LETTRE LXXV
^Il.LZ DE GUXEI^HXSSAR. RUIHTCS SE TRALLES.
Guzel-Hissar , 4 i norembre 1 830.
En quittant Gusmusch-Ovassi^ avant hier matin ^ nous avons rencontré l'aga notre hôte qui avait devancé le jour et qui courait à cheval avec des serviteurs sur les bords du Léthéus. Comme nous n'avions pu lui dire adieu avant notre départ, nous nous sommes approchés de lui pour le saluer; l'aga nous a salués à son tour, mais avec une politesse indifférente qui eût pu faire croire qu'il ne nous avait jamais vus. Les Turcs font du
bien à ceux qui passent comme on accomplit un devoir religieux^ comme on fait une chose toute simple et toute naturelle^ sans demander qu'on leur dise merci, sans attendre aucune espèce de reconnaissance ; ils ne s'inquiètent point de savoir si leurs bienfaits sont écrits dans la mémoire ou dans les livres des hommes; tout ce qu'ils demandent, c'est que leurs bonnes œuvres ne soient point oubliées dans le livre de Dieu.
De Gusmusch à Guzel-Hissar on compte sept heures de marche; la route est toujours en plaine et va de l'ouest à l'est. Nous avons revu en passant les ruines de Magnésie; je me suis arrêté une dernière fois devant ces grands débris qui, avant moi, n'étaient connus que des Turcs de la vallée. On a parlé quelquefois du langage des ruines ; ce langage que les âmes poétiques peuvent seules comprendre, révèle des secrets qui ne sont point du domaine de l'histoire, et qui ont souvent bien plus d'intérêt et de charme que l'histoire elle-même. Ces ruines de Magnésie si long-temps ignorées devaient parfois se plaindre de leur éternelle solitude, de l'abandon où le destin les avait laissées; la grande ombre de Magnésie s'attristait de ce que personne ne venait visiter son sépulcre.
Après une marche d'une heure et demie, nous avons vu, sur notre gauche, au penchant des collines, le village û'Eumer-Bakli ; en face d'Eumer- Bukli sur le chemin est un autre village nommé
Beuklu. A une heure plus loin se trouve Tékéli qui se compose d'environ cent maisons. On chemine encore deux heures pour arriver à Kara- Bounar, le dernier village qu'on rencontre avant Guzel-Hissar , situé à deux lieues de là; je pourrais vous citer d'autres bourgades répandues dans la plaine; je ne vous ai nommé que les principaux endroits ; les villages situés sur la route ont tous des cafés ou des khans ; ils subsistent de la Culture des champs et surtout du passage des caravanes, A notre droite, vers le midi , nos regards allaient chercher le Méandre dont les sinuosités sans nombre se perdaient au loin dans la plaine ; cette plaine , comme le ditStrabon^ était commune aux Lydiens, aux Cariens, aux Ioniens de Milet et de Myus, aux Éoliens de Magnésie. Sur notre gauche, nous avions le mont Messogis qui est comme un prolongement du Pactyas appelé en turc Kestenous-Dagh. De Kara-Bounar à Guzel-Hissar , le chemin devient une véritable grande route qui n'a d'autre inconvénient que celui d'être sablonneuse; cette large routeest bordée de platanes, de figuiers, d'oliviers, de roseaux et d'agnus-castus; de distance en distance le voyageur peut s'arrêter auprès d'un puits ou d'une fontaine; à défaut de fontaines, la charité des Turcs a placé au bord des chemins de grandes urnes remplies d'une eau pure. Pour que ces urnes gardent plus long-temps la fraîcheur de leurs eaux, il y a là tantôt un arbre qui s'incline autour d'elles
pour les défendre du soleil ^ tantôt un berceau de verdure qui les couvre d'ombrages : dans quel pays de la terre songe-t-on plus au pauvre voyageur ?
De Magnésie au village de Kara-Bounar, la nature n'offre rien de magnifique; en beaucoup d'endroits vous n'y rencontrez que les images de la solitude, et Fart de Triptolème semble n'être point connu dans ces plaines du Méandre, qui jadis avaient coutume de se parer des plus riches moissons. Mais en approchant de Guzel-Hissar, de rians et pompeux spectacles se déroulent devant vous ; les alentours de cette ville sont comme un vaste jardin que les mauvais jours n'ont point encore flétri. La foule qui couvrait la route à l'approche de Guzel-Hissar, plaisait à mes yeux fatigués delà solitude; c'étaient de longues files de chameaux avec leurs sonnettes qui retentissent comme le tintinnabuliim de Phèdre ; des Osmanlis à cheval revêtus du manteau blanc ou écarlate , d'humbles piétons qui marchaient nupieds dans le sable, portant leurs babouches sous le bras ; des derviches qui cheminaient paisiblement tenant en main le long rosaire.
Arrivés à Guzel-Hissar , nous sommes allés tout droit chez le mutselin ; nous n'avons trouvé d'abord que son kiaïa accroupi à l'angle d'un divan ; mais bientôt le mutselin a paru^ accompagné du kadi , et nous avons vu réunies autour de nous toutes les autorités de la ville. Le £:ouverneur a lu notre fîrman a haute voix ; comme je n'ai point de Tartare
Uvec moi et que le fîrman parle d'un Tartare , le mutselin m'a demandé pcTlirquoi je n'en avais point; «Je l'ai laissé à Smyrne^ lui ai-je dit, parce qu'il m'eût été inutile dans un pays où régnent, par vos soins , le bon ordre et lasûreté ; un enfant pourrait traverser tout seul votre Sandjak avec de l'or sur la tête sans courir le moindre risque. » Le compliment a paru ne point déplaire à son excellence ; Elle m'arépondu poliment que nous méritions toutes les bonnes choses qui sont écrites dans le firman impérial. Le gouverneur qui s'était -déjà avisé que je n'avais point de Tartare , a remarqué aussi que le sultan Mahmoud parlait de deux heys voyageurs, et que j'étais seul : « Etes-vous Çey Michaud ou bey Poujoulat? » m'a dit le mutselin. « — Bey Michaud, ï) ai-je répliqué, est resté à Smyrne avec le Tartare; » c'est un uléma français qui a eu l'honneur de » dîner à Stamboul avec votre grand empereur. » — (( Pékéi^ pékéi, un uléma qui voyage, c'est la « lumière qui traverse l'espace pour éclairer le « monde. »
Le mutselin a fait venir le primat des Grecs et Ta chargé de nous donner un logement convenable : « Mon palais est à vous , m'a-til dit, mais je pense que vous serez plus à votre aise avec des chrétiens qu'avec des Musulmans ». Le primat nous a conduits au quartier grec , où réside un vice-consul de France; celui-ci est parti depuis deux jours pour Echelle-neuve appelée par les Turcs Kouch-Adassi m. o
(l'île des oiseaux)^ et en son absence sa maison ne s'ouvre point aux voyageurs. Pendant que mon cavasi et mon interprète Marco frappaient à coups redoublés à la porte de la maison consulaire, une femme grecque nous a offert sa demeure, et c'est là que nous sommes logés ; le cavasi et nos che^ vaux ont trouvé asile dans le séraï du mutselin. La maison que nous occupons est tenue avec une admirable propreté; je vous écris dans une salle meublée d'un divan que recouvre une étoffe écarlate ; un riche tapis est étendu sur le parquet. La maison a une petite cour plantée de grenadiers, d'orangers, de citronniers et d'acacias. Notre hôtesse est bonne et attentive; elle me rappelle par ses soins et ses prévenances mon hôtesse de Thérapia.
Guzel-Hissar, appelé aussi Aïdin, renferme environ trente- cinq mille habitans , dont les trois quarts appartiennent à l'islamisme ; les Grecs occupent un quartier séparé. La ville a des khans pour les caravanes, et des bazars fort malpropres, où sont étalés les comestibles et les marchandises qui forment le commerce du pays. Le territoire produit beaucoup de grains et de fruits; je n'ai vu nulle part d'aussi belles oranges qu'à Guzel-Hissar. J'ai eu occasion de vous parler du caractère général des Turcs de l'Asie-Mineure ; ce caractère se retrouve tout entier dans la population musulmane d'Aïdin. Comme la ville a d'assez belles mosquées.
j'aurais voulu pouvoir en visiter quelques-unes, mais le fanatisme écarte bien loin de ces sanctuaires tous ceux qui portent des chapeaux ou des turbans noirs. Une garnison composée de quelques centaines de soldats est ici aux ordres du mutselin; vous imaginez bien que ces soldats n'appartiennent point aux nouvelles milices ; ce n'est point dans un sandjak de l'Asie-Mineure qu'on peut retrouver l'exercice à l'Européenne, le fesse et les souliers, la veste courte et l'étroit pantalon de la réforme ; la garnison d'Aïdin est tout ce qu'il y a de plus turt au monde, et je ne crois pas que des instructeurs francs y fussent bien reçus.
Guzel-Hissar s'élève à la place de l'ancienne Tralles ; j'ai voulu voir ce qui reste de cette ville. Nous avons traversé le Thébaïs qui partage la cité musulmane; le fleuve coule dans un lit profond couvert de lauriers roses , de saules et de platanes ; en ce moment le Thébaïs. n'est qu'un faible courant, mais l'eau est fraîche et limpide comme celle du Léthéus. Au sommet du plateau, nous avons vu des murailles modernes débris d'une forteresse; des tronçons de colonnes, des chapiteaux et beaucoup de marbres antiques ont été employés à la grossière construction de ces murailles ; la principale ruine de ce plateau consiste en trois arcades semblables à celles d'Alexandria-Troas vulgairement appelées palais de Prlam; les trois arcades sont décrites par Chandier; à côté de cette ruine
est un vieux mur massif. 1 /enceinte à l'extrémiu* de laquelle se trouvent les trois arcades, à Fouest, présente d'énormes amas de briques ^ à Test de cette enceinte on trouve un débris d'ancien mur traversé par sept colonnes de granit d'une grande dimension; ces colonnes ne sont point taillées en ligne droite comme toutes les colonnes en général; elles sont bizarrement recourbées comme pour former un demi-cercle. Des fouilles ont remué profondément toute cette enceinte; les fouilleurs sont des juifs qui chaque jour bouleversent le terrein pour y chercher des marbres dont ils font ensuite des sépulcres. Le cimetière des Israélites se trouve à dix minutes des trois arcades ; presque toutes les pierres tumulaires ont appartenu à l'ancienne Tralles; le champ funèbre est une collection de ruines choisies, un vrai musée que l'antiquaire ne parcourrait point sans plaisir. Du haut du plateau, les regards s'étendent sur les belles campagnes de Guzel-Hissar et sur le Méandre qui serpente au loin; c'est une délicieuse perspective.
J'ai trouvé à Guzel-Hissar plusieurs inscriptions grecques ; la suivante est gravée sur un petit piédestal qui supporte deux aigles brisés :
AI0FENH2 pP0I
01 0En/AH EYXA
PISTilN T0YT0Y2
AH AET0Y2 ANE
0HKE.
« Diogène d'Ortia , reconnaissant envers le )) Dieu, lui a consacré ces aigles. » 11 est probable que cette offrande avait appartenu à un ancieii temple. Toutes ces inscriptions, dont quelquesunes sont incomplètes ou inintelligibles, n'ont pas un grand intérêt ; les unes sont à la louange d'un certain Ménandre , qui remporta plusieurs fois la victoire dans les combats du pancrace j les autres parlent d'un autre personnage qui fut aussi vainqueur dans les jeux à Smjrne, à Alexandrie, à Athènes , à Lacédémone et à Tralles ^ .
Si je voulais me donner les airs d'un érudit, je pourrais vous citer jusqu'à sept noms différens qui furent donnés à Tralles dans les temps anciens ; Erymna qui signifie fortifiée à cause de sa situation sur le haut plateau, Charax retranchement , Anthia ]a fleurie j Séleucia, Antiochia^ Dia et Larissa 5 je pourrais vous dire aussi que Tralles fut une des plus riches cités de l'Asie-Mineure, et que l'intendance des jeux sacrés de la province était toujours confiée à un de ses citoyens j mais ces souvenirs historiques ne jeteraient pas un grand intérêt sur les ruines que nous venons de parcourir. Vous vous souvenez de l'inscription que j'ai trouvée dans l'enceinte de Magnésie et qui parle d'Andronic , fils de Paléologue ; ce prince Grec releva en 1 280 les
* Nuu:> (levons dt- la reconnaibsance û M. Miller , jeune liellénisle furl habile , atlarh<^ à la Bibliothèque du roi , qui a pria la peine de nous de, chifljrcr ces différentes inscriptions.
murs de Tralles que la guerre avait renversés ; il rappela sa population qui se trouvait dispersée dans îes pays voisins^ et rendit à la ville nouvelle une image de sa grandeur d'autrefois. Andronic cependant n'empêcha point les hordes turques de s^en emparer peu de temps après; c'était l'époque où le glaive musulman détachait chaque jour de l'empire Grec un château, une cité ou une province, et l'antique ville des Tralliens devint alors la cité turque de Guzel-Hissar.