‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 37 sur 47 · LETTRE LXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVI

LES TTJBCS Bj: STaTABr-HISSAR. RUINTS DE WTSA. IX MÉASTOKE.

SuUan-Hissar , 2 i novembre i 830.

Les six jours qui viennent de s'écouler ont été bien lugubres pour moi. La fièvre, cette cruelle compagne qui me fait payer si cher les joies poé* tiques de TOrient, est revenue me visiter avec une nouvelle violence. Le i5 novembre à Guzel-Kissar, je rentrais dans ma maison grecque aprèi^une promenade aux ruines de Tralles ; je fus tout à coup saisi par tous les symptômes qui m'annoncent d'ordinaire l'arrivée de mon ennemi, et pendant quatre

iiuils consétutives , j'ai souffert tous les maux d'une lièvre dévorante. Les accès ont été si terribles qu'en peu de temps j'ai peï-du toutes mes forces; je venais de fouler les ruines^ les ossemens d'un ancien peuple, et j'étais devenu moi-même un pâle ossement qu'il fallait bientôt rendre à la terre, 4 une jeune ruine qui resterait perdue sur les bords duThébaïs.

Le second jour de ma maladie, mon guide et mon interprèle m'ont amené le médecin du pays; j'ai vu autour de moi un homme de près de six pieds avec des formes athlétiques : « Je m'appelle , a-t-il dit, le docteur Pérussel. » A ces mots, je me suis rappelé un docteur Pérussel dont on parlait beaucoup à Smyrne lors de notre premier passage. Après avoir servi comme tambour-major dans un régiment français , il était venu s'établir comme médecin dans la capitale de l'Ionie. Pour s'accréditer, il avait supprimé de son premier titre le mot de tambour j et se faisait appeler monsieur te major; mais dès son début, il avait tellement multiplié les funérailles dans la ville , qu'on l'avait prié d'en sortir et de porter ailleurs son savoir et sa médecine. Le docteur Pérussel , renvoyé ainsi de Smjrne, était venu à Guzel-Hissar , et c'est là que le bourreau m'attendait. Tout en me tâtant le pouls , il m'exposait sa doctrine qui est toute entière dans ces mots empruntés à son ancien métier : Quand je traite une maladie , je tire dessus a mitraille. V en-

dant qu'il s'exprimait de la sorte, il tirait de sa poche un émétique qui devait me couper la fièvre; j'avalai la médecine et quelques heures après j'étais livré à des souffrances atroces; le lendemain, monsieur le major peu satisfait du résultat de son premier remède, me persuada qu'il fallait me résigner à une saignée ; j'étais trop faible pour opposer aucune résistance, et je tendis mon bras à la lancette homicide; ce jour-là même, croyant qu'une seule saignée n'était point suffisante, Pérussel voulut m'ouvrir la veine une seconde fois; j'étais comme un homme qui dans son malheur n'a plus ni crainte ni espérance], et j'abandonnai mon dernier souffle de vie à la fantaisie du barbare. Le soir, il m'apportai de l'opium pour me faire dormir; je ne pouvais plus ni parler ni me tenir debout; l'opium me plongea dans un lourd sommeil qui dura plus de quinze heures. A mon réveil, je vis autour de moi le docteur Pérussel, il s'applaudissait de m'avoir guéri; pour moi, je me réjouissais de n'avoir plus de fièvre et d'avoir résisté à la mitraille de mon docteur.

Mon hôtesse grecque m'avait mis sous la protection de la Panagia ; l'image de Vierge se trouvait dans une chambre voisine de la mienne, et, pendant quatre jours et quatre nuits , une lampe n'a pas cessé de brûler devant l'image sacrée. La bonne femme est venue me féliciter b son tour du* départ de la fièvre ; mais ce n'est pas à monsieur le

major qu'elle attribuait ma guérison. Il faut vous dire que la pauvre Grecque prétend connaître aussi la science d'Hippocrate, et qu'elle n'a pas vu avec joie ledocteurPérussels'établiràGuzel-Hissar. Avant l'arrivée de l'Esculape franc^ mon hôtesse partageait, avec un jeune CorJSote , secrétaire du vice-consul de France , les bénéfices et les honneurs de la médecine dans le quartier grec d'Aïdin. Aussi elle m'a raconté avec une certaine^ satisfaction que k femme du docteur Pérussel venait d'être dévalisée par des brigands samiens en venant de Smyrne à Guzel- Hissar ; dans son opinion, les bandits de Samos n'étaient que l'instrument de la justice divine , car mon hôtesse regardait monsieur le major comme un grand coupable j elle lui reprochait de j'uiner ses malades quand il ne les tuait pas, et la mésaventure de madame Pérussel lui semblait une ex-, piatlon des péchés du mari ' .

, Le i8 novembre, comme je n'avais éprouvé aucun accès de fièvre depuis ving-quatre heures, je suis, monté a cheval malgré une faiblesse extrême ^ et j'ai pris la route de Sultan-Hissar à l'orient. La route d'Aïdin à Sultan-Hissar est large et sablonneuse; la plaine

' A mon retour à Smyrne , j'éprouvai de nouveaux accès de fièvre 5 celte {bis, à la place du tambour-major de Guzel-Hissar , j'eus le bonheur d'avoir au cbevet de mon lit un médecin fort babile, le major du brik de guerre l'Eclipsé ; ' je maudis ma mémoire d'avoir oublié le nom d'un compatriote qui chaque jour quittait son bord pour m'apportcr les secours de l'art et de jsoins si empressés qu'ils i^esscmblaient à des témoignages d'amitié.

qu'on traverse est riche en végétation , et la culture n'y est point négligée. A trois heures d'Aïdin^ nous avons vu au bord du chemin deux cimetières remplis de belles co'lonnes et de fragmens d'achitecture antique j beaucoup de ces marbres précieux ont été taillés en pierres tumulaires. En voyant les débris des anciens monumens ainsi dispersés dans les champs funèbres^ je fesais une remarque qui a dû plusieurs fois se présenter à votre esprit , c'est qu'en Turquie les morts seuls profitent des dépouilles de l'antique Orient; pendant sa vie, un Turc eût passé sans y prendre garde devant un temple ionique ou corinthien ', après sa mort , on lui prépare une demeure avec les chefs-d'œuvre du génie grec ou romain^ et la tombe d'un Osmanli semble étaler avec orgtieil des marbres jadis consacrés k Cybèle^ à Diane ou à Jupiter.

En alIantd'Aïdin àSultan-Hissar, nous avons passé par deux villages; le premier s'appelle Umuslu et se compose de deux cents maisons ; on le trouve après une heure et demie de marche; le second se nomme Kios-Keui; il est situé à une demi heure d'Umuslu.DeKios-Keui à Sultan Hissar, deuxheures , de marche; ce qui fait cinq heures depuis Guzel- Hissar jusqu'à Sultan-Ilissar. Avant d'arriver à ce dernier village qui avoisine les ruines de l'antique Njsa, j'ai traversé un grand bosquet. Je me suis souvenu qu'à peu de distance de ^ysa , s'élevait autrefois un temple de Pluton et de Proserpine, entouré

(Vnn bois. Chose étonnante 1 Le voyageur retrouve le même bosquet après vingt siècles ; depuis cette époque^ que de cités, que d'empires sont descendus dans la poussière, et le bois au Plutonium reverdit encore tous les ans. Près de là, on pourrait reconnaître le Charonium , cet antre merveilleux dont parle Strabon. Des marbres épars dans les champs, sont les seuls restes du sanctuaire de Proserpine et de Pluton. Il y avait là un bourg nommé Acharacay où les malades avaient coutume de venir chercher un remède à leurs souffrances, en invoquant le secours de ces deux divinités. Des prêtres passaient la nuit dans le Charonium et prescrivaient les remèdes d'après leurs songes ; quelquefois les malades y étaient eux-mêmes renfermés sans recevoir aucune nourriture , et cherchaient leurs guérisons dans leurs propres rêves. Cette médecine de Pluton a été remplacée aujourd'hui par une médecine aventurière qui s'en va courant dans l'Asie-Mineure , l'émétique et la lancette à la main; la première avait pour cortège la superstition, la crédulité et les visions de la nuit; la seconde marche appuyée sur le mensonge^ la cupidité et l'ignorance ; elle ne se montre pas seulement dans un antre ou dans un sanctuaire, mais elle parcourt les campagnes et les cités, frappant tous ceux qu'elle rencontre, comme un tléau nomade ou un vent T)estilentiel ; n'y a-t-il pas là de quoi nous faire regretter l'antre de Pluton et de Pro-

serpine? Nous lisons dansStrabon qu'on tenait tous les ans une foire au bourg ôi'Acharaca'^ on y entendait le récit de diverses guérisons, et on pouvait y voir aussi de ses propres yeux des malades miraculeusement rendus à la santé 5 pendant cette foire^ les jeunes gens du gymnase^ nus et frottés d'huile y entraînaient un taureau vers le Charonium , et le lâchaient ensuite dans la caverne où Tanimal trouvait une mort soudaine. On s'étonne que les malades soient allés chercher les songes qui donnent fa vie^ dans. cette caverne, et que le roi des morts fut ainsi envoyé pour conserver la santé des humains, qu'on pouvait prendre pour une des bouches du Ténare.

' J'avais envoyé en avant Marco , notre interprète, pour prévenir l'aga de Sullan-Hissar que nous irions lui demander l'hospitalité. En entrant dans le village musulman, nous avons été reçus par des gardes de l'aga qui nous ont conduits dans une maison isolée; nous avons trouvé là Marco bien établi et enivré du bon accueil qu'on lui avait fait ; comme notre interprète Smyrniote est laid à faire peur, il est toujours étonné qu'on ne le mette pas à la porte quand il se montre quelque part. L'aga de Sultan-Hissar ne m'a point logé dans sa maison, parce que, durant la nuit, autour de sa demeure , une douzaine de soldats crient et s'appellent les uns les autres comme dans les forteresses turques; Marco lui avait dit que j'étais ma-

lade, et Faga avait pensé que ce bruit aurait piï m'empêcher de dormir ; voilà pourquoi il m'avait donné une maison au bout du village.

L'aga de Sultan-Hissar est le fils du mutselin de Guzel-Hissar ; il se nomme Mohammed Rhoda-Vyrdi (Dieudonné)j c'est un jeune homme de vingt-huit ans^ riche, aimable et d'une jolie figure, le matin, quand je suis allé lui faire ma visite, je l'ai trouvé peignant sa longue barbe noire et déposant dans un petit vase d'argent chaque cheveu qui tombait de sa tête ; ces cheveux ainsi ramassés ne sont point jetés auvent, mais on les porte religieusement dans le cimetière comme une des saintes dépouilles de l'homme. Le jeune aga aime par-dessus tout les belles armes ; pour nous donner une preuve de son adresse à tirer le pistolet, il a visé le tronc d'un platane à quarante pas de là, et la balle est allée frapper le milieu du tronc. Comme il m'a vu malade, il m'a poliment offert de passer quinze jours avec lui; l'aga, le village et la campagne de Sultan-Hissar me plaisent beaucoup , et j'avoue que si vous ne m'attendie?: pas à Smjrne, je me laisserais séduire par cette offre obligeante. Quelques jours de repos et ce doux soleil d'automne qui n'a rencontré encore aucun nuage sous le ciel de l'Anatolie, me rendraient, je crois, toutes mes forces. L'aga m'a remis une lettre de recommandation pour le vaivode qui gouverne l'ancien pajs de Laodicée, AhmedbejBejzadeb, le noble, l'ami ^ r illustre j, V humain ^

Vaffecdonné j Vheureux; cette lettre est datée du 3 -de djoumadi de Tan de l'hégire 1248. Le cachet de Page porte ces mots : O mon Dieu ! veille sur Mohammed Khoda-Vyrdi ^ ! Sultan-Hissar est ainsi appelé du nom d'une vieille forteresse dont il ne reste plus que des murs écroulés. Le village est habité par une population toute musulmane. On ne voit point ici des physionomies inquiètes, des regards tristes ou soupçonneux ; partout une douce franchise, une bonté naïve; chacun paraît tranquille et satisfait de^ son sort, et les visages qu'on rencontre ne respirent que la sécurité et la paix. Les Turcs que je vois ici me rappellent ceux de Baba. La vie qu'on mène à Sultan- Hissar peut nous donner une juste idée de ce qui se passe dans tous ces villages de l'Asie-Mineure que le géni« de la corruption n'a pu envahir encore, et qui, au milieu d'un monde caduc et pourri, sont restés comme au temps 011 l'univers était dans sa fleur et dans sa pureté première.

A une demi-heure de Sultan-Hissar, au penchant du mont Messogis , Nysa offre au voyageur ses pittoresques ruines. Cette cité était séparée en deux par un torrent profond, et formait comme deux cités; les débris répandus sur les deux côtés du torrent ou du vallon, semblent attester l'emplacement de deux villes. Voilà pourquoi Pokoke, Smith»

• l,a littre de Taga de Sultan-Hissar nous a ('te t^Kliiitr par M. RcinaiWL

Well et Chandler ont placé la non-seulement l'^^ncienne Nysa^ mais encore la cité de Tralles^ dont j'ai vu les ruines sur le plateau de Guzel-Hissar ; comme tous ces voyageurs se sont trompés pour ce qui est de l'emplacement de Magnésie^ cette erreur a dû nécessairement amener d'autres inexactitudes dans cette partie de leur itinéraire j il faut donc appliquer à la seule ville de INysa la description qu'ils ont faite de ces ruines. Nysa avait un théâtre^ un amphithéâtre et un gymnase dont on voit encore les débris; cette ville avait aussi des écoles, et c'est là que Strabon étudia la grammaire et la rhétorique. Ce souvenir littéraire a pour moi du charme au milieu des ruines de Nysa ; je retrouve au pied du Messogis la première page de la vie d'un grand homme qui fut le père de la géographie comme Hérodote fut le père de l'histoire, et qui, dans les temps modernes ^ est devenu le compagnon de route de tous les voyageurs en Orient.

J'ai visité ce matin le Méandre que je n'avais vu encore que de loin ; le fleuve coule dans la plaine à une heure , au midi de Sultan-Hissar. L'eau du Méandre est bourbeuse; elle est assez profonde et très rapide. Le Méandre est deux fois large comme le Mélès quand il passe sous le pont des Caravanes à Smyrne; je vous donne ce terme de comparaison parce que vous l'avez en ce moment à votre portée. La riveseptentrionale duMéandre, particulièrement rongée par le cours du fleuve , se trouve livrée à de

perpétuels ébodlemens; le sol étant sablonneux, devient plus facile à emporter j c'est là sans doute ce qui donne aux eaux du Méandre une teinte terreuse; Je fleuve qui envahit ainsi sourdement les champs qu'il parcourt, tend par conséquent sans cesse -à changer de lit. L'Agnus-Cartus et le Tamarin sont les seuls arbres qui croissent sur ses rives. Je me suis procuré sur les sources du Méandre et le cours de ce fleuve de précieux renseignemens que je m'empresse de consigner ici. Deux sources sortent à peu de distance l'une de l'autre, du, pied d'une montagne, dans un lieu appelé Guruk. Ces deux sources s'échappent en bouillonnant et font tourner plusieurs moulins; mêlées ensemble, elles traversent, sur une étendue d'une lieue et demie, la plaine de Dombay; là elles s'engouffrent dans un lac. Dans la direction de ceiac, à l'ouest, se trouvent des montagnes ; sur le côté occidental de ces montagnes est un village nommé Bounar-Bachi (tête de l'eau) , d'oiî sortent des sources qui forment le Méandre; les habitans croient que les sources de Bounar-Bachi ne sont qu'une continuation de ces premières eaux qui, parties de Guruk, viennent disparaître dans le lac de la plaine de Dombay: dans l'opinion des gens du pays, les eaux de Guruk chemineraient sous terre et viendraient donner naissance aux sources de Bounar-Bachi. Le Méandre; en quittant Bounar-Bachi, se dirige d'abord vers le nord, ensuite au sud- ouest et reçoit plus m. 2G

loin les eaux duLycus. Ce fleuve, depuis sa source jusqu'à son embouchure au sud de Milçt , parcourt un espace d'environ soixante lieues, les villes d'Omor et dHIschekli sont les villes les plus considérables qu'on rencontre sur les rives du Méandre .

LETTRE I.XXVtI,

rriNÉRAIRE DES CROISÉS FRANÇAIS CONDUITS FAR LOUIS Vil DEPUIS CONSTANTXNOPI.C JUSQU'^A LAOBICÉE^ •

Siiltan-Ilissar , novembre i 830'

La faiblesse que m'a laissée la fièvre me condamne à m'arrêter à Sullan-Hissar; il me faut renoncer au projet d'aller jusqu'à Laodicëe^ ^^ je vous laisse à penser quels doivent être mes regrets. Je me suis établi pour quelques jours dans la demeure de Taga de Sultan -Hissar; il a luimême parcouru tous les pays voisins du Méandre , et je vois ici deux vieux musulmans, dont l'un

a voyagé du côtédeSatalie, et l'autre a long-temps habité Dénisli, cité turque bâtie à trois quarts d'heure de Laodicée. Dans ma mauvaise fortune , je trouve encore, comme vous voyez, des gens qui peuvent m'aider à remplir, jusqu'à un certain point, les lacunes de mon voyage. Je m'occuperai ici de l'itinéraire de l'armée de Louis VIT, depujs Constantinople jusqu'à Sataliej j'ai parcouru une bonne partie des lieux que cette armée a traversés, et pour les endroits que je n'ai pas vus, j'ai des renseignemens dont je puis vous garantir l'exactitude; je reprendrai ensuite les troupes de Frédéric que j'ai laissées à Laodicée dans une précédente lettre , et je la conduirai jusque sur les bords du Sélef, où s'éteignit leur grand empereur. C'est par là que j'achèverai la rude tâche que vous m'avez confiée, pour ce qui regarde les différentes marches des croisés dans l' Asie-Mineure.

Avant de me mettre en route avec l'armée française, je ne puis me dispenser d'indiquer d'abord comment s'évanouit cette puissante armée de Conrad, qui avait quitté l'Europe en même temps que les croisés de France. Wos vieilles chroniques sont toujours obscures quand il s'agit de raconter quelques désastres; ce voile ténébreux que l'histoire contemporaine aime à jeter sur les malheurs des armées chrétiennes, nous dérobe la moitié des événemens des guerres saintes. Odon de Deuil, qui accompagnait Louis VU en qualité de chapelain,

est le seul chroniqueur qui nous ait transmis quelques détails sur les malheurs de l'empereur Conrad. lues troupes d'Allemagne , partent de Nicée pour se rendre à Iconium ; trompées par les Grecs qui leur servaient de guides, elles n'emportent des vivres que pour huit jours, croyant arriver ainsi à Iconium dans une semaine. Après huit jours de marche, les provisions sont épuisées, et au lieu de se trouver dans le riche pays d'Iconium , les Allemands ne voient devant eux que des rochers et des montagnes qui ne leur offraient aucun chemin ; ils s'avancent encore pendant trois jours à travers des montagnes qui leur étaient inconnues. C'est là que l'armée impériale fut attaquée par une immense multitude de Turcs. Les pèlerins d'Allemagne , déjà affaiblis par la faim et par une pénible marche, se décidèrent tout-à-coup à la retraite. Cette retraite, qui ramena les Allemands à Nicée, fut comme une défaite qui dum plusieurs jours. L'empereur Conrad fut blessé de deux flèches dans cette déroute ; les chrétiens qui purent échapper au glaive ou aux javelots des Turcs arrivèrent à Nicée , affamés et pâles de besoin ; Odon de Deuil dit que plus de trente mille d'entre eux moururent de faim sur la route de Constanlinople. En racontant cette retraite désastreuse , le moine de Saint-Denis se plaint de la multitude inutile qui suivait l'armée allemande -, le souverain pontife avait défendu d'emmener des chiens et des' faucons^

avait prescrit aux chevaliers la forme de leurs vêteniens et de leurs . armes ; plût à Dieu , s'écrie le chroniqueur, que le saint pape eût aussi publié des réglemens pour le peuple , et que , retenant les faibles, il eût donné à tous les hommes forts un glaive au lieu d'une besace, un arc au lieu d'un bâton !

Il nous reste peu de documens géographiques qui puissent nous apprendre d'une manière précise dans quel pays se trouvaient les montagnes au milieu desquelles fut attaquée l'armée d'Allemagne. Tagenon , en décrivant la marche de Frédéric dans le pays de Laodicée, observe que c'est là qu'avaient été vaincues les troupes de Conrad; il ajoute que l'évêque de Freisingen y avait perdu ses sandales. Odon de Deuil qui traversa les montagnes de Laodicée avec Louis VIT,, dit que ces montagnes étaient encore toutes trempées du sang des Allemands;\e même historien reproche au gouverneur de Laodicée d'avoir entraîné l'armée de Conrad loin des chemins qu'il fallait suivre, et de s'être enrichi des dépouilles des pèlerins vaincus. Tous ces témoignages ne suffisent-ils pas pour nous prouver que l'armée de Conrad , égarée par ses guides, se trouva comme perdue dans les montagnes voisines de Laodicée et que c'est là qu'elle fut attaquée?

Le roi de France, resté campé sur les bords du lac Ascanius, alla au-devant de l'empereur, et pleura avec lui sur le triste destin des croisés alle^

inands. Conrad , instruit par ses propres malheurs, conseille à Louis. VII de ne point a'aventurer dans l'intérieur de FAsierMineure , mais de suivre les bords de la mer, quoique cette route fût la plus longue ; « il vaut mieux , lui disait-il , vivre plus k)ng-temps et lionorablement dans l'abondance, que de périr promptement et honteusement dans la misère; naguère j'avais une armée à laquelle un peuple infidèle n'aurait pu résister, et cette armée, vaincue par la faim, est tombée devant ceux qu'elle eut domptés, si elle avait eu des vivres. » Odon de Deuil parle do trois routes qui .menaient de Nicomédie à Antioche; en suivant la première, on pouvait aller en trois semaines à. Antioche; on arrivait à Iconium après douze journées de marche, et cinq jours après on touchait au territoire des Francs; les neiges des montagnes rendaient cette route très-difficile en hivei\ La seconde routé, appelée la route du milieu , était la plus sûre , la plus paui're et la plus longue; la troisième route est celle des bords de la mer; elle fut suivie par l'armée fran- <^aise. Ce chemin présentait des difficultés par. les escarpemens du rivage, par les torrens et les fleuves qu'on rencontre, et qui, selon l'expression d'Odoii de Deuil , remplaçaient pour les chrétiens les neiges cl les Turcs.

L'armée française se mit en marche à la fin de Faulonine; nos croist^s partaient pour l'Asie-Mineure -dans la saison où nous sommes, et les montagnes, Iça

fleuves et les vallons allaient se montrer à leurs yeux, sous le même aspect que nous les voyons maintenant ; cette coïncidence n'est pas sans intérêt quand il s'agit de suivre les traces d'une armée dans les. pays lointains.

L'armée française , partagée en deux corps , vient de Nicée à une cité appelée DeWfne^ bâtie .sur les. rives de la Propontide; le premier corps qui avait suivi le chemin direct, arrive à Démétrie après une demi-journée de marche; le second corps où se trouvait Louis VÏI, reste trois jours pour y arriver, parce qu'il s'était engagé dans des défilés et des mohtagnes. Odon de Deuil qui suivait le prince, dit qu'en tournoyant au milieu de ces montagnes, on se rapprochait alternativement des astres et de l'enfer; la troupe du roi découvrit un tchifflik dont tous les habitans s'enfuirent; un seul resta et fut fait prisonnier; ce fut lui qui servit de guide au roi pour gagner la ville où l'attendait le reste de l'armée. Toute cette côte de la Propontide est montagneuse, et je ne sais quel nom moderne pourrait nous représenter Démétrie. Odon de Deuil parle d'un torrent tortueux et rapide, que les chrétiens traversèrent à gué huit ou neuf fois en un jour. <( Presque tous les jours , dit le chroniqueur , nous rencontrions des montagnes escarpées et couvertes de rochers , des lits de torrens trèsprofonds qu'il était difficile de franchir, même quand ils étaient à sec , et qui auraient été des tom-

A09 beaux pour nous, s'ils eussent été remplis par les pluies ou Les neiges, m Un grand nombre de cités célèbres s'élevaient ou montraient leurs ruines sur les côtes que parcoururent alors les croisés français jiious avons visité nous-mêmes les débris de plusieurs de ces cités ; mais Odon de Deuil, quoiqu'il fut un des hommes les plus éclairés de son temps , ne cite aucune de ces villes , qui n'avaient point de noms pour les croisés ; le chroniqueur ne désigne pas un seul de ces fleuves^ auxquels se rattachent de glorieux souvenirs , et que les pèlerins rencontrèrent sur leur passage ; il règne dans nos vieilles chroniques je ne sais quel mépris pour les lieux et pour le ruinés. Le chapelain de Louis VII, en décrivant oet itinéraire , se borne à dire que l'armée trouva plusieurs villes en ruines, qui étaient défendues par des murailles et des tours. Les pèlerins passent auprès de Pergame et de Smyrne, et s'arrêtent à Ephèse -, en allant de Smyrne à Ephèse , ils durent traverser la grande plaine de Boudjia , arrosée par plusieurs petites rivières. Nos vieux auteurs ne nous disent point ce qu'était alors l'antique ville des Ephésiens; mais on doit croire, d'après leurs récits , qu'à cette époque il y avait encore au pied du mont Prion des habitations et des églises grecques.

Pendant son séjour à Ephèse, le roi de France^ reçut différentes ambassades de l'empereur Grec; les unes lui annonçaient l'approche des armées enne-

«mies et rînvitaient à se réfugier dans les châteaux voisins; les autres le menaçaient de la vengeance des Grecs dont il avait violé le territoire. Louis VII traita dédaigneusement les messagers de Manuel^ et ne tint aucun compte de le urs** menaces. Conrad qui avait suivi le roi de France jusquà Ephèse, reprit alors h chemin de Constantinople pour j passer l'hiver. L'armée française^ poursuivant sa route du coté de l'est, vint camper dans une vallée ,qu'Odon de Deuil appelle Décervion, et c'est là qu'elle célébra les fêtes de Noël. Cette vallée que j'ai traversée deux fois, se nomme aujourd'hui Ouadi-techi-kalessi (vallée du château des chèvres); on .m'a montré sur des montagnes voisines de vieilles masures que les Turcs ont désignées sous le nom de Château des chèvres ^ cette dénomination' a, été donnée à la vallée. Les tentes des Français étaient dressées sur les bords du Caystre. C'est dans cette vallée que les compagnons de Louis Vlï virent pour la première fois des Turcs; ceux-ci étaient ^enus en embuscades dans les pâturages où étaient répandus les chevaux de l'armée, et les chevaliers les repoussant au premier choc , rapportèrent joyeusement^ dit Odon de Deuil, les prémices de leurs têtes. Une pluie de quatre jours inonda la vallée où étaient campés les Croisés; le sommet dès montagnes se couvrit de neiges. Quand la pluie eut cessé et que le ciel fut redevenu serein . le roi, dit le chroiii(|ueur^ craigoani d'être arrêté

par les torrens, soit que les neiges vinssent à fondre, soit qu'il tombât du ciel des pluies nouvelles, abandonna la vallée d'Éphèse, et/se pourvoyant de vivres, s'achemina promptement vers Laodicée. »

Nous trouvons dans cet itinéraire l'événement le plus glorieux de la croisade de Louis VII 5 c'est la victoire remportée par Tarmée française aux rives du Méandre. Le passage du Méandre par Louis VIT est un fait d'armes aussi important pour nous que le passage du Granique par Alexandre . Odon de Deuil qui cependant avait vu les lieux, manque de précision et d'exactitude dans le récit qu'il a fait de cette marche de l'armée chrétienne. Je dois d'abord vous faire remarquer que le chroniqueur ne cite point le Caystre en parlant d'Éphèse, ni même en parlant de la vallée de Décervion où campa l'arrnée de Louis VU. Le Méandre est le seul fleu\*e dont il 'parle; la description qu'il en fait semblerait plutôt convenir au Caystre ; on ne peut pas dire que le Méandre coule au milieu de montagnes escarpées ; on ne doit point parler de la vaste plaine du Méandre qui était commune aux Lydiens, aux Cariens, aux Ioniens de Milet et de Myus, ayx OEoliens de Magnésie , comme d*une vallée assez large partagée, en deux par une rivière; si nous ne savions pas que la bataille fut livrée à peu de distance d'Antiochette, nous pourrions croire, d'après Odon de Deuil , qu'elle eut pour théâtre les rives du Caystre.

Je vais vous dire le chemin que suivit Louis VII depuis Éphèse jusqu'au passage du Méandre et de là jusqu'à Laodicée. En quittant la vallée du château des chèvres y les pèlerins passèrent à côté de Faneienne Tyrreum , remplacée aujourd'hui par une ville turque qui a gardé le nom de Tyra; ils laissaient à droite les montagnes où se trouve maintenant le bourg de Chirkingé, et marchant vers l'orient, ils traversèrent la chaîne appelée en turc Resténous-Dagh ; c'est probablement à peu de distance de Guzel-Hissar, que les croisés descendirent dans la plaine du Méandre. Les deux rives du fleuve étaient occupées par les Turcs; quelques troupes musulmanes étaient postées dans les montagnes, voisines de Guzel-Hissar^ et d'autres troupes étaient répandues dans la plaine. Louis VII ^voulant ranger ses bataillons en bon ordre ^ plaça au milieu tous ses bagages et tous les hommes faibles, et la tête, l'arrière et les flancs de l'armée furent protégés par les rtieilleurs chevaliers. Les croisés s'avancèrent ainsi lentement, restant toujours sur la défensrs^e. Mais ïe roi, harcelé sans cesse par l'ennemi, résolut enfin d'engager un combat décisif; il se disposa à traverser le fleuve en un gué dont le passage était défendu par les Musulmans. A peine quelques chevaliers eurent franchi le Méandre que la terreur se répandit dans l'armée ennemie. Plusieurs attaques contre les Turcs eurent lieu en même temps sur différens points du fleuve; la vie-

toire fut prompte, et les deux côtés de la plaine se couvrirent de cadavres ; le roi de France s'était précipité contre les Musulmans qui inquiétaient les derrières de Tarmée, il les poursuivit victorieusement jusque dans les gorges des montagnes ; la plupart de ceux qui échappèrent au glaive des Croisés prirent le chemin d'une petite ville nommée Antiochette y alors occupée par les Grecs et située non loin du lieu où les Français passèrent le Méandre. Malgré la pluie de fer qui tomba sur elle dans ce gloriei^x passage, l'armée chrétienne ne perdit pas un seul homme ; Milon de IVogent , noyé dans le Méandre, fut le seul croisé dont on eut à déplorer la perte. Comme aux yeux des chrétiens, un semblable triomphe ne pouvait guère arriver sans miracle, quelques pèlerins crurent voir, au moment du passage du fleuve, un chevalier vêtu de blanc qui portait les premiers coups dans le combat.

Nous aurons trouvé le théâtre de cette victoire .si nous découvrons un gué du côté d'Antiochette. Or, nous connaissons à deux lieues trois quarts, au nord d'Antiochette, un endroit où le fleuve, s'élargissant , permet aux hommes et aux chevaux de le passer sans trop de peine. C'est donc là que les compagnons de Louis VII ont dû traverser le Méandre sous les flèches de l'ennemi. A peu de distance de ce gué, au nord, est un lieu nommé Erlakschik. Antiochette, qui servit de refuge aux débris de l'armée musulmane, est connue aujourd'hui sous le

nom, de leni-Cher-KaJessi ; on voit les débris de celte ville, au sud du Méandre, sur la rive droite de la petite rivière àe Dondola; cette rivière est un embranchement du Méandre, et sort d'une montagne à huit lieues de là, au midi, près de Geira^ Tancienne Aphrodifîasj Anliochette est à une lieue et demie de l'endroit où le Dondola-Sou se jette dans le Méandre. Ce qu'il y a de plus important dans les débris de cette ville, c'est un stade assez bien conservé. La cité était bâtie sur une colline isolée , du haut de laquelle, les regards embrassent la riche plaine du Méandre. Un village, qui porte le nom de Dondola-Cher , avoisine les ruines de la petite Antioche. Louis Vil ne passa point par Antiochètte pour se rendre à Laodicée; il suivit la rive méridionale du Méandre et s'avança directement du côté de l'est; le mont Cadmus, appejé en Turc Babadagh, domine la plaine que traversèrent alors les compagnons de Louis VII. Depuis le gué où l'armée française passa le fleuve jusqu'à Laodicée, on peut compter treize lieues. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous de savoir la route qu'on suit maintenant pour aller de Sultan-Hissar à Laodicée. On va dans une heure de Sultan-Hissar au hour^à'Atkiay peuplé d'environ quinze cents habitans; à une heure un quart d'Atkia , se trouve le village deDalakiay habité par deux cents familles; une heure de marche vous conduit de Dalakia à NosU, cité turque de deux mille maisons j après un

autre quart d'heure de marche, on va de Nosli à Bazar-Keui, bourg de cinq cents maisons; deBazar- Keui au village nommé Oujak , deux heures de marche ; Oujak compte cent familles ; de ce village àOrta-Reui^ quatre heures de marche; Orîa-Keui;, bâti sur remplacement de l'ancienne Qrthodosia , est habité par cent cinquante familles ; d'Orta-Keui à Saraï-Keui, quatre heures de marche; Sarai-Reui a cinq cents maisons ; c'est là qu'on passe le Méandre. De là à Dénisli, huit heures de marche. La ville de Dénisli, qui s'élève à trois quarts d'heure au sud desfruines de Laodicée^ renferme une population de plus de quinze mille habitans; elle est gouvernée par un mutzelin. Les caravanes qui vont de Smyrneà Satalie^ s'arrêtent à Dénisli. On vante les jardins et les campagnes de Dénisli ; la beauté de la nature , lé mouvement des» caravanes , les mœurs douces et l'aisance des habitans , font de cette ville un agréable séjour. A l'époque du passage deChandler^ Dénisli n'était composé que d'un petit nombre de cabanes. Je ne vous parle point des ruines de Laodicée , parce qu'elles ont été décrites par beaucoup de voyageurs. Laodicée que nos chiihiiqueurs francs appellent Laliche , était bâtie sur deux collines au milieu desquelles passe le Lycus ; un pont jeté sur le Lycus rapprochait les deux collines; le pont subsiste encore; l'endroit où le Méandre se rapproclie le plus de Laodicée est à deux'lieues à l'ouest de cette ville.

Peut-être trouverez-vous un peu trop de sécheresse dans cette foule de petits faits et de détails géographiques j mais si vous songez que tout ce que je viens de vous dire est absolument neuf, vous m'excuserez facilement de m'être aussi long-temps arrêté sur les chemins de Laodicée.

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