LETTRE I.XVI
KRÉPARATirS DE KTOTRi: DÉPART DE CONSTAMTINOPLEi
Péra, \7 octobre JBSO.
Vqila plus de deux mois que nous sommes à Constantinople ; ces deux mois que nous avons passés dans des courses continuelles;, se sont écoulés comme une seule journée. Avant de partir^ j'ai voulu dire adieu à tous ceux qui ont eu des bontés pour moi, qui m'ont aidé dans mes recherches, qui m'ont fait connaître cepajs. Ces dernières visites de reconnaissance ou d'amitié m'ont ramené à Thérapia etàBuyuk-déréj j'ai revu caj^eau kiosque de l'ambassade française où le général Guilleminot m'avait offert une chambré pendant que j'étais malade j je me suis promené de nouveau dans ce jardin où \qs arbres ,
les plantes et les fleurs, où les belles allées de platanes, l'élégante distribution du terrein, la forme des jets d'eau et des fontaines, tout me rappelait nos jardins de France; j'ai passé encore une nuit dans cet appartement où je voyais chaque matin de ma fenêtre la montagne dit Géant et la vallée du grand-seigneur, où chaque jour le Bosphore offrait à mes yeux les scènes animées de la pêche des pélamydes, et tous les pavillons d'Europe revenant de la mer Noire.
Je n'oublierai point les heures que j'ai passées avee l'hôte de ce séjour délicieux; le général Guilleminot se plaît à encourager tous ceux qui voyagent dans l'intérêt de la géographie et de l'histoire. Combien de fois nous avons suivi ensemble sur des cartes rectifiées par ses soins , la marche des croisés à travers les contrées trop peu connues de l'Asie-Mineure ! combien de fois , en nous promenant sous les arbres de Thérapia , notre conversation s'est prolongée avec un charme extrême sur les grands événemens des temps passés ; je racontais au bon général ce que je savais des guerres saintes ; il me racontait à son tour les guerres de la révolution. Personne n'a rassemblé plus de documens , personne ne connaît mieux tous les champs de bataille; ses souvenirs sont les véritables archives de la gloire des derniers temps ; le général Guilleminot a vécu comme Xénophon , tantôt au milieu des camps . tantôt occupé des
affairés publiques ; piiisse-t-il^ comme Xénophon, achever sa noble carjière , en racontant les événemens militaires dont il a été témoin, et dans lesquels il s'est lui-même distingué!
L'ambassadeur de Russie et l'internonce d'Autdche habitent Buyuk-déré pendant la belle saison. Je les avais vus quelquefois pendant mon séjour à Thérapia^ et j'en avais reçu le plus touchant accueil. M. de Ribeaupierre est d'origine française; il pourrait par ses manières servir de modèle à beaucoup de nos gens de cour. Les derniers traités qu'il a signés au nom de la Russie, lui donnent un trèsgrand crédit au divan. Vous savez que les Moscovites n'ont pas abusé de la victoire; M. de Ribeaupierre a tout ce qu'il faut pour être le digne organe d'uije politique généreuse, et rien n'a manqué à sa gloire en cette occasion. Je n'ai pas eu moins à me louer de la politesse affectueuse de M. le baron d'Ottenfels ; l'internonce d'Autriche est le seul ambassadeur chrétien qui, dans ses rapports avec le divan, puisse se passer d'interprète; la colline dé Péra n'a point d'habitant qui connaisse mieux l'ancienne et la nouvelle Constantinople, qui sache mieux la langue des Osmanlis , et qui soit plus versé dans leur littérature ; rien n'est plus intéressant que sa conversation pour les voyageurs qui veulent étudier l'Orient. Comme la poste de Vienne passe toujours par le palais d'Autriche, ma curiosité inquiète m'a souvent conduit chez l'internonce.
qui est toujours bien informé, et plus d'une fois j'ai interrompu nos entretiens ordinaires sur les ruines de Bysance, pour l'interroger sur les ruines qui se font ou qui se préparent dans notre Occident ; plus d'une fois, j'ai quitté Banduri, Pierre Gilles ou d'Osson , pour lire avec Finternonce le Journal de Francfort ou la Gazette d'Aushourg qui , dans chacune de leurs colonnes, nous apportent une révolution nouvelle.
Après avoir fait mes visites d'adieu à Buyukdéré, j'ai parcouru une dernière fois la Grande Vallée; je me suis reposé sous le platane de Godefroi de Bouillon. Je n'y ai trouvé personne; les feuilles commencent à tomber des arbres , et les beaux rivages du Bosphore ont déjà pris les teintes mélancoliques des derniers jours de l'automne. Le ciel d'Orient que j'ai toujours vu si serein , si éclatant, se montre de temps à autre chargé de nuages, et les ondées m'ont surpris sous ces arbres qui m'abritaient naguère contre les chaleurs de l'été. Ce changement de la naturu m'avait attristé, et quand je suis rentré dans mon caïque^ ja vue du Bosphore n'a fait qu'ajouter à ma mélancolie. Je ne sais pour^ quoi, lorsque je suis triste, mes pensées se reportent toujours vers la^France. Tandis que tous ceux qui me sont chers , supportent le poids du jour et les misères d'une révolution, je me demande ce que je fais parmi les peuples d'Orient. Jfe crains quelquefois qu'on ne me compare à ces alcyons
du Bosphore, à ces oiseaux toujours errans^ qui vont sans cesse et quelque temps qu'il fasse de la Propontide à la mer Noire , et de la mer Noire à la Propontide, sans qu'on puisse savoir quel instinct les anime, et quel mobile les pousse dans leurs courses sans ^n'^.
Revenu à Péra, j'ai voulu visiter aussi les amis qui me sont restés après la révolution de juillet , et j'en ai trouvé la liste bien diminuée ; j'avais été si bien accueilli^ en arrivant sous les auspices d'un gouvernement encore debout ! Il y a des gens qui ne m'épargnaient point alors les tendresses, les prévenances , les protestations amicales , et qui attendent maintenant, pour me saluer dans la rue, qu'il arrive un courrier de Paris. Tout cela me fait sourire, et d'ailleurs j'aurais pu faire cette expérience sans venir jusqu'ici. Toutefois il est une amitié qui me console de mes disgrâces , c'est celle de M. Alix Desgranges , premier drogman de France , qui a été mon guide dans plusieurs de mes courses , qui m'a présenté chez plusieurs personnages importans , et dont les connaissances locales ni'ont été si précieuses pendant mon séjour à Constantinople ; je pourrais encore vous citer deux ou trois personnes dont j'emporte le souvenir. Après cela je ne laisse plus à Péra que des étrangers, que des indifférens , et cette colline que vingt nations habitent, va redevenir pour moi la colline des figuiers sauvages.
Je \âens de recevoir le firman qui doit nous servir de passeport à M. Poujoulat et à moi. Ce firman est daté de Constantinople la tien gardée.^ du mois de rebi second. Après avoir rappelé la bonne harmonie et la vieille amitié entre les sultans de France et de Stamboul y les capitulations faites pour protéger les négocians et les voyageurs , après avoir déclaré que le général Guilleminot est son ami ^ et que c'est lui qui a demandé pour nous un firman impérial , Tempereur Mahmoud annonce que nous sommes venus en Turquie pour faire un voyage de curiosité ^ et nous donne le titre de bey-zadeh, qui équivaut à celui de gentilhomme; le sultan nous recommande a tous les pachas^ les muselims^ les ayanS;, les cadis et à toutes les autorités de son empire. Il menace de sa disgrâce ceux qui nous maltraiteront ou nous feront un mauvais accueil ; sa Hautesse veut en outre que, pour notre argent ^ il nous soit permis de nous procurer toutes les choses dont nous pourrons avoir besoin.
DÉPART SE COlffSTAMTXMOFI.E. - ARRIVÉE AUX DARBAliEX.X.ES.
i8 octobre 1830.
Nous nous sommées embarqués hier à trois heures après-midi ^ à bord d'un petit bâtiment génois y qui était à l'ancre devant Tophana. La brise était favorable ^ et nous n'avons pas tardé à voir fuir derrière nous, à gauche la Tour de. la file (Kjz- Koulleci ) , et les cyprès de Scutari ; à droite , le jardin et les murs du Sérail ; au sud-est , devant nous, se montraient les îles des Princes que je regrette de n'avoir point visitées 5 et plus loin , le golfe de Nicée , qui nous rappelait des souvenirs historicjues des croisades. Il était six heures quand nous sommes arrivés en face de San-Stéphano. A cette distance, la capitale musulmane n'apparaît point au voyageur comme nos grandes cités d'Europe , presque toujours cachées dans d'épaisses vapeurs , et dans des nuages de fumée : un ciel pur éclairait l'horizon de Stamboul , et le soleil couchant jetait ses flots d'or sur les minarets et les
dômes des mosquées ; c'est en voyant ainsi la ville des sultans , qu'on se rappelle ce qu'en ont dit les poètes orientaux. « La cité s'avance dans la mer, » et les flots ne baignent que ses genoux.... Sem- )) blable à une femme aussi belle que la lune y elle » porte des murs en ceinture autour de sa taille.... » C'est un prodige que de voir comme les sept » tours apparaissent à- la hauteur des ci eux ; le » soleil y habite en qualité de commandant du
» fort; les étoiles y font sentinelle Comme dans
a le firmament les sphères se pressent contre les » sphères , ainsi se pressent les édifices contre les » édifices ; des dômes et des coupoles revêtus de )) plomb s'offrent à la vue comme des vaisseaux à )» pleines voiles — Personne ne voudrait quitter » Stamboul , même pour le Paradis ; ses créneaux » et ses murailles touchent au ciel , au point que
)) les hommes et les anges peuvent s'entendre
» Deux mers joignent leurs bras autour de son » corps y l'enlacent de trois côtés comme un ruban » d'azur ; elle n'est pressée par la^ terre que d'un » seul côté , où s'élance un triple rang de tours et » de murailles.... elle fait envie à Sarmacande et à » Bochara ; celui qui a vu la Chine ^ la Syrie ;, l'Inde » et l'Egypte , sera obligé de reconnaître que Stam- )) bpul est lapius belle des cités.... ^ » Ainsi j'empruntais le -langage des poètes d'Orient pour adres-
' Tous les passage» qu'on fient de lire sont tirés du poêle Yabjabey , qui
ser un dernier adieu à la ville impériale ^ et déjà cette reine des cités musulmanes s'effaçait derrière nous sous le crépuscule de la nuit.
Constantinople avait disparu y et mes yeux la cherchaient encore; il m'a semblé alors qu'on voilait devant moi un magnifique tableau, il m'a semblé qu'un grand et beau livre d'histoire venait de se fermer à jamais pour moi. Quand les ténèbres de la nuit nous ont dérobé la vue de la terre et de la mer, mes réflexions se sont portées naturellement sur ce peuple, sur cette révolution ottomane qui a été souvent le sujet de mes méditations et de mes études. A l'heure présente , l'empire est en repos , mais que de troubles peuvent naître dans un pays où les lois anciennes sont comme suspendues , où les lois nouvelles n'ont aucune consistance , où le prince qui voudrait sauver l'Etat , ne comprend point sa nation et n'est point compris par elle ! Il n'est que trop vrai de dire que la civilisation européenne aura été pour les Turcs comme la robe de Nessus pour Hercule ; elle n'a fait jusqu'ici qu'allumer un feu qui ne peut plus s'éteindre , et qui finira par les consumer. La diplomatie de Péra pourrait bien arrêter une guerre fatale , mais son intervention ne serMt-elle pas vaine contre le fanatisme populaire ? Il sera facile à l'Europe de dire à
a célébré dans sou poème des Villes les beautés de Stamboul. L'historien Sead-Eddin a composé un livre intitulé : Panégyrique de Stamboul, ou Couronne de lliisioire.
une armée ennemie : Tu n'iras pas plus loin ; mais que dire à des préjugés , à des ressentimens î^eugles , à des croyances qu'on aura réduites au désespoir ? Singulière destinée d'un empire musulman , qui n'aura bientôt pour appui que des chrétiens, et qu'entraîneront peut-être dans un dernier abîme , de grandes puissances qui se disputeront la gloire de le sauver !
Telles étaient mes réflexions sur l'avenir des Turcs, tandis que le vent nous entraînait à travers la Propontide; la nuit nous a empêchés de saluer en passant siu* la côte d'Europe les villes de Sélivrée, d'Héraclée et de Rodostoj quand le jour â paru, nous avions dépassé l'île de Proconèse ou de Marmara, et les petites cités de Ganos ^ de Miriophito ^ Peristasis et de Paleo-Patino se montraient à nous sur la rive européenne. A huit heures du matin , nous avons pu découvrir les rochers élevés de la côte de Gallipoli; bientôt nous ont apparu sur les deux rives, d'un côté Gallipoli, de l'autre Lampsaque , dont le souvenir nous était encore présent. Dans le cours d'un lointain voyage, je ne sais rien de plus intéressant et de^plus doux que de revoir les lieux qu'on a déjà vus ; les souvenirs récens se mêlent aux vieux souvenirs, et sur ces bords qu'il .a déjà une fois parcourus , le voyageur aime à rechercher ses propres traces et pour ainsi dire sa propre histoire. Combien nous avons regretté de ne pouvoir descendre dans celte belle vallée de
Percotte ^ où nous avions passé une journée que je vous ai décrite ! Avec quelle joie nous aurions revu les rives du Praicus, le Tchiflik de Bergasi si hospitalier pour nous, et ce pauvre Méhémet que nous avions laissé malade sur le chemin de Lampsaki !
A six heures^dusoir, nous avons doublé la pointe d'Abydos , et nous sommes entrés dans la baie de Nagara , où notre navire a jeté l'ancre. Descendus à terre, nous avons reconnu le noyer à l'ombre duquel nous avions lu le poème de Musée et la Fiancée d'Abydos , la vigne était dépouillée de son pampre vert , les feuilles des arbres avaient jauni et le vent les emportait dans l'Hellespont ; ce rivage , je le crois, n'était pas plus triste le jour où l'infortuné Léandre trouva la mort dans les flots en courroux. Nous sommes arrivés à la tombée de la nuit dans la ville des Dardanelles (Soultanieh-Kalessi) , où le consul de France nous a fait le même accueil que trois mois auparavant. Nous n'avons point retrouvé aux Dardanelles lepachaàqui nous avions été présentés à notre premier passage ; on nous a dit qu'il était parti depuis trois ou quatre semaines. Le motif de son déplacement mérite d'être raconté. Lorsqu'on reçut la nouvelle de la révolution de juillet, le consul de France demanda que le pavillon tricolore fût salué par les canons du fort ; le pacha accorda sans peine les vingt coups de canon qui lui étaient démandés , d'autant plus
que la Porte lui recommandait par-dessus tout de ne jamais contrarier les consuls. Cependant la ré- Tolution n'était point encore reconnue par la Porte; le reis-effendi refusait même de lire les notes que lui adressait à ce sujet l'ambasçade française ; quand on connut cet empressement du commandant des Dardanelles à saluer les trois couleurs^ je vous laisse à juger quelle colère éclata dans le divan; le pacha ^ qui croyait avoir fait merveille, ne tarda pas à recevoir un fîrman dans lequel on lui répétait, à peu de chose près , ce que Voltaire fait dire à son Mahomet :
Qui Ëdt plus qu'il ne .doit ne sait pas me servir.
Le pacha a été envoyé dans l'intérieur de l'Asie mineure, où il n'aura plus rien à démêler qu'avec les chameliers des caravanes ; le ci-devant visir de l'HelIespont laisse peu de regrets dans cette ville, et n'emporte pas même l'estime de ceux dont il a salué le drapeau.