DE LA LETTRE LXIX
SÉJOUR A BABA, i^* VIS SE« TURCS SE BABA.
octobre fSSO.
Voila, trais jours passés dans l'attente et les alarmes. Je rôde sans cesse le long de la côte, cherchant à découvrir quelque voile d'Europe j mes regards se tournent tantôt vers le golfe d'Adramitty , tantôt vers Chio, tantôt versTénédos; j'interroge tous les points de l'horizon , tous les bateaux qui arrivent ou qui passent, et personne ne m'apprend rien. Je ne sais si vous êtes encore en mer, ou si vous avez trouvé quelque abri dans les parages voisins; Assos
aurait pu vous offrir son port comme un refuge ^ mais votre capitaine génois n'en sait rien sans doute^, et ne connaît probablement d'autre refuge que la vaste mer.
Il me prend quelquefois envie de m'en aller avec un caïque pour vous chercher sur les mers , et de voguer ainsi comme Télémaque de rivage en rivage, cherchant un autre Ulysse , jouet des vents et du destin; mais sur quels bords les dieux vous ont-ils jetés? qu'ont-ils fait de votre navire, les vents orageux qui vous ont emporté loin du cap? Ainsi ma pensée est errante et triste comme mes yeux sur cette mer solitaire j du haut du rocher oif je passe des journées entières, j'écoute et je suis de l'œil chaque vague qui vient se briser sur la rive , comme si les vagues pouvaient me parler de vous et m'apporter de vos nouvelles.
Notre séparation soudaine a beaucoup occupé et occupe encore aujourd'hui les bons Musulmans de Baba; ils me disent que mon père reviendra, car c'est ainsi qu'ils vous appellent; ils s'informent de votre navire auprès de tous les caïques qui viennent mouiller ici, et quand la brise semble devenir propice pour vous ramener à Baba, ils sont contens et me répètent que bientôt je vous reverrai. Le brave Mustapha qui vous a plusieurs fois reçu dans sa boutique, me comble de politesses et de bontés; j'ai chaque jour ma place autour de son pilau ; il m'encourage et me console, il s'attriste et
il espère avec moi; le soir, il m'apporte lui-même dans le café où je suis, un tapis et un coussin pour que je ne couche point dans la poussière. O touchante hurpanilé ! ce Musulman que j'ai vu un
jour, que je quitterai bientôt pour ne le revoir . . ^* . . -,
jarpais, me traite comme un ami ou comme quelqu'un de qui il aurait beaucoup à attendre ! Ici , que vous ayez de la pourpre ou des haillons sur l'épaule, vous êtes également admis autour du foyer bu du festin. L'hospitalité en Orient est comme un arbre immense dont les rameaux sont toujours verts, toujours chargés de fruits, et qui appartient à tous ceux qui passent.
Une chose qui m'attache et qui m'intéresse, c'est la vi^e qu'on mène à Baba. On se lève quand le mùezîm, dû haut du minaret, et le coq, sous la cabane, annoncent le retour du matin; l'horizon du coté de Pergame et d'Adramitty blanchit à peine sous les premières clartés du jour, quelques étoiles brillent encore vers le couchant couvert d'ombres transparentes, et déjà les Turcs se pressent autour de la fontaine pour y laver les souillures de leurs corps, et vont tous ensemble à la mosquée où l'iman le's attend. Là ils bénissent le grand architecte des: mondes , celui qui a éleué le firmament sur nos têtes , affermi la terre sous nos pas ^ tracé aux astres du ciel le chemin quils doivent parcourir; celui qui fait succéder la nuit au jour et le jour a la nuit y lei^rai roi de i Orient et de l'Occident/ le dieu clément et
miséricordieux. Après la prière , les Turcs se réunissent dans les deux cafés de Baba , où cottle à flots noirs le nectar qu*ils aiment , et les voilà tou» accroupis sur des bancs circulaires, armés du long chibouk, ce divin instrument des félicités musulmânes. Ainsi commence la journée. Quelques-uns vont aux champs, mais le plus grand nombre reste dans les cafés, maintenait surtout que lès raisins et les olives sont cueillis. Pendant le jour, aux différentes heures de la prière, les Osmanlis retournent à la mosquée. Des figues, des raisins secs, des olives salées, du liaourt ou du lait aigre, mêlé à du pilau, telle est la nourriturp ordinaire des Turcs de Baba; on y tue quelquefois des moutons, et quelquefois aussi des caïques grecs de Pétra ou de Molivo viennept y apporter des poissons. Les veillées sont longues dans ks cafés, et souvent, à l'heure de minuit , mes hôtes prêtent encore Toreille à d'interminables histoires. Les anges, les esprits des bois, les génies des grottes et des fontaines jouent un grand rôle dans ces fables d'Orient; des anecdotes touchant le prophète arabe, des califes déguisés qui conversent avec les plus petits de leur royauriie, des leçons de morale données par des derviches à des sultans, tels sotit aussi les sujets ordinaires de ces mer>^eilleuses histoires. A voir les mœurs et les habitudes de Baba, on dirait q[iie ce coin de terre n'est habité que par une même famille; on dirait une* communauté religieuse qui ac-
complit en silence les mêmes œuvres. La vie de Baba est simple ^t naiVe comme aux anciens jours; vous prendriez ce petit peuple pour une tribu qui n'aurait jamais vécu que dans son désert^ qui n'aurait jamais connu que ses propres mœurs et ses propres traditions. Baba est le pays cil l'on sait le moins ce qui se passe en Orient. On ne s'inquiète point de ce qu'on fait ou de ce qu'on dit sur les rives du Bosphore ou sur les bords du Nil; aucune nouvelle^ aucun bruit du monde n'y arrive; un navire qui s'abrite sous le promontoire, un caïque venu de Mételin ou de Ténédos , voilà les seuls événemens de Baba ; il n'y a ici ni variété, ni modification, ni changement; ici tous les jours se ressemblent , la vie est un cercle monotone, une page immobile qu'on ne tourne jamais. Mais on est ainsi heureux à Baba; on n'envie point à l'Europe ces mœurs élégantes, cette science stérile qui ne peut rien pour le bonheur. Les Turcs de Baba ne demandent point que vous les éleviez au niveau du siècle ; gardez-vous de les corrompre sous prétexte de les réformer; laissez couler le clair ruisseau dans ce vallon désert , et n'allez pas le souiller sous prétexte d'embellir ses rives ; ce que vous appelez des lumières est une flamme qui dévore, ce que vous appelez progrès est une ruine. Dans les bosquets d'Eden^ le premier homme fut heureux jusqu'au moment où , trompé parle serpent maudit , il osa toucher à l'arbre de la science dont
les fruits brillans donnaient la mort : tel est Tarbre de la civilisation ; ses fruits sont beaux et dorés comme ceux de Sodome , mais malheur au peuple qui les cueille 1
Tandis que> retiré dans un café de Baba^ je promène ainsi mon kalem grossier sur des feuilles auxquelles j'aime à confier toutes mes pensées , voici venir un messager de Mitjlène qui m'apporte une lettre de vous ; son arrivée est la grande nouvelle de Baba ; .on s'empresse autour de moi, on rne félicite ; et j'achève ici cette lettre pour aller vous rejoindre. » ^
'i^îV.