‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 38 sur 47 · LETTRE LXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVIII

trixÉiiAtia: de louis vn depuis ijiodicée jusqu*'a satalie

Sultan-HissaF , riovembre <330,

L'armée de Louis VII ne fait que passer à Laodicée, qu'avaient abandonnée les habitans^ et prend le chemin de Satalie, du côté du sud. Dans cette direction, on rencontre, après deux heures de marche , des montagnes qui sont une continuation du Mont-Cadmus appelé en turc Bahadagh; ces montagnes embrassent une étendue de plusieurs lieues, et présentent d'horribles aspects. Rien n'est plus effrayant surtout que les gorges et les roui 27

chers qu'on traverse pour aller à Satalie j à droite , ce sont des blocs énormes en jpierre calcaire , qui se dressent comme une longue et haute muraille 5 à gauche, un immense précipice, au fond duquel on aperçoit des pointes de rocs et des masses détachées de la montagne ; entre l'abîme et la grande muraille escarpée , passe le sentier que suivent les caravanes; cet étroit sentier^ tracé sur la pente des rocs , consiste en trous réguliers, creusés par le passage des mules; il faut qu'à chaque pas, le pied de la mule s'emboîte dans ces trous; c'est Tunique voie que ces animaux puissent suivre ; s'il arrivait qu'une mule posât son pied ailleurs qu'au milieu de ces petites cavités ^ elle roulerait infailliblement dans l'abîme ^ Telle est la montagne eocécrahle dont parle Odon de Deuil ^ et qui devint si funeste à l'armée française. « Son sommet nous » semblait atteindre aux cieux, dit le chroni- )) queur, et le torrent qui roulait dans le fond » paraissait voisin de l'enfer. »

D'après la courte description que je vous ai faite des montagnes de Babadagh, vous pouvez vous expliquer d'avance tous les désastres qui attendaient l'armée chrétienne dans ces affreux passages. Louis VII envoya en avant Geoffroi de

» Ces détails nous ont été donnés par M. Léon de La Borde j ce jeune voyageur nous a donné aussi de précieuses indications sur le Méandre , sur le Sélef et le lac Adjighiul. M. Léon de La Borde travaille à une carie de TAsie-Mineure , vivement attendue dans le monde savant.

Bancon , et le comte de Maurienne , il fut convenu qu'on ne passerait ces défilés que le lendemain, et Tavant-garde avait ordre d'attendre le reste de l'armée sur la montagne exécrable. Le roi n'ignorait pas qu'il trouverait les Turcs dans les défilés , et voilà pourquoi il voulait que les deux corps d'armée les traversassent ensemble, ou restassent à portée l'une de l'autre. Mais l'avant-garde, oubliant les ordres du prince, franchit le passage et alla dresser ses tentes de l'autre côté de la montagne. Ainsi donc Louis VII resta seul avec son escorte pour protéger la foule des pèlerins et les bagages de l'armée. Cette arrière-garde devait être bientôt arrêtée par des obstacles invincibles et des périls inévitables. Les Turcs ne pouvaient manquer de profiter de la séparation des deux corps pour attaquer avec plus de succès cette troupe chrétienne qui déjà luttait péniblement avec les difficultés des chemins. « La foule s'accumule sur le même point, dit OdoQ de Deuil j lés pèlerins se pressent les uns sur les autres, et demeurent comme attachés sur la place j les bêles de somme tombent du haut des rocs escarpés , entraînant dans leur chute , et jusque dans les profondeurs de l'abime, tous ceux qu'elles rencontrent j les rochers eux-mêmes , sans cesse déplacés, faisaient un grand ravage, et ceux de nos gens qui se dispersaient de tous côtéjs pour chercher les meilleurs chemins, avaient à craindi-e également et de tomber eux-mêmes, et d'être en-

traînés par les autres. » Ajoutons à ces difficultés des lieux y les Turcs et les Grecs qui poursuivaient de leurs flèches les malheureux croisés ; on entendait la chute continuelle des hommes y des chevaux et des mulets , et le gouffre se remplissait des débris de Tarmée chrétienne.

Quoi de plus touchant que le dévouement courageux de Louis VII au milieu de ces gorges où son peuple tombait de toutes parts comme un faible troupeau! Oubliant sa propre vie, dit le chroniqueur^ pour la foule qui périssait^ leprince se précipite dans les rangs de la multitude musulmane^ et parvient à dégager la troupe des pèlerins. Louis VII et les barons qui le suivaient, eurent à soutenir les attaques d'un ennemi cent fois supérieur en nombre ; Fescorte du roi périt tout entière dans cette mêlée; « Devenus hommes de pied , dit le chroniqueur, les chevaliers , couverts de leurs cuirasses, se noient dans les rangs épais des ennemis comme dans une mer. » Louis VII, conservant toujours un cœur de roi, saisit les branches d'un arbre, et s'élance sur le haut d'un rocher; là les flèches des Turcs viennent frapper inutilement sa cuirasse , et , debout sur son rocher comme sur un mur ou une tour de guerre, il fait tomber autour de lui les têtes et les bras de ceux qui l'assiègent. Odon de Deuil interrompt le récit de cette journée désastreuse par des larmes et des sanglots; la plume échappe à sa tremblante main , son àme est déchi-

rée , car c'est là que les plus belles fleurs de la France se fanèrent aidant d'avoir pu porter des fruits dans la ville de Damas.

On aime à voir le chroniqueur ;s'attendrir ainsi sur les malheurs de l'armée française ; chacune de ses impressions est une douleur , et ce touchant patriotisme donne un intérêt de plus à sa narration. Oh î pourquoi n'ai-jc pu moi-même traverser ces montagnes de Babadagh , consacrées par de si nobles souvenirs! J'y aurais traîné mes pas de roche en roche , pour chercher la trace du sang français , j'aurais mesuré des yeux ce profond abîme, qui fut le tombeau de tant de pèlerins , et peut-être le destin m'eût-il fait découvrir ce rocher, vrai trône de gloire^ où le roi de France se montra si grand.

Le lendemain les chevaliers et. la foule des pèlerins se réunissent; les croisés de l'avant-garde qui avaient rejoint le roi pendant la nuit, marchent avec l'armée. Les ennemis, semblables aux bétes féroces qui deviennent plus cruelles lorsqu'elles ont goûté du sang ^ ne cessaient d'inquiéter les chrétiens. Pour mettre plus d'ordre et d'unité dans la défense, la conduite de l'armée fut confiée au commandement des frères du Temple; chaque chevalier, chaque brave eut son poste à défendre, et le peuple fut ainsi protégé dans sa marche. En quittant les montagnes de Babadagh, l'armée entra dans une plaine ; elle rencontra sur son chemin deux rivières distantes d'un mille l'une de l'autre, entourées de

marais profonds et difiicyes à traverser; avant d'arriver à la seconde rivière , les Croisés eurent à passer entre deux rochers élevés; l'un de ces rochers fut occupé par les chevaliers, l'autre par les Turcs; « ceux-ci , dit la chronique, prenaient leurs bonnets et les foulaient aux pieds, voulant annoncer par là qu'ils se feraient écraser plutôt que d'abandonner cette position. » Mais le corps des hommes de pied suffit pour chasser les Turcs de la hauteur qu'ils occupaient, et bientôt les chevaliers, poursuivant les fuyards, couvrirent de leurs cadavres les marais voisins des deux rivières.

Pour aller des montagnes de Babadagh jusqu'à Satalie , les Croisés français marchèrent douze journées ; le trajet n'est pourtant que d'environ cinquante lieues ; mais il faut souvent passer par des pays montueux , stériles et déserts , et les pèlerins , manquant de vivres et souffrant de la faim, ne pouvaient s'avancer que lentement. D'ailleurs l'ennemi les harcelait toujours; l'armée chrétienne eut à soutenir quatre combats et quatre fois elle remporta la victoire. Les montagnes qui s'étendent du côté de Satalie ne sont pas plus habitées aujourd'hui qu'au temps de Louis VII ; on ne peut citer sur cette route aucune ville importante ; les villages qu'on y trouve renferment une population rude et sauvage comme le pays qu'elle habite ; ce n'est pas là qu'on doit chercher les débris vénérables des temps passés, les monumens d'une ancienne gloire ; cette contrée

n'a jamais vu de grandes^choses^ et le passage de Louis Vil est le plus grand événement dont ce flésert ait pu garder le souvenir.

L'armée française trouva à Satalie des vivres en abondance ; elle célébra dans cette ville là fête de la purification de Marie comme elle avait célébré dans la vallée d'Ephèse les fêtes de Noël : entre ces deux solennités que d'exploits , de misères et de catastrophes ! Vous avez raconté le séjour des pèlerins français à Satalie j vous avez dit comment Loui§ VII et la plupart des chevaliers^ embarqués à Satalie, parvinrent à Antioche après trois semaines de navigation. La foule des pèlerins qui devait se rendre par terre à Tarse , ne se mit point en route , parce que le gouverneur de Satalie, manquant à la foi jurée, refusa de lui donner une escorte; ce pauvre peuple venu de France mourut de maladie ou de faim sous les murailles ou dans l'enceinte d'une ville chrétienne. Huit pu dix mille pèlerins jeunes et vigoureux ne voulurent point périr ainsi misérablement sous leurs tentes ; rangés en deux corps d'armée , ils allèrent chercher une mort glorieuse en combattant pour la croix; deux fleuves qui coulaient dans le voisinage de la ville, se présentèrent sur leur passage; le premier, qui n'était ni Tàrge ni profond , fut traversé sans peine ; c'est le Cestrus appelé en turc Ak-chai; le second roulait beaucoup d'eau et ne pouvait être passé qu'à la nage ; c'est l'Eurimédon appelé en turc Capri-sou, qui se jette

dg^ns la mer à peu de distance à lest de Satalie. Lés Croisés reculèrent devant la profondeur de ce fleuve,'- et c'est en revenant sur leurs pas qu'ils furent pfiç ou massacrés par les Turcs. J'espère avoir plus tard occasion de vous parler de l'état présent de Satalie appelé aujourd'hui Antaliah ou Adaliah^

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