‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 28 sur 47 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXX

9ESCRIFTION DES RUINES DE MÈTELIM ; CE QU'>EX.LE A ÉTÉ DANl^ I.'^ANTIQITIT^, CE QU'^EX.I.E EST AUJOURD'>HUX'.

Mêtelin, octobre 1880.

L'homme^ dit un p,oèle d'Orient^ parcourt l'univers j, poursuivant la fortune ou la science ^ et luimême est ponrsuivi par le destin. Je reconnais aujourd'hui la sagesse et la vérité de cette maxime. M. . Poujoulat et inoi, nous nous promettions une grande joie de retrouver l'antique Assos , et voilà qu'un si beau projet nous a séparés l'un de l'autre;

' M. Miçhaud , pendant son voyage en Orient , a écrit à M™' Michaud , de tous les lieux qu'il a visités'; plusieurs de ces lettres ont été déjà imprimées , d'autfes seront publiées à leur tour dans la suite de cet ouvrage ; la lettre sur Mitylène est une de celles qui ont été adressées à M"" Michaud.

3a tempête m'a jeté à Mételin, et je ne puis savoir si mon compagnon de voyage est encore à Beyran, s'il est revenu à Baba , ou s'il est en route pour venir me rejoindre ; j'espère néanmoins que notre séparation ne durera pas long- temps , et 'que le destin, qiii ,£i mis entre noui> un bras de mer^ ne tardera pas -à nous rapprochei;.i;ip*tr)^3.|.p^j lii^^y;,;. M. Granier, agent consulaire de Franci^^ a cherché à me consoler de notre triste i^ésaventure ; il m'a reçu dans sa maison, ;j et comme il a pensé que Içs ruines avaient poui; mm. .^p, grand attrait , il s'est empressé de me montrer celles de Mételin. Le premier jour de mon arrivée ;i nous avons fait une promenade au nord-ouest de la ville ^ il m'a fait voir, au milieu des champs , les restes d'un temple dç Jupiter j plusieurs inscriptions grecques se lisent sur les marbres .épars , mais aucune n'est entière: près de là, nous avons vu d'autres ruines dans un jardin; au milieu des marbres mutilés y où se reconnaît encore la magnificence de la Grèce antique, un ane tourne ur^e roue,qui sert à, tirer l'eau d'un puits. Toijt auprès, e^t pne pçti^e enceinte dans laquelle les bonnes femmes ont cru voir u^. autel de la panagia. M. Granier m'a dit qu'on y trouvait souvent des cierges allumés qui étaient e% ^evésp^r^es passaus moins crédule*»^. Cette super^ 5tition à coté d'une ruine,, n'est-ce pas comme 4eux antiquités e« présence l'un^ de l'autre! En revenant vers la vjlle , ocHis avons visité, les rçslefir d'un

temple d'Apollon ; avec les débris du temple on avait construit dans le moyen-âge une église grecque consacrée à saint Roch; dans cette église s'est çonsservée une longue inscription qu'on ne déchiffre qu'avec peine et qui présente un sens incomplet. Il en est des paroles que l'antiquité nous a laissées sur la pierre, et qui restent à moitié effacées par le temps, comme des derniers cris d'un homme qui se noie j on entend quelques accens confus; le reste se perd dans l'abjme des flots, et ne frappe pas l'oreille des vivans. Il existe encore dans le même lieu une ancienne chapelle dont on répare maintenant les murailles; dans un enclos voisin de la chapelle , on enterre les catholiques et les malfaiteurs; leurs ossemens sont confondus ensemble et se mêlent à mille autres ruines ; voilà le monde tel que le font chaque jour les révolutions, le temp^ et la barbarie f^ auoi

• En rentrant dans Mételin, nous avons visité l'église épiscopale ; à la porte de l'église et dans une enceinte pavée, un siège ou un fauteuil de marbre attire l'attention des voyageurs : sur les deux bras du fauteuil on distingue des figures de griffons ou de sphynx, et des serpens , symboles de l'étude et de la science ; ce siège antique a par derrière une espèce de tiroir ou de niche , qui servait sans doute à enfermer des rouleaux de papyrus ou des tablettes; il est fort endommagé , et des parties disjointes en sont liées par des lames de fer; au bas du fau-

teuil , nous avons lu cette inscription en langue grecque: siège de Potamon, fils de Lesbonax. Potamon était né à Mithylène, et professait Féloquence dans sa patrie. Il obtint de Tibère des lettres-patentes par lesquelles cet empereur romain le mettait sous sa protection spéciale. Insulter Potamon, c'était insulter Tibère lui-même, et se rendre coupable du crime de lèse-majesté. Jamais la rhétorique n'avait obtenu un pareil privilège.

Comme le pacha de Mételin fait bâtir un nouveau sérail, on a remué et déplacé des terres, ce qui a donné lieu à quelques découvertes ; on a trouvé plusieurs colonnes , restées debout en forme circulaire et soutenant une voûte ; au milieu de ces colonnes, nous en avons remarqué une qui est cannelée, et dont le chapiteau porte une tête de bœuf. Au milieu de la colonnade , on a retrouvé une mosaïque fort bien conservée , avec une coquille en marbre , soutenue par un pilier élégant ; beaucoup de marbres antiques et de fragmens de colonnes sont confondus avec les décombres , le kiaia du gouverneur, qui dirige. les travaux, nous a laissé voir tout ce qu'il y avait de curieux, et nous a proposé de fumer un chibouc sur tous ces débris qui ne lui disent rien , et ne sont pour lui que des matériaux de construction. Les ouvriers ont découvert beaucoup de médailles avec la tête de sanglier et la lettre M signes distinctifs de l'ancienne Mithylène; mais toutes ces médailles, surtout ni. 20

celles qui sont d'or ou d'argent , deviennent la proie de la cupidité ignorante. Ainsi les restes les plus précieux des anciens temps reparaissent un moment au grand jour^ pour être enfouis parmi les trésors de l'avarice ^ ou pour rester à jamais ensevelis sous les voûtes d'un harem ou d'un kiosque musulman. On croit généralement que l'édifice dont on a trouvé les ruines, était un temple de Vénus. Parmi les objets qui ont été recueillis dans les fouilles, on a remarqué plusieurs petites figures de terre cuite, représentant la tête d'une femme ou d'un enfant. Toutes celles qu'on nous a fait voir, nous ont paru d'une grande perfection de travail , et doivent appartenir aux meilleurs temps de la sculpture grecque.

Dans une de nos promenades au sud-ouest de la ville, nous avons vu sur le chemin qui conduit à Métymne , un grand tombeau formé d'une seule pierre. Ce tombeau était tout-à-fait enfoui dans la terre ; un éboulement de terrain l'a fait reparaître; comme il était ouvert , nous avons pu examiner ce qu'il renferme 5 ce sont des ossemens desséchés , des vases de terre ., quelques débris de charbon , et un petit peigne en bois de cèdre avec lequel les femmes de l'ancienne Grèce avaient coutume de tenir leurs cheveux attachés. On nous a parlé d'une médaille; mais elle avait disparu : plus d'un voyageur aurait profité de cette découverte pour annoncer à l'Europe qu'on avait retrouvé le cercueil

de Sapho; ce tombeau n'était pas loin du temple de VénUs ; le tertre sur lequel on l'avait placé regardait la mer du côté de Leucate; n'y a-t-il pas là de quoi se laisser entraîner au moins à quelques illusions ! Mais aucune inscription n'accompagne le mausolée ; le silence des pierres n'autorise pas la moindre conjecture; la seule opinion à laquelle or^ puisse s'arrêter , c'es£ que le tombeau que nous avons vu , est celui d'une femme , et qu'il est très ancien.

Dans les temps reculés, les deux portes de la ville de Mételin se joignaient par un canal; maintenant le canal est comblé. Nous sommes montés sur la colline qui s'avance dans la mer, et sur laquelle est bâtie la citadelle de Castro. Il y avait là autrefois un kiosque délicieux, réservé au capitanpacha, lorsqu'il faisait sa tournée dans l'Archipel. ^Ce kiosque et les belles fontaines qui l'entourent, se ressentent de l'absence du grand-amiral , et tombent en ruines. La citadelle qu'on aperçoit de loin est comme tous les châteaux des Turcs , qui offrent aux voyageurs une perspective pittoresque , mais qui ne sont pas à l'épreuve d'un coup de main. Dans les dernières guerres contre les Grecs , on a eu l'idée d'entourer la ville de murailles. Ces murailles, construites à grands frais, et aux dépens des habitans de l'ile , souvent reblanchies à neuf, ressemblent beaucoup moins à des fortifications qu'à la clôture d'un parc ou d'un jardin.

Sur la colline du château ^ se trouvent plusieurs tombeaux musulmans; parmi ces tombeaux, on dis^ tingue celui de Méhémet-Effendi , ancien pacha de Smjrne , décapité en 1822. Méhémet-Effendi avait été dénoncé au divan , comme ayant des relations suspectes avec les janissaires qu'on voulait détruire , et avec les chrétiens dont on se défiait ; le sultan prononça un arrêt de mort, et ce fut le fameux Hosrew^-pacha , alors capitan pacha , aujourd'hui seraskier, qu'on chargea de l'exécution. Celui-ci arriva avec une flotte dans la rade de Smjrne ; sa présence éveilla d'abord les soupçons ; pour dissiper les défiances , il resta quelques jours sans descendre à terre, et comme il avait été l'ami d'enfance du mutselin, il lui adressa plusieurs messages remplis des souvenirs de sa vieille amitié. A la fin , il quitte son vaisseau amiral, et se rend chez Méhémet-Effendi , accompagné d'un petit nombre de serviteurs ; il est reçu à bras ouverts , et passe quelques jours dans le sérail du mutselin, au milieu des fêtes et des soins de la plus touchante hospitalité; en quittant son ancien compagnon d'étude, Hosrevy^-pacha lui donna comme gage de ses sentimens, un beau fusil anglais et un cheval arabe d'un grand prix : toute la ville de Smyrne avait pris part à cette réunion des deux amis. Le mutselin , touché des procédés de son hôte , veut aller le visiter dans le vaisseau amiral. Quelques amis prudens cherchent à l'en détourner; les uns voient une

trahison dans toutes les démonstrations amicales d'Hosrew-pacha, les autres croient à sa fidélité , et se persuadent qu'en donnant au mutselin un fusil et un cheval , il lui a conseillé de prendre la fuite, ou de se mettre en défense ; le gouverneur de Smjrne n'écoute point ces avertissemens, et plein de confiance dans les expressions affectueuses du capitan pacha , il se rend au vaisseau-amiral j il est d'abord reçu avec les honneurs dus à son rang; mais à peine est-il entré dans la grande cabine, que les portes se referment sur lui et qu'il se trouve entouré d'une garde nombreuse; bientôt il est jeté dans un brick ^ chargé de le conduire à Mételin, et lorsque le brick entrait dans le port , la tête du pauvre mutselin était tombée sous le glaive du tchiaoux ; le gouverneur de File, tremblant pour luimême , vint recevoir les tristes restes du pacha de Sipjrne, et se dépouilla de son manteau pour les couvrir; la tête de Méhémet-Effendi fut portée à Stamboul , et son corps resta sur la colline de Castro; voilà quelle est la justice des sultans, voilà par quels exploits Youssouf-Hosreiv , qui gouverne aujourd'hui l'empire ottoman , a mérité le surnom d*Ulysse des Turcs, et s'est maintenu dans les plus grandes dignités de l'état.

M. Granier m'a conduit sur les collines qui s'élèvent derrière Mételin ; on aperc^oit de ces hauteurs les côtes d'Asie, couvertes d'un nuage bleuâtre; j'attendais avec impatience des nouvelles de M. Poujou-

lat^et mes regards sont restés attachés sur la montagne de Beyrham dont le sommet couvert de ruines nous apparaissait au fond du golfe d'Adramitty. En descendant des collines , M. Granier m'a montré un couvent de derviches ; on n'y voit plus que des tombeaux ; le monastère est désert ; plus loin , toujours en descendant, nous avons vu une tour abandonnée j près de laquelle le pacha de Mételin fit décapiter, en 182 1, quatre-vingts ou cent Hellènes fugitifs que la tempête avait jetés sur la côte de l'île. Plusieurs Grecs qui travaillaient près de là, nous ont raconté cet horrible massacre ; tels furent les commencemens d'une révolution ou d'une guerre , qui a fait couler tant de sang , et dans laquelle les passions humaines se montrèrent plus cruelles, plus inexorables que les écueils et les orages de la mer. Un autre spectacle non moins triste est venu affliger nos regards, c'est le village qu'habitent les lépreux ; on est persuadé dans le pays que la lèpre est contagieuse, et cette opinion élève un mur d'airain entre les habitans de l'île et les malheureux atteints de la maladie. On fait souvent des quêtes, pour venir à leur secours, ce qui ne les préserve point de la plus affreuse misère, Non loin de là , s'élève un édifice assez vaste, dans lequel on enferme les femmes de mauvaise vie ; cette prison , m'a-t-on dit, n'est jamais vide, caries vices qui y conduisent ne manquent pas à Mételin ; il est vrai que les Turcs ne se donnent pas la peine de juger

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fes femmes qu'ils enferment de la sorte; ils font souvent des rondes dans la ville; toutes les fois qu'ils entendent du bruit dans une maison, ou qu'ils y trouvent des hommes et des femmes rassemblés , ils arrêtent tout le monde; les femmes arrêtées sont envoyées dans la maison de police*; le bourg de Molivo (Métymne) a aussi une maison de correction pour les femmes , qui est surveillée et dirigée par des religieuses.

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