PE LA LETTRE LXV
PB L'^AUmSIVOS BU OAAXWB-VISIR.
Çéra, août 1830..
Combien je regrette d'avoir connu si tard mon; naïb de la porte d'Andrinople 1 il m'aurait appris tout ce qu'il nous importe de savoir et ce que les livres ne nous apprendront jamais, sur le caractère et sur les mœurs des Osmanlis, sur leur justice et leur législation. Pour ajouter aux connaissances que j'ai pu acquérir par la conversation des gens instruits, j'ai voulu assister à ce qu'on appelle ici l'audience du grand'visir; c'est le premier tribunal de l'empire; il tient ses séances dans le palais de la,
Porte ', ce palais n'est pas loin du sérail ; il avait été brûlé dans la sédition où périt le visir Berekta; on Ta reconstruit sur le même plan et rétabli tel qu'il était autrefois.
Nous avons choisi l'audience du mercredi, comme étant la plus solennelle; nous sommes arrivés de bonne heure j et nous avons eu le temps de reconnaître les lieux; on entre d'abord dans une cour ; puis on monte un double escalier, au -dessus duquel est un vestibule , que les Turcs pourraient appeler leur salle des Pas Perdus. Après avoir traversé ce vestibule , on arrive à une grande salle en forme de carré long ; le plafond est recouvert d'une toile peinte où sont représentés des armes et des trophées. En face de la porte est une estrade élevée, sur laquelle se place le grand-visir; à droite et à gauche, le long du mur, sont placés des sophas où s'asseyent les mollah et les kasi-esker d'Anatolie et de Romélie, qui assistent ordinairement à l'audience. A l'angle de la salle vers l'Orient, on nous a montré des fenêtres peintes sur la muraille , et près de là une ouverture recouverte d'un grillage. C'est là que vient se placer le sultan, lorsqu'il veut connaître la justice qu'on rend en son nom ; je pense que sa hautesse y vient rarement, car par le temps qui court, elle a bien d'autres choses à savoir que ce qu'on peut découvrir en regardant par cette fenêtre grillée.
Plusieurs maximes écrites sur le mur en lettres
d'or, vous avertissent que vous êtes dans le sanc-^ tuaire de la justice j au-dessus de l'estrade où s'assied le grand-visir, on voit le chiffre du sultan avec ces paroles : une heure de justice est plus méritoire que soixante-dix ans de prière; vers la porte par laquelle arriva le grand-visir, on lit cette autre maxime : Vhomme protégé de Dieu ne s'écarte point dje Vécjuité dans les affaires* Vous voyez par là que si les juges ne suivent pas toujours le sentier de la justice,, ce n'est pas faute d'avertissement.
Au reste, c'est assez l'usage ici, d'étaler en pu-^ blic de beUes sentences. On pourrait accuser quel^ -quefois les Osmanlis d'être comme les Pharisiens qui respectaient peu la morale dans leurs actions , mais qui la plaçaient sur les franges de leurs habits.
L'heure de l'audience approchait; des espèces d'huissiers ont introduit les plaideurs et les témoins. Ceux-ci se rangeaient en face du tribunal : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre . Les Juifs, les Arméniens et les Grecs restaient placés derrière les Musulmans. Les officiers des tchaoux, qui répondent à notre gendarmerie à pied ^ étaient chargés de maintenir l'ordre. Quelques soldats attachés à la maison du visir occupaient l'extrémité de la salle. La séance s'est ouverte à onze heures précises. Le visir, qui est absent de la capitale^ a été remplacé par le kaïmacan. A la droite et à la gauche du kaïmacan se sont assis les deux kasi-esker ,
les mollahs d'Eyoub , de Galata et de Scutari ; devant lui, était le magistrat, chef de la police , chargé de poursuivre les coupables qu'il a arrêtés, et le procureur-général des vacoufs, qui doit, dans toutes les affaires , défendre les intérêts des mosquées ; ni les juges , ni les huissiers , ni les écrivains attachés au tribunal suprême n'ont de costume particulier^ c'est le turban et le simple vêtement des ulémas. Quand tout le monde a été placé, des acclamations se sont fait entendre en l'honneur du sultan. Alors un huissier a élevé la voix pour appeler les causes; à mesure qu'il les appelait, un autre huissier lisait les requêtes et les placets des plaideurs ; ceux-ci exposaient leurs griefs ou leurs motifs de défense ; la plupart parlaient à voix basse , et paraissaient intimidés par l'appareil de la justice. Les femmes plaidaient elles-mêmes leur cause, et ce qui nous a «tonnés , c'est que plusieurs d'entre elles s'exprimaient avec la plus grande facilité et la plus parfaite assurance. Les Francs qui avaient à plaider, étaient accompagnes d'un drogman de leur nation, qui prenait pour eux la parole. Nous avons remarqué que chaque mollah prononçait dans les causes qui appartenaient à sa juridiction. Le kaïmacan entendait la sentence et la confirmait ; un secrétaire assis devant les juges écrivait sur la requête de chaque plaideur le jugement qui venait d'être rendu. Ce qui m'a surpris d'abord dans cette audience solennelle, c'est le mélange des causes civiles, et des
li sont du ressort de la police correctionnelle ; après un procès sur la possession d'une maison ou d'un champ ^ venait une autre affaire où il était question de la bastonnade 5 chose plus étrange encore^ des malheureux qu'on venait de condamner à recevoir cent coups de bàtôn sut le dos ou sur la plante des pieds , étaient à l'instant même traînés dans la cour du palais où leur jugement était exécuté. Leurs cris plaintifs et la voix de celui qui comptait les coups arrivaient jusqu'à nos oreilles > et se mêlaient à la voix des jugea, des huissiers et des plaideurs. On m'assure que ces sortes d'exécutions se font quelquefois dans la salle de l'audience, et même pour des condamnations à mort, tant la justice turque est pressée d'en finir.
Cette audience du grand - visir a duré deux heures ; vingt-cinq ou trente affaires ont été expédiées ; notre interprète n'a pas eu le temps de nous expliquer un seul des procès que nous avons vu juger. Nous sommes sortis avec la foule des pîai-^ deurs presque tous mornes et tristes ; nous avons trouvé dans la rue deux des hommes qui avaient reçu la bastonnade ; ils se traînaient avec peine, et regagnaient leur domicile en gémissant. Deux ou trois femmes qui avaient perdu leur procès, jetaient les hauts cris, et s'emportaient contre les juges; l'audacieuse vivacité de leurs plaintes contrastai t'avec le silence presque religieux de^la foule, qui paraissait prendre à la lettre cette maxime accréditée chez
les Turcs : un doigt abattu par le glaive de la justice ne fait point de niai ^ .
De tout ce que j'ai vu jusqu'ici à Stamboul^ rien ne m'a paru plus curieux que le spectacle auquel nous venons d'assister; ce mélange de la barbarie et de la grandeur, cette équité qui ne veut être conseillée que par l'instinct, les bourreaux si près des juges, des arrêts qui se succèdent comme les éclairs de la foudre, tout cela nous montre parfaitement ce qu'ont été les Turcs dans leur origine, et ce qu'ils sont encore aujourd'hui; on peut voir ici tout à son aise celte justice nomade qui rendait autrefois ses arrêts parmi les hordes errantes du mont Taurus , et qui est venue avec tout son appareil grossier, s'établir dans la capitale d'un grand empire. L'expérience des siècles ne lui a rien donné, et tout le monde s'accorde à dire, comme le naïb .tle la porte d'Andrinople, qu'il est impossible aujourd'hui d'y rien changer. Quelle espérance restet-il pour une réforme, dans un pays où le temps n'amène avec lui que la destruction et point de lumières , où il n'y a de fort que ce qui est barbare , où il n'y a de vivant que ce qui tue !
• Tous CCS détaiLs sur Taudiencc du grand-visir se trouvent dans une lettre ccrile ï mon ami ^ M. Gui«liard , avocat au tribunal de cassaUon,
iliard,
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