‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 25 sur 47 · LETTRE LXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVII

MARCHE DE L-'EMPEREUR FRÉDÉRIC BARBEROUSSE EM 1190 DEPUIS GALLIPOLI JUSQU'^A LAODICÉE DU MÉANDRE.

Octobre 1830.

Il y a tant de poésie et d'histoire sur les rivages de THellespont, que rimagination peut à peine suffire à tous ces souvenirs ; il y a tant de bruits de gloire autour de ces flots que nous traversons pour la seconde fois , que l'oreille du voyageur peut à peine tout entendre. Après les grandes ombres d'Achille et de Priam, de Xerxès et d'Alexandre, d'autres ombres non moins glorieuses se dressent devant nous sur les rives du détroit. Frédéric Bar-

berousse, qui s'était signalé dans quarante batailles^ aiTive à Gallipoli à la tête d'une grande armée; la mer d'HelIé, qui avait brisé le pont de Xerxès , incline ses vagues devant les bannières marquées de la croix de pourpre. Leduc de Souabe, suivi de sa troupe, fut le premier qui passa le canal 5 l'empereur d'Occident traversa THellespont avec le dernier corps d'armée, escorté d'un grand nombre de galères et de navires , au bruit des trompettes et des clairons. Les pèlerins d'Allemagne débarquèrent non loin deLampsaque, dans ces belles campagnes que nous avons parcourues, et qui contrastent d'une manière si frappante avec la nudité et la teinte jaunâtre du rivage d'Europe.

Je crois faire une chose intéressante pour vous, en cherchant à connaître ici quelle fut la marche de l'armée de Frédéric depuis les bords de l'HelIepont jusqu'à Laodicéej vous aimerez à voir l'itinéraire des chevaliers teutons se mêler parfois à la route d'Alexandre et des Dix-Mille. Toutes les gloires sont sœurs dans l'histoire, et le voyageur qui rencontre sur le même chemin le fils de Philippe et Frédéric Barbérousse , s'arrête avec un égal respect devant les deux drapeaux.

Nos chroniques conimencent le récit de cette partie de l'itinéraire de Frédéric, en disant que les croisés germains laissèrent à leur droite la vieille Troie ; Frédéric, partant ainsi pour l'Asie^ n'eut point sans doute la pensée d'aller visiter,

comme Alexandre, les tombeaux d'Achille et de Patroclej d'autres souvenirs que ceux de VIliadt préoccupaient les héros de la Croix ; qu'importait à nos chevaliers croisés le sépulcre du fils de Thétis? Le monde n'avait qu'un seul sépulcre glorieux, celui du fils de Marie. '

L'armée chrétienne, après trois jours de. marche dans des chemins rudes et montueux, dresse son camp près de la ville de Spigast^ sur les bords d'une rivière que les chroniqueurs appellent Diga Il existe sur les bords de l'Œsepus, à trois lieues de la Propontide, un bourg appelé Biga. Comme il n'j a point de p dans la langue turque, et que cette lettre est remplacée par le h , les Osmanlis ont dit Biga au lieu de dire Piga ou Spiga. Biga se trouve à quinze ou seize lieues de Gallipoli ; cette distance convient à l'itinéraire de Barberousse. La rivière que les chroniqueurs appellent Diga sera évidemment TOEsepus. Les pèlerin s ^^ obligés d'acheter des vivres dans cette ville , sy ar^-êtent deux jours. Avant d'atteindre l'OEsepus, l'armée chrétienne ne put faire autrement que de passer le Granique ; il est même vraisemblable que les compagnons de Frédéric traversèrent ce fleuve près du lieu où se rencontrèrent les armées d'Alexandre et de Dariusj mais vous pensez bien que nos chroniqueurs n'ont point parlé du Granique ni d'Alexandre. En suivant la marche des croisés germains, on se demancle d'abord pourquoi ils ont pris une di-

rectiôn qui semble les éloigner de Pergame et de Philadelphie; pourquoi^ au lieu de marcher vers le sud ou le sud-ouest , traversent-ils ^ du côté du nord-ouest , une étendue de quinze ou seize lieues? La réponse est toute simple. La route qu'ont suivie les pèlerins allemands^ était la seule par où pût passer une armée ; en avançant du côté du sudouest, ils auraient eu à franchir un pays montueux et difficile que nos géographes ne connaissent point encore^ et qu'ils désignent sous le nom de Pays couvert de bois. Aucun chemin n'a été tracé sur ces terres ignorées, et c'est le défaut de route qui a jusqu'à ce jour empêché les voyageurs de les explorer. Il peut se faire aussi que l'armée de Frédéric ait voulu se rendre d'abord à Biga, parce que cette cité était la seule du voisinage qui offrit des vivres abondans. Il y a trois mois que nous avons parcouru nous-mêmes une partie de ces rivages qui s'ébranlèrery^ alors sous les pas de cent mille guerriers teutons. Ce pays n'était probablement pas plus heureux à l'époque du passage de Frédéric qu'il ne l'est maintenant. Les Grecs du Bas-Empire étaient aussi indolens que les Turcs de notre temps, et des terres fécondes restaient, comme aujourd'hui, livrées aux arbustes inutiles et aux plantes sauvages. En quittant l'OEsepus, l'armée impériale, après une JQurnée de marche , passa une rivière nommée par les chroniqueurs Aveloaica , dans la^quelle furent noyés un chevalier, un enfant, beaucoup de

chevaux et d'ànes ; sous le nom barbare d'Aveloaica, il faut ici reconnaître le Tarsius ; les croisés purent le prendre pour un grand fleuve ^ parce qu'ils le traversèrent dans la saison du printemps^ où la fonte des neiges de l'Ida grossit les rivières et leur donne l'impétuosité des torrens. L'armée chrétienne eut à réprimer l'audace d'une troupe de Grecs qui at^ laquaient fréquemment les pèlerins sans armes , et dépouillaient ceux qu'ils avaient tués. Les croisés, dit une chronique , se trouvaient sur la terre des scorpions 3 dont la têtç n'a rien qui inspire la crainte, mais qui piquent avec la queue. Les Allemands rencontrèrent sur leur passage deux villes, dont la première est appelée par les chroniqueurs YpomenoUj et la seconde AichangeloSj puis un châ^ teau dont ils ne disent point le nom. Je ne sais quelles cités modernes pourraient nous représenter les deux cités grecques d'Ypomenon et d'Archangelosj je ne sais quelle masure ou quel caravansérail pourrait marquer la place de ce château sans nom. Je vous dirai seulement que les pèlerins avaient alors tourné leur direction du côté du sud. Le chroniqueur Ansbert, en poursuivant l'itinéraire de Frédéric, cite une ville appelée Sycheron, placée dans les montagnes , et un bourg nommé Calamor; l'armée perdit deux chevaliers dans les montagnes de Sycheron. Nous retrouvons sur cette route Kirk-Agach qui correspondrait à remplacement de Sychtron; le bourg de Somma , à trois lieues

à l'ouest de Rirk-Agach pourrait être ce que le chroniqueur appelle Calamor. Kirk-Agach est une ville de dix ou onze mille habitans Grecs ou Turcs, bâtie dans une vallée , au pied d'une montagne ; elle est renommée par son commerce de coton , et envoie des caravanes à Smjrne et à Stamboul. Le bpurg ^e Soma, renfermant environ cinq mille habitans , moitié Grecs , moitié Turcs , s'élève au penchant d'une colline couverte de forêts de pins et de roches brunes et escarpées ^ la plaine qui l'avoisine , arrosée par le Caïcus , produit les plus beaux cotons de l'Asie -, elle est semée de villages qu'entourent des vergers et des jardins , et dans ses riches pâturages "paissent toujours des troupeaux nombreux. Le pays a des kans, des kiosques et des fontaines pour la commodité des caravanes et des voyageurs ; chaque monument, chaque vallée qu'on y rencontre, attestent les bienfaits du gouvernement des Karasman-Oglu , dont le souvenir ne mourra point dans cette contrée.

Les croisés traversent une ville en ruines appelée Méléosy et s'arrêtent dans la cité è!Ayos; pendant son séjour à Ayos , Frédéric reçut de l'empereur grec une tente et une coupe d'or. Je crois pouvoir dire que cette cité d'Ayos n'est autre chose que Pergame; voici sur quoi je fonde mon opinion. Les voyageurs admirent encore aujourd'hui à Pergame les ruines majestueuses d'une église grecque qui porte le nom d'Agios ou d'Aiios Théologos ( c'est

ainsi que les Grecs et même les Turcs appellent Saint-Jean Tévangéliste) ; cette église était pendant le moyen-âge la cathédrale de Pergame 5 serait-il impossible que les écrivains de cette époque eussent donné le nom d'Aiios ou d'Azios Théologos à la cité dont le saint évangéliste était comme le patron? Je laisse à votre critique le soin de résoudre cette question. Vous savez ce qu'est maintenant PergamC) cette antique demeure des rois Attalides ; beaucoup de voyageurs en ont parlé avec de grands détails. J'ai ouï dire qu'à l'époque de la révolution des Hellènes^ les Grecs de Pergame souffrirent presque autant de maux que les Grecs d'Aivali.

L'armée d'Allemagne, continuant sa route, laisse à sa droite le mont Sipyle, consacré par le temple de Cybèle, et Magnésie qui n'a pas cessé d'être une des principales cités de FAsie-Mineure ; à leur gauche , les pèlerins auraient pu visiter le lac Gygée et de gigantesques tombeaux lydiens. Les vieux chroniqueurs ne citent ni le Pactole , ni l'Hermus que Frédéric dut cependant traverser. Ansbert parle d'une ville d'Alos , par où passèrent les Allemands avant d'arriver à Philadelphie. Sous le nom diAlos , Ansbert a voulu désigner , comme il paraît par d'autres chroniques, la vieille capitale des rois lydiens, la cité de Sardes , dont l'importance était grande au moyen-àge, mais qui maintenant n'offre plus que des ruines. Philadelphie , dernière cilc grecque , frontière fies Turcs , ne fut point hoipi-

talière pour l'armée des Francs ; elle lui refusa des vivres et traita les pèlerins en ennemis. Des chevaliers y irrités d'un tel accueil , enfoncèrent une des portes de la ville, et blessèrent plusieurs Grecs ; d'autres croisés lancèreiit des flèches ou des pierres du haut des murailles^ et ces tentatives belliqueuses ne cessèrent que par l'intervention de Frédéric. Au temps de, Strabon , Philadelphie n'avait pas de murailles ; il parait , d'après le récit des chroniqueurs ^ que cette ville était fortifiée à l'époque du passage de l'armée de Frédéric. La ville turque d'Ala-Cher occupe la place de l'antique cité d'Attalus-Philadelphe. Ce côté de l'Asie a été jusqu'ici fort peu visité par les voyageurs ; on connaît les côtes de Pergame et de Magnésie , mais on ne s'est point avancé .dans l'intérieur du pays.

En allant de Philadelphie à Laodicée ^ les croisés rencontrèrent des montagnes difficiles , où périrent beaucoup de leurs chevaux; ces montagnes sont celles de Messogis , traversées par une ancienne route qui mène à Tripolis. Les croisés foulèrent les ruines de cette dernière ville, qui consistent en un théâtre et en restes d'anciens édifices ; près de Tripolis se voit un village appelé Casehemdjé ; c'est là que le Méandre débouche dans les plaines de Laodicée. Le lendemain , les Allemands virent les ruines d'Hierapolis. Les magnifiques débris de cette antique cité ne frappèrent pas beaucoup le chroniqueur Ansbert , car il se borne à prononcer le

nom de la ville tombée^ et tout ce qu'il sait d'Hiérapolis , c'est que la fut martyrisé l'apôtre saint Philippe. Les restes de cette ville atttirent encore l'attention des voyageurs ; on y voit deux théâtres, deux temples en style corinthien, des bains d'eaux minérales et un grand nombre de. sarcophages revêtus de festons et de têtes <lc béliers ; ces ruines sont répandues sur le penchant méridional d'une montagne , à deux heures au nord de Laodicée ; Hiérapolis a fait place au pauvre village de Parnhouk-Kalessi. L'armée chrétienne passa le Lycus, que le chroniqueur Ansbert appelle Mœander minor (le petit Méandre ). « L'armée , dit Ansbert, se trouva au milieu d'une charmante vallée remplie de myrtes , de figuiers , de cardamones et d'une foule d'autres arbustes ; nous parvîmes ainsi à Laodicée , où les vivres ne nous manquèrent point. »

Je suspends ici l'itinéraire de l'empereur Frédéric ; dans peu de temps, je visiterai les rives du Méandre , et je suivrai les croisés germains depuis J^odicée jusqu'au mont Taurus.

LETTRE LXVlll.

rtnéno».

T«nédos , 20 oclobre <»33;

En entrant dans le port^ nous avions à notre droite^ la citadelle avec ses tours élevées, devant nous la petite ville de Ténédos , bâtie sur un coteau. Nous avons voulu voir d'abord l'agent consulaire de France ; un Grec nous a conduits dans le haut de la ville ; après avoir traversé une rue étroite , sale et déserte , nous sommes entrés dans une petite maison délabrée , dans une véritable masure^ où nous avons trouvé il signor Demerani, étendu sur quelques planches recouvertes de la moitié d'une natte. // signor De- /werarti représente le royaume de France à Ténédos.

Son excellence n'a pu nous offrir ni la pipe ni le café ; comme elle n'avait pas même un divan pour nous faire asseoir^ elle nous a proposé de nous donner son audience en plein vent^ et de nous conduire sur les hauteurs voisines, (l'où nous pourrions voir à notre aise toute l'étendue de l'île, ainsi que la mer qui l'environne ; cette proposition était tout à fait de mon goût, et nous avons suivi le consul. Nous avons d'abord visité les lieux où croît la vigne. Les ceps qui couvrent les coteaux de l'île sont cultivés comme en Bourgogne et dans nos meilleurs pays de vignoble; ils ont l'avantage de n'être jamais exposés ni à la grêle, ni à la gelée, et la récolte est presque toujours la môme. Le vin rouge de Ténédos qui ressemble un peu au vin de Bordeaux de la seconde qualité^ a dans le Levant une assez grande réputation. Malheureusement, il ne supporte pas la mer, et ne se conserve pas long-temps dans les caves. L'île produit un peu de blé et quelques légumes; beaucoup de terres restent incultes; nous avons trouvé quelques figuiers et quelques aman diers. On trouve dans l'île une 'grande quantité de perdrix rouges, beaucoup plus grosses que les nôtres, et dans le temps du passage des cailles, tout le territoire est couvert de ces oiseaux voyageurs ; l'eau de Ténédos est excellente ; dans toutes les parties de l'île, il y a des sources. Comme Virgile fait venir de Ténédos les serpens qui dévorèrent Laocoon et ses fils, j'ai voulu savoir s'il y avait

dans rîle quelques serpens dont la forme pût rappeler les traditions de l'épopée ; il signor Demerani m'a dit qu'il n'avait jamais vu le moindre reptile dans ses courses ; il faut^conclure de là que les serpens sont tout à fait de l'invention du poète. Sur un des sommets de l'ile, vers l'ouest^ on nous a montré un bouquet de bois ; derrière ce sommet couvert de bois^ sont deux rochers nus qui bordent la mer; c'est là que se cacha la flotte des Grecs, la veille du sac d'Ilion. J'ai interrogé là -dessus le consul français, mais ses connaissances historiques ne remontent pas si loin.

Après avoir parcouru une partie de l'île, nous sommes descendus dans la ville. Cette ville est petite et mal bâtie ; elle n'a pas trois mille habitans, avec la garnison du fort, et c'est là toute la population de Ténédos ; car dans les autres parties de l'ile, il n'est pas un seul lieu qui soit habité. La ville compte à peu près autant de Grecs que de Turcs. La cité a une mosquée et une église; les deux religions s'accordent assez bien ensemble; il y a quelques mois que la Porte a mandé à Stamboul quatre primats de Ténédos, pour savoir si les Grecs avaient des plaintes à former; les primats ont répondu que la population grecque de l'île était contente du gouvernement; le pays n'a aucun genre d'industrie; quand leurs vendanges sont lînies , les bourgeois de Ténédos n'ont plus rien à , faire, et passent leur vie au café. // signor Deme-

rani nous a présentés aux notables du lieu, assemblés autour d'un mangal, espèce de brasier auprès duquel on se chauffe en hiver. Les Grecs de Ténédos ne ressemblent point à ceux que nous avions vus sur les côtes d'Asie ; la révolution de Morée ne les préoccupe point ; ils paraissent plus tranquilles et plus heureux.

Comme la nuit approchait, j'ai songé à regagner notre petit navire génois. Le consul de France a voulu m'accompagner; chemin faisant, il m'a dit qu'il appartenait à une famille noble de Venise, et que depuis trente-six ans^ il était per la natione francese; comme il parlait toujours italien, et que cette langue ne m'est pas familière, je lui ai demandé pourquoi il n'avait pas appris le français. — Pour acheter une grammaire, il lui aurait fallu délia monetta, et la monetta lui avait toujours manqué. — Il a fini par m'avouer qu'il était pauvre comme Job, et qu'on l'abandonnait dans sa misère. C'est une pitié, mon cher ami, que de voir cette diplomatie française de l'Hellespont et des îles. J'avais déjà vu aux Dardanelles un drogman du consulat français, qui ne paraît pas mieux traité que ce pauvre Demerani'; c'est le fils de Tisraélite Germano qui avait aidé M. de Choiseul dans ses recherches; vous voyez, me disait-il, en me montrant les lambeaux dont il était couvert, comment on traite le fih de celui qui a trouvé le tombeau du grand Achille,

J'aurais bien voulu retenir à souper il signorDemerani ; mais plusieurs raisons s'y opposaient ; d'abord , nous n'avions que peii de provisions; ensuite il faut vous dire que je n'ai qu'une petite chambre qui n'a tout au plus que cinq ou six pieds carrés, et dans laquelle plusieurs personnes ne peuvent se trouver ensemble; je suis bien sûr qu'Ulysse et ses compagnons se trouvaient plus à l'aise dans le fameux cheval à^Epeus; la place est même si peu commode, que je suis obligé de suspendre ma lettre, et je laisse à M. Poujoulat le soin de terminer mon récit. Comme il est resté à terre , il pourra vous parler du corps diplomatique de Ténédos qu'il n'a point quitté , et dont il a été parfaitement reçu.

P, S. Pendant que M. Michaud était enfermé dans son cheval de bois, comme il vient de vous le dire lui-même , moi , qui ne puis trouver du sommeil dans un navire, je suis resté avec les trois consuls de Ténédos. Le représentant de là France , déjà cassé par l'âge , porte avec peine le poids de ses trente-six ans de service; son bonnet noir, et son manteau gris, tant soit peu usés , sembleraient, comme lui, aspirer à la retraite. Le corisul de Sardaigne est moins misérable que notre consul; les armes de son souverain brillent sur la porte de sa cabane de pierre; il ne s'est jamais occupé de savoir dans quelle partie du monde se trouve la Sardaigne, mais il est consul sarde; il ne jette que des yeux

superbes sur ce pauvre peuple de Ténédos, et le roi Ténès qui donna son nom à Tile, était moins fier que lui. Le Grec qui représente la Russie et la Hollande, est le plus riche et le plus puissant des trois consuls ; il est comme le chef de la diplomatie de Ténédos^ et c'est a lui qu'aboutissent les grandes affaires (c'est-à-dire les fournitures de vin aux ambassades d'Europe établies à Péra ). Sa maison est la plus belle de la ville, et son écusson consulaire qu'il fait repeindre trois fois par an, plus large et plus brillant que l'écusson sarde, plus propre que celui de France, annonce aux passans que là réside -la représentation d'une puissance du premier iDrdre ; c'est dans la maison du consul de Russie que j'ai eu l'honneur de passer les deux nuits qui viennent de s'écouler; un matelas sur une natte était mon lit; des confitures grecques, des figues, des raisins secs et le vin du cru, composaient mon festin du soir; le consul avait mis son manteau rouge et s'était coiffé de son plus beau turban ; sa femme avait déployé ses robes les plus riches , pour donner plus de solennité à la réception d'un voyageur européen ; il ne s'agissait de rien moins que de l'honneur de la Russie, et la gloire moscovite eût souffert quelque chose, si, dans une occasion semblable, une parure fût restée dans l'armoire', et si un seul diamant n'eût pas été étalé au grand jour.

Ténédos, comme vous le savez déjà ^ a un café ^

rendez-vous des habitans grecs et turcs. C'est là qu'on raconte les histoires des pays voisins ^ qu'on parle des affaires^ et des navires qui passent et repassent dans l'Hellespontj c'est là que coulent sans cesse les flots dorés de la liqueur d'Orient, et que le divin chibouk laisse échapper nuit et jour sa fumée odorante. MM. les consuls fréquentent assidûment ce lieu de réunion, car on ne connaît point ici de manière plus économique de passer son temps, et chacune de leurs excellences peut y rester toute la journée, entre la pipe et le café, avec le mangal à discrétion, pour cinq ou six paras, qui ne font pas un sou de notre monnaie. C'est là aussi que j'avais coutume de me rendre, pour m'entretenir avec les consuls, et me mêler avec les notables et les conteurs de Ténédos. MM. les consuls et moi, placés ensemble sur une estrade élevée, entourés d'une trentaine d'insulaires, qui avaient les yeux attachés sur nous , nous avions l'air d'être venus là pour prononcer quelque harangue; je crois qu'avec un peu d'imagination, on eût pu prendre le café de Ténédos pour un forum ou un aréopage.

On m'a d'abord questionné sur la révolution de Paris; je n'en savais guère plus là-dessus que les GrècîS de Ténédos; MM. les consuls me demandaient des nouvelles de la dynastie qui venait de monter sur le trône du dernier roi ; c'est sans doute, me disaient-ils , la fomille de Bonaparte; j'ai ré-

pondu que Napoléon Bonaparte une fois mort 3 tout était fini pour sa race, que son fils était re-* tenu dans la Germanie, et qu'il n'y avait plus de main assez puissante pour manier Tépée de l'empereur. Les paroles ne suffisent point pour peindre la surprise de tous les consuls et de tous les bour^ geois de Ténédos quand je leur ai dit que les Bour^ bons exilés avaient été remplacés par d'autres Bourbons leurs parens. Le consul de France ne pouvait lui-même s'expliquer une semblable révolution; il n'avait pas eu connaissance de l'élection du peuple et du vœu de la nation j les politiques de l'ile de Ténès n'étaient pas assez avancés dans la science constitutionnelle, pour comprendre les attributions d'une chambre des députés^ et pour savoir tout ce qu'elle peut faire dans un changement de dynastie. Du reste, notre discussion sur ce point a fini par des lieux communs qu'il est inutile de répéter, et MM. les consuls^ croyant qu'il n'était pas convenable de parler devant moi de la révolution de France , sans rendre hommage à sa gloire, se sont mis à crier comme pour me faire honneur : Vwa la liber ta! viça la liberta!

Puis, par une transition qui ne vous paraîtra peut'-etre pas naturelle; « Quelle belle langue que la langue française! s'est écrié le consul sarde en mauvais italien ; combien j'aimerais à savoir la parler ! » Les autres consuls, qui n'en savent pas plus que lui^ étaient tout à fait de son avis; il signor ni. 18

Demeraniy chargé de représenter toutes les gloires de la France, parmi lesquelles on peut bien compter la langue de Racine et de Fénélon , renchérissait sur tout ce que les autres avaient dit, avec un enthousiasme qui lui aurait mérité les éloges de vos trente -neuf confrères. Ici le consul de Russie m'a fait part du projet qu'il avait formé d'aller à Paris; il espérait rapporter de son voyage la science, la liberté, le bonheur, et surtout une bonne quantité de mots français. « Ma femme, me disait-il, cherche à me détourner de mon dessein ; mais je veux qu'elle m'accompagne; je destine pour cela quatre cents thalaris (deux mille francs). » Je l'ai beaucoup encouragé à suivre son projet ; je lui ai parlé des avantages qui pouvaient en résulter pour lui et pour les habitans de Ténédos; il m'a répondu qu'il était tout à fait décidé, et nous nous sommes promis de reprendre à Paris notre discussion sur la langue française qu'il serait alors plus à portée d'apprécier.

Tels ont été, le premier jour, nos entretiens avec les consuls de Ténédos; le lendemain, réunis encore dans le café^ nous avons traité d'autres sujets. Cette fois-ci, j'ai laissé l'histoire du temps présent pour parler à mes hôtes d'un passé qui fut un peu leur histoire. J'ai prononcé devant eux, en face du rivage troyen , les noms de Priam et d'Hector, d'Agamemnon et d'Achille ; les consuls et les Grecs qui m'écoutaient, connaissaient le nom de Troie, de

cette Troie nouvelle que fît bâtir Alexandre au bord de la mer; mais'î^ntique ville d'Assaracus, mais tous les héros d'Homère y le siègent la destruction d'Ilion, toiltes ces merveilles des temps héroïques n'avaient jamais frappé leurs oreilles ; à plus forte raison ignoraient-ils que deux serpens fussent partis à cette époque des rives de Ténédos pour dévorer un prêtre de Minerve-Ilias, et que la flotte des Grecs, sortie de l'embouchure du Scamandre, se fut cachée derrière la côte occidentale de leur île, la veille de la prise de Troie; tout ce qu'ils «avaient en fait d'histoire des temps passés, c'est que les Russes, à la fin du siècle dernier, avaient fait une descente dans l'île^ et que le pays n'avait point encore réparé les ravages qu'ils y avaient causés. Voilà quelles ont été mes conversations avec les représentans de l'Europe à Ténédos, au milieu du plus pauvre des peuples, et sur le rivage le plus triste qu'on puisse voir dans les contrées où nous sommes.

AOUTS DE T|:MèD08 A MlTTLÈtffter

Mélelin, 22 ocrobre1850.

Nous sommes restés deux jours dans le port de Ténédos^ où nous n'étions défendus de la violence des vents et de la fureur des ondes que par d'énormes quartiers de rochers ^ qui semblent placés là par le hasard plutôt que par la main des hommes; au-dessus de ces rochers^ les flots dé la mer Egée bondissaient et retombaient en écume ; en me promenant sur le pont de notre navire^ j'ai pu reconnaître à loisir l'exactitude de Virgile^ lorsqu'il dit de ce port situé en face du rivage de Troie , malefîda carinis. '

Quand nous sommes partis, le 21 octobre au niatin , la mer était encore très-agitée ; nous ne perdions pas de vue le Gargare où les tristes frimas ont remplacé l'hyacintè , le lotos et les autres fleurs qui ornaient la couche de Jupiter et de Junon. Nous avons pu revoir, en suivant la cote, les forêts de

<;hène« vekuièdes que nous avions traversées dans notre roule du cap Lectos à la source du Scamandre ; nous avons revu les plaines et les vaMées arrosées par la rivière de Toula^ et les collines où se trouve bâti le joli village de Kiolafli ; tous ces paysages aperçus de la mer et dans une autre saison , nous apparaissaient sous un aspect nouveau. Lèvent nous emportait avec rapidité , et trois heures après notre départ de Ténédos, nous étions dans la rade de Baba.

A peine débarqués sur la rive, nous avons gravi à la hâte la montagne sur laquelle la ville est bâtie. Nous étions impatiens de revoir une cité dont nous n'avions pas perdu le souvenir, et nous y avons tout retrouvé, comme noua l'avions laissé. C'est toujours la même garnison qui, la nuit, jette des cris d'alarmes de quart d'heure en quart d'heure ; c'est toujours la même musique, ou plutôt le même charivari turc dans le château; c'est le même muezin dont la voix aérienne appelle les fidèles à la prière; dans le café où nous avions logé, ce sont toujours les mêmes figures, qui restent là avec la même physionomie et dans une attitude immobile comme les personnages d'un tableau d'histoire. Nous n'avions pas renoncé à voir les ruijnes d' Assois ; mais celte fois les précautions étaientprises; onnous avait donné le nom turc que portent aujourd'hui les ruines de l'ancienne ville; c'est le village de Behram; à notre premier passage, nous avions parlé

d'Assos. et personne ne nous avait compris; le village*3e Beyram était connu de tout le monde ; il est situé sur la côte du golfe d'Adramytte^ à cinq ou six lieues de Baba. Nous avons eu d'abord la pensée d'y aller par mer; mais le vent était contraire; pour ne pas perdre trop de temps ^ il a été décidé entre nous que M. Poujoulat ferait la route par terre, et qu'il suivrait la côte jusqu'à Beyram; pour moi, je regrettais que mes forces et mon état de santé ne me permissent pas de faire cette course pénible. Il a fallu me résigner; mon jeune compagnon est parti avec un Grec de Baba, et je suis revenu tristement dans notre navire génois, qui avait jeté l'ancre à quelque distance de la côte.

J'espérais que M. Poujoulat serait de retour le lendemain 23 octobre et que nous repartirions ensemble, pourxeprendre la route de Smy rne . Lorsqu'il a été parti , j'ai passé toute la journée à regarder les rochers déserts du rivage, et les navires que le vent poussait dans la rade; à l'approche de là nuit, le vent soufflait avec plus de violence; nous éprouvions des roulis insupportables; une de nos ancres s'est cassée, et notre frêle embarcation risquait d'être jetée sur la rive; la journée du 22 a commencé sous ces tristes auspices. Nous attendions le retour de M. Poujoulat^ et je ne perdais pas de vue les chemins par lesquels on descend des montagnes ; personne ne paraissait ; le vent du midi qui soufflait avec force, nous portait vers la côte; notre position

devenait dangereuse; le capitaine m'a déclaré que nous allions faire naufrage, si nous ne prenions le large ; j'ai consenti à ce qu'il s'éloignât de la rive ^ espérant que le vent changerait, et que nous pourrions revenir dans la journée. Toutefois, comme Forage pouvait nous entraîner, j'ai pris le parti d'envoyer par un canot un billet à l'adresse de M. Poujoulat; ce billet devait attencîre au café de Baba mon jeune compagnon, pour l'avertir que les vents nous avaient emportés, et que nous reviendrions bientôt ou que nous l'attendrions dans un port de l'île de Mételin. A peine les matelots qui avaient porté mon billet, sont-ils rentrés dans le navire, que la tempête est devenue plus forte, et que nous avons bientôt perdu de vue la côte d'Asie ; après avoir essayé vainement de lutter contre les vents et les vagues en courroux, nous avons été poussés dans le canal de Mételin ; la journée était dé'jkr fort avancée, et nous étions vers les cinq heures du soir à sept ou huit lieues du point d'où nous étions partis; la ville de Mételin ou de Castro se présentait sur la côte de l'ancienne Lesbos. On nous avait dit que les parages où nous nous trouvions étaient infectés de pirates et de brigands qui couraient le long des côtes dans des barques; d'un autre côté^ les vents contraires ne nous permettaient plus de regagner Baba. Nous n'avions rien de mieux à faire que d'entrer dans le port qui se trouvait devant nous ; mon premier soin, en débar-

quant , a été de me rendre chez l'agent consulaire de France, et d'envoyer un exprès à Baba, pour avertir M. Poujoulat que nous l'attendions à Mételîn.

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