LETTRE LXXII
RSTOUH A snnrmME: -, sÈJOua sans cette vxi.le.
Sniyrne 4 novembre 1 830.
Nous sommes partis de Mételin, le 28 octobre, à six heures du soir; aucun vent ne soufflait, et nous aTons fait peu de chemin pendant la nuit, le lendemain une violente tempête a succédé au calme plat; nous avions en perspective le cap Noir Kara Boumou; notre petit navire a voulu entrer dans le golfe de Smyme; mais toujours repoussé par les vents, il a cherché un asile dans le port le plus voisin. Au milieu des rx)ntrariétés et des périls de notre navigation, c'est toujours à File de Mételin que nous revenons ; il y a quelques mois que nous avions été poussés dans la baie d'Erisso par le vent
du nord ; d'autres vents nous ont portés plus tard dans le port de Castro ; nous voilà maintenant dans le port Olivier ou le port d'Iéra , le plus va'ste et le plus commode des ports de l'île. Son avenue^ masquée par des roches élevées, présente un accès difficile. On entre d'abord comme dans un fleuve, puis la rade s'élargit au loin et forme différens bassins sur une étendue d'environ deux lieues. Lorsqu'on y est arrivé, on ne voit autour de soi que des montagnes couvertes de bois; on se croirait au milieu d'un grand lac de là Suisse; une pluie abondante qui est tombée après la tempête , a donné aux payages qui nous entouraient une fraîcheur, un éclat, que le spectacle de la nature ne nous avait point offert , depuis que nous avions quitté le printemps de France. J'ai entendu les concerts des oiseaux comme au mois de mai, et c'est la première fois que je les entends, depuis que nous sommes partis de Toulon; je me suis promené sur les coteaux voisins du port Olivier; des nuages blancs comme la neige sortaient des vallées, et mêlaient leur blancheur transparente à la verdure pale des oliviers, et à la verdure plus vive des pins et des chênes velanèdes. Les arbres qui produisent l'olive sont ici plus grands, plus touffus que partout ailleurs ; un air d'antiquité est empreint sur leurs troncs ridés et minés par le temps; l'aspect de ces arbres dont plusieurs sans doute ont vu les temps glorieux de Lesbos, a fait sur moi la même impres-
sionque les colonnes et les restes du temple d'Apollon et de Jupiter que nous venions de voir à Mételin. Vers le septentrion, le village grec de Lautran nous apparaissait comme suspendu au sommet des montagnes j au côté opposé, à quelque distance de la mer, s'élève le village d'Hiéra ou le village sacré. Les rivages du port sont tout-à-fait déserts; personne n'y vient au-devant des étrangers qui débarquent; il est venu si souvent des pirates pour piller cette belle contrée , que l'arrivée d'un navire n'y apporte que des craintes; les Grecs ne paraissent pas plus beureux dans le voisinage du port Olivier que dans les autres parties de l'île; en quel lieu de l'Orient l'honmie jouit-il donc des biens que la nature a créés pour lui ! J'ai \n les moissons dans l'Attique, les vendanges aux rives du Bosphore , la récolte des olives à Mételin, je n'ai trouvé la joie nulle part.
Nous sommes partis le 3i octobre du port Olivier; un vent favorable nous a poussés rapidement jusqu'au fond de la rade de Smyrne; il était sept heures du soir quand nous sommes débarqués ; la rade était remplie debâtimens marchands et de vaisseaux de guerre de toutes les nations que la tempête des jours précédens avait forcés d'y chercher un asile. Nous avons été à l'auberge où nous avions logé au mois de juillet dernier ; elle avait eu le sort des vieilles cités d'Orient; la maison était abandonnée; heureusement que nous avons trouvé tout près
de là un logement commode ; nos fenêtres donnent sur la mer; la première fois que nous étions arrivés à Smyrne^ j'avais failli étouffer de chaleur; cette foisci^ la neige était tombée sur les sommets du Sipille^ et j'éprouvais le besoin de me réchauffer auprès du mangal et de me couvrir de mes .vêtemens d'hiver. Le lendemain de notre arrivée était le jour des morts; je n'ai vu personne à Smyrne, et j'ai voulu que ma première visite fut au mont Pagus. C'est autour du Pagus que sont tous les cimetières des nations qui habitent Smyrne ; c'est là que dorment toutes les générations qui se sont succédé depuis plusieurs .siècles dans la capitale de l'Ionie. Nous avons revu les ruines du château ; que de souvenirs nous rappelle ce mont couvert de vieux débris ! que de conquérans divers s'en sont emparés ! quels contrastes s'offrent à la pensée, lorsqu'on songe que ces lieux ont vu Alexandre et Tamerlan, les héros de la Grèce et de l'Asie, Pétendard de Gênes, de Rhodes, celui du Pape et celui de Mahomet! Les cicognes qui au mois de juillet voltigeaient eii troupes sur ces hauteurs, sont parties pour d'autres climats, et je ne vois plus sur les toits des maisons que leurs nids solitaires. Je suis revenu par le pont des Caravanes, et je me suis assis à l'ombre des saules; les feuilles des platanes commencent à se détacher des branches et tombent doucement sur le cristal du Melès. Les chameaux défilaient lentement, les cloches pendues à leur cou, imitaient le carillon de nos
églises de village le jour de la Toussaint. Je me suis promené quelque temps dans les campagnes voisines; rien n'est beau comme l'aspect de ce ciel d'Ionie qui nous éclaire ; mais il n'y a plus de fleurs dans les jardins , plus de récolte dans les champs, plus de raisins dans les vignes; c'est un printemps sans roses, un été sans moissons, un automne sans vendanges ; la terre n'est ornée que de la verdure des gazons et des cyprès ; les environs de Smyrne n'ont pour parure que les rayons d'un soleil tempéré; on n'y voit plus que des citronniers et des orangers chargés de leurs fruits d'or. La première fois que j'ai vu ce pays, je n'y trouvai partout qu'une fournaise ardente ; la ville et son territoire m'avaient paru un séjour désagréable; je suis peut-être plus porté maintenant à la mélancolie que je ne l'étais alors, et pourtant il me semble qu'autour de moi la nature est plus riante ; il me semble que le climat et le ciel d'Orient ont repris le charme et l'éclat que leur a donnés l'antique poésie.
J'aurais bien voulu aller jusqu'aux rives du Méandre, et suivre la route qu'avait prise Louis VII , lorsqu'il se rendait avec les croisés français à Jérusalem; mais on m'a fait craindre que la course ne fût trop fatigante et ne surpassât tnes forces. M. Poujoulat vient de partir avec M. Carcel, jeune naturaliste qui arrive de Pans ; ils doivent pousser leur course jusqu'à Laodicée, et peut-être jusqu'à
Satalie. Pour moi, en attendant leur retour, je vais vous parler de ce pays que je vois pour la seconde fois.
La physionomie de Smyrne m'a paru plus animée que pendant les chaleurs brûlantes de juin et de juillet; on trouve plus de monde dans les bazars et âur les quais; il ne tiendrait qu'à moi de voir des bals et des réunions nombreuses ; mais je m'en tiens à la société de quelques voyageurs et des personnes que j'avais connues à Smyrne, à mon premier passage. Je dois commencer par exprimer des regrets pour ceux que je ne retrouve plus; il y a bien peu de temps que je vous parlais, dans mes lettres^ de M. Dupré, consul de France; devais-je croire que ce que je vous en disais, que les éloges donnés à sa loyauté, à son savoir, à sa modestie, allaient <ievenir comme ces paroles funèbres qu'on écrit sur la pierre d'un cercueil; la mort de M. Dupré est la première nouvelle qu'on m'a donnée en arrivant à Smyrne. Quoique le bon M. Fauvel soit beaucoup plus âgé que ne l'était M. Dupré , je l'ai retrouvé plein de santé et dévie, toujours avec ses admirations pour l'ancienne Grèce, avec son humeur contre la Grèce nouvelle; chaque fois que je vais le voir, il me semble que je fais le voyage d'Athènes, et que je m'arrête dans la rue des Trépieds. Tous les jours, nous visitons ensemble la ville de Minerve qu'il a représentée avec tant d'exactitude sur un basrelief de cire; nous nous arrêtons devant tous
les monumens, devant toutes les ruines, et chaque station est toujours accompagnée d'une explication ou d'une remarque savante et ingénieuse. M. Fauvel a été chargé de remplir provisoirement la place restée vacante par la mort de M. Dupré. Qui n'aurait plaint l'ancien consul d'Athènes, en le voyant occupé du matin au soLç.kjuger des procès , à signer des passe-ports ou des lettres.de bureau sans pouvoir jeter un coup-d'œil sur le Parthénon, sur la tour des Vents ou sur les colonnes du temple de Jupiter! Heureusement pour lui que son consulat n'a duré que quelques jours, et qu'un ordre venu de Paris a rendu notre philosophe à sgs loisirs, à ses goûts et à ses dieux.
M. Cramer, dont je vous ai parlé et que je vois souvent, m'a présenté à son oncle, M. Lée. M. Lée, négociant anglais établi depuis long-temps à Smjrne, est un de ces caractères qu'on ne rencontre plus que dans les romans de Richardson j son esprit semble appartenir à d'autres temps que le nôtre, et les paroles qui sortent de sa bouche sont pour moi comme les inscriptions que nous trouvons quelquefois au milieu des ruines. M. Lée a beaucoup étudié les livres saints, et les souvenirs de la Bible lui sont trèsfamiliers ; sa conversation paraît tirée des prophètes , €t son langage habituel est celui d'Isaïe , d'Ezéchiel eu du roi David ; il ne connaît d'autre sagesse que celle qui se trouve dans les Proverbes de Salomon , d'autre politique que celle qui se trouve dans le Livra
des Rois. J'aime à le voir s'armer contre les travers^ du temps présent, de toute la colère du Dieu d'Israël , et comparer nos grandes cités de l'Occident tantôt à Ninive, tantôt à Babjlone. Si je demeurais long-temps à Smyrne , je voudrais voir tous les jours M. Fauvel et M. Lée ; chaque matin, je me croirai? dans la cité de Minerve, chaque soir, je pourrais me croire sur le mont Sion et dans la cité du prophète-roi. Je passerais ainsi ma vie entre les poétiques images de la Grèce et les grands souvenirs de la Bible. M. Lée a une très-belle bibliothèque , et ce qui est un véritable prodige , il a lu tous les volumes dont sa bibliothèque se compose ; il 1<3S a presque tous commentés , presque tous annotés de sa main j il m'a prêté plusieurs ouvrages que j'avais besoin de consulter , et cette facilité d'avoir des livres me fait croire que je suis encore à Paris.
Mes relations de société s'étendent jusques sur la rade, où je visite souvent les officiers de la marine française qui s'y trouvent en station. Il y a dans la vie des marins quelque chose d'aventureux, un oubli des ennuis et des misères de ce monde, qui me font rechercher leur soci^é ; la plupart d'ailleurs ont beaucoup vu, beaucoup appris. Parmi ceux que j'ai rencontrés ici, je vous citerai M. Peyronel, commandaftt du brick le Génie , M. Hernouf , commandant du brick V Eclipse; je n'oublierai point leurs conversations instructives, nos dîners joyeux, tantôt à leur bord^ tantôt dans notre auberge. Je
regrette de ne pas retrouver dans cette société choi-^ sie M. de Vienne, commandant du Loiret, avec qui j'avais fait mon premier voyage de Toulon à Smyrne, et qui avait eu tant de bontés pour moi; Nous avions vu ensemble Navarin , Naupli , Athènes; je devais aller avec lui jusque sur les côtes de la Palestine ; mais la fortune et les révolutions en ont décidé autrement, et nous ont séparés.
Parmi les voyageurs que je rencontre chaque jour, je m'attache surtout à ceux qui reviennent des pays que je me propose de parcourir. Les derniers coups de vent nous ont amené une flottille sarde qui vient d'explorer les côtes de la Syrie et de l'Asie -Mineure; plusieurs des officiers ont visité l'Egypte, le Mont-Liban, Jérusalem. Que de questions j'avais à leur adresser , que de détails curieux pour moi dans leur itinéraire ! quel plaisir j'avais à les rencontrer chez le consul de Sardaigne ! La longue tournée ^qu'ils viennent de faire, sous les ordres du chevalier Aldini , dans les parages les moins connus de la Méditerranée, ne manquera pas de tourner au profit de la navigation en général , et d'ajouter à la considération dont jouit la marine sarde dans le Levant.
Toutes mes journées s'écouleraient agréablement , si votre-politique de Paris ne venait souvent gâter nos loisirs; on ne rcH^oit ici les courriers d'Europe que tous les quinze jours ; mais lorsqu'il n'arrive pas de nouvelles, nous avons, comme
partout, des gens qui en font à plaisir , et celles-là ^e sont pas les moins sinistres. Le besoin de connaître la vérité me conduit quelquefois au bureau du Courrier de Smyrne , où je rencontre rexcellent M. Blaque^ dont je vous ai déjà parlé dans mes lettres; M. Blaque, publiciste très-distingué, ne partage pas mon opinion; mais il est au moins trèsmodéré , très-raisonnable dans la sienne , et cela me suffit. Il m'a prêté les journaux de France nouvellement arrivés ; }e n'y ai vu que des tableaux bien tristes ; parmi tant de détails affligeans , une chose m'a frappé, c'est que dans la chambre des pairs on accuse la royauté et ses ministres d'avoir violé la charte, tandis que dans la chambre des députés la charte est remise en discussion , et qu'on paraît s'occuper d'en faire une autre; ce contraste vu de près ne fixe peut-être pas votre attention , mais vu de loin, il nous explique assez bien ce qui s'est passé. Il est facile de s'apercevoir qu'on p'a pas fait encore tout ce qu'on voulait faire, et que les pavés de l'insurrection parisienne ne seront pas le dieu terme Rêvant lequel la révolution doit s'arrêter.
Parmi les moyens qu'on emploie pour faire une révolution, il y en a toujours qui servent à la défaire ou tout au moins à la recommencer sur de nouveaux frais. Ceux qui aiment assez le changement pour ne pas craindre de bouleverser les royaumes , ne tiennent guère ordinairement à ce qu'ils ont fait, et le premier sentiment que leur inspirent les^
monumens élevés par leurs mains ^ est une grande envie de les renverser. Je ne connais que les peinti-es et les poètes qui soient toujours contens de ce qu'ils ont fait et qui ne veulent pas en démordre; le reste des humains s'associe volontiers à ce besoin universel de la nature , qui consiste à détruire pour créer, à créer pour détruire.
Vous me demandez mon avis sur tout cela : il faut d'abord prier Dieu qu'on ne dresse point les échafauds, et que le sang des proscrits ne soit point versé ; ensuite , il faut attendre et voir venir ; n'avons-nous pas vu depuis quarante ans les révolutions travaillant pour les rois, les rois pour les révolutions, la royauté pour la république, la ré publique pour la royauté, la légitimité pour l'usurpafion, l'usurpation pour la cause légitime? Il est probable que les choses se passeront encore de la même manière. Heureux ceux qui n'agiront point ou qui agiront peu , car on ne s'armera pas contre eux de leurs fautes; dans les révolutions il arrive souvent que tout le monde travaille pour ceux qui ne font rien; la politique «du destin qu'on reproche aux Turcs, serait peu t-etj-e chez nous la politique de la raison, et le fameux bacaloun des Osmanlis, pourrait, ce me semble, trouver son à-propos dans un temps passionné où les partis comme les gouvernemens se sont souvent perdus pour avoir voulu Caire violence à ra^Kînir.
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