de Lybîssa, célèbre par le tombeau d'Annibal , et Nicomédie qui s'élevait en triangle au penchant des collines. Dans cet espace de vingt lieues environ , le pays présente des vallées remplies de- jardins / des pâturages où paissent des troupeaux /les paysages les plus pittoresques et les plus variés; en se tournant vers la mer, on a devant soi ce petit a^jphipel de la Propontide, ces îles des Princes couvertes de villages et de monastères, de bois de pins et de vignobles , et du coté du sud, vous voyez les cimes neigeuses de FOIympe bithinien. A la place d'Hélénopolis , on trouve aujourd'hui un petit bourg nommé Hersek, situé dans des marais ; on y remarque une mosquée ou djamiC) un bain public, et un caravansérai bâti'par le sultan Sélim ; la distance d'Hersek à Nicée est de dix heures. Quelques chroniqueurs disent que les bandes chrétiennes établirent leur camp un peu plus au sud de la Proponlide, près du port de Civitot , où des marchands arrivaient sans cesse avec

âes navires chargëi» de grains^ de vins ^ d'huile, d'ôrgè et de fromages. Civitot dont le nom est une corruption du mot latin cwitas (cité) était construite sur l'emplacement de l'ancienne Cius, au fond du gojfe de Moundania^ à peu de distance^ à l'ouest^ du lac Ascanius ; Orderic Vital ^ historien de Normandie , nous apprend que l'empereur Alexis avait bâti cette ville pour les Anglais qui avaient quitté leur patrie afin de se dérober au joug de Guillaume-le-Bàtard ; le chroniqueur ajoute que les Turcs n'avaient point permis à l'empereur d'achever la cité nouvelle. Civitot existe encore aujourd'hui sous le nom turc de Ghio ou Ghemlek; comme les bois de construction ne manquent pas sur les côtes du golfe, la marine ottomane a éta^ bli un chantier dans le port de Ghemlek. Nos vieux historiens nous parlent 4,'une rivière appelée Draco y dont les détours sont sans nombre, et qui entraîna dans ses eaux plusieurs pèlerins ; nous retrouvons le Draçon dans la rivière appelée en turc Kirk-Guetchit ( les quarante gués); le colonel Leake raconte qu'en allaat de Dil au village grec de Kizderbent , il traversa le Dracon environ vingt fois ; le nom de Dracon (serpent) fut sans doute donné à ce courant d'eau à cause de ses sinuosités. Tous nos auteurs parlent du château de Xerigor-^ don ou d^ExerogorgOy emporté d'assaut par trois mille Allemands partis du camp d'Hélénopolis , et qui bientôt devint leur prison et leur tombeau^

IGO les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur la situation de ce château ; quelques-uns^ tels que Robertle-Moine^ l'ont placé à trois journées au-delà de Nicée; je n'ai pas besoin de vous dire combien cette dernière assertion est dénuée de vraisemblance; en recueillant ce qu'il y a de plus probable dans les rapports des historiens^ il résulte que le château d'Exerogorgo était situé à l'extrémité des montagnes qui débouchent dans la plaine de Nicée^ à trois milles au nord de cette ville. Les croisés , voulant venger la mort des trois mille pèlerins teutons , quittèrent leur camp d'Hélénopolis , et vinrent dans les montagnes du côté d'Exerogorgo. Le sultan Kilidj-Arslan , à la tête d'une armée nombreuse, fondit tout-à-coup sur les chrétiens. Le ré^ çit des chroniqueurs est ici tellement obscur qu'il est bien difficile de déterminer avec précision les lieux où périrent les compagnons de Gauthier-sansavoir. D'après les relations d'Anne Comnène et d'Albert d'Aix , on peut croire que la première attaque eut lieu à l'entrée de la plaine de Nicée^ du côté du nord; les Turcs, qui avaient sur les pélc-r rins l'immense avantage de connaître le pays , s'em-r parèrent de tous les passages et surtout de ceux qui conduisaient à la mer, et dans ces vallons boi-r ses, au milieu de ces gorges qui n'offraient aucune issue, le massacre des chrétiens fut horrible. Deu:> pu trois mille pèlerins par\inrent jusqu'à Civitot , (>ù ils ne tardèrent pas à être assaillis par les Tqrçs

victorieux; l'intervention de Fempereur grec put seule les sauver du glaive musulman. Ainsi plus de vingt mille croisés tombèrent dans ces montagnes qui s'étendent de Ghemlek à la plaine de Nicée. Anne Çomnène raconte que les ossemens des Latins furent amoncelés dans la plaine , et qu'ils paraissaient comme une Haute montagne ; ces ossemens servirent dans la suite à fortifier une ville , ce qui fait dire à la fille d'Alexis qu'on éleva de cette manière un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivans.

L'armée de Godefroi et de Tancrède, ajant traversé le détroit de Saint-George^ se rend à Nicomédie où elle reste trois jours. Le duc de Lorraine veut aller droit à Nicée sans passer par Hélénopolis ou par Civitot y et ne découvrant aucune route par où il puisse conduire l'armée chrétienne , envoie en avant quatre mille hommes avec des haches , des sapes , des socs de charrue et des instrumens de fer^ pour ouvrir un chemin. Des croix de bois furent plantées à toutes les sinuosités de la route, pour marquer le passage des pèlerins. Un chroniqueur qui suivait l'expédition y parle de ce pays comme d'une terre tout-a-fait impraticable y par les vbstacles que présentaient les sommets des montagnes, les creuses vallées et les enfoncemens. Le même auteur nous dit que le chemin ouvert par les ordres de Godefroi , était assez commode pour ^out le monde.

Je ne m'arrêterai point ici aux événemens du siège de Nicée ; tout cela est raconté dans voire Histoire ; ce qu'il nous importa de connaître , ce sont les localités. Nicée est située dans une plaine, à l'extrémité orientale du lac Ascanius. Cette plaine, coupée çà et là par des ruisseaux et des torrens^ offre tour à tour des champs couverts de mûriers , d'oliviers, d'amandiers et de vignes , Aes pâturages , des marais couverts de joncs ; au nord, les montagnes d'Arganthon couronnées d'arbousiers, d'yeuses et de chênes ; au couchant et au midi , d'autres montagnes boisées dominent la plaine. Le lac Ascanius, qui baigne, à l'occident et au midi, les murs de TVicée, a dix milles de longueur sur quatre milles de largeur; ses rivages sont sablonneux; cçux qui ont vu le lac du haut des montagnes voisines , disent qu'il présente un beau spectacle. Tels sont les lieux qui réunirent plus de six cent mille guerriers venus des lointaines contrées de l'Occi-^ dent. Niçée , capitale de la Romanie, avait d'imposantes fortifications ; les chevaliers de la croix admiraient ses hautes tours très-rapprochées les unes des autres , ses doubles murailles construites en briques et en larges pierres carrées, ses larges fossés que remplissaient différens ruisseaux de la plaine; Robert-le-Moine, chroniqueur témoin oculaire, dit qu'aucune force humaine n'aurait pu emporter cette ville sans le secours de Dieu. Vous savez comment les guerriers chrétiens enlevèrent aux

assiégés leur dernière espérance en leur ôtant tout moyen de coinmunication du côté du lac Ascanius; lorsqu'au lever du jour, les Musulmans de la cité aperçurent sur le lac les barques et les navires qu'on avait transportés pendant la nuit depuis le port de Civitot jusqu'à Nicée , ils tombèrent à terre, dit Robert-le-Moine , comme s'ils eussent été morts. Que reste-t-il de Nicée? Des murs plus ou moins renversés j le lierre s'est emparé de ces murailles jadis ébranlées par les catapultes et les balistes de nos croisés. Nicée avait quatre portes qu'on reconnaît encore; les tours les plus hautes et les plus fortes sont celles qui défendent le côté du lac et les différentes portes de la ville. On remarque sur quelques-unes de ces tours, comme sur les tours de Constantinople, des inscriptions grecques que les voyageurs ont recueillies. L'enceinte de la vieille Nicée, semée de débris de tous les âges, a plus de trois milles de circuit : on y trouve des jardins et des terres labourées qui, en été, se couvrent de moissons. C'est au milieu de cette vaste enceinte qu'apparaît la petite cité turque d'Isnid ; les mosquées , les bains , les églises grecques qui gisent en ruines dans les champs voisins , font croire qu'Isnid eut dans les derniers sièges plus d'importance qu'elle n'en a aujourd'hui.

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