‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 43 sur 47 · LETTRE LXXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXX

rtxa Jixs roRBns, biicaiixa. . ix poèuse du corsaire

SE LORJD BYROS. - PATmOS.

A bord de la Truite , 4 janvier 1831

Après avoir couru de longues bordées , nous sommes entrés enfin dans le grand boghas de Samos. Nous avons d'un côté les îles Formis, et de l'autre l'île de Ni caria; les îles Formis ne présentent que des roches arides et désertes ; Nicarie offre de loin ses sommets gi'isâtres , sillonnés par les torrens , et couronnés de quelques bouquets desapms. Les marins ne traversent point ce détroit sans être saisis de crainte^ car c'est là que les corsaires attendent leur proie ; tous les rivages que nous voyons sont bordés de criques, de petites anses, de ports formés par des écueils; les corsaires sortent de là pour tomber

sur les navires marchands , comme les bêtes fauves sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les pasteurs. Ce spectacle joint aux souvenirs qu'il rappelle^ attristait mes pensées; le bruit monotone des vagues, les cris des oiseaux de mer, les nuages qui couvraient l'horizon , ajoutaient à la disposition mélancolique de mon esprit. En doublant la pointe de Nicarie, on nous a montré une tour abandonnée qn'on appelle la tour des Pirates; j'ai voulu relire en présence de cette tour le Corsaire de lord Byron, comme j'avais lu au mois de juillet dernier la Fiancée d'AbydoSy sur les rives delà mer d'Hellé. «Lorsque les pirates, dit le poète, » aperçoivent leur lie favorite, les rochers semblent » leur sourire; un murmure joyeux se fait entendre » dans le port; la flamme des signaux brille sur les » hauteurs; les chaloupes plongent dans la baie; les M dauphins se poussent en se jouant à travers l'é- » cume des flots ; l'oiseau de mer, à la voix discor- » dante, les salue de son cri rauque et aigu. » Voilà à peu près tout ce que dit le poète de son île des Pirates; il faut avouer que , pour l'exactitude des descriptions et la vérité des couleurs locales, le poème du Corsaire ne gagne pas à être relu sur les lieux comme VIliade et VOdyssée; mais pour la peinture des noires passions, pour la chaleur entraînante du style, pour l'éclat des images, que de beautés renferme le poème anglais ! combien il est au-dessus de la Fiancée d'Abydos ! Le Corsaire m'a

•453 charmé dans la plupart de ses tableaux ^ et mon plaisir serait complet si je n'éprouvais de temps à autre quelque répugnance pour les personnages que le poète met en scène. Comment trouver en effet un côté héroïque et voir des enfans de la gloire dans des écumeurs de mer;, surtout lorsqu'on traverse les boghas de Samos, remplis encore du souvenir de leurs brigandages !

Le monde n'offrait-il au génie de Byron d'autre héros qu^un corsaire chargé decrimesjh qui il ne reste qu'une vertu/ Conrad s'en prend à tous les hommes des injustices qu'on lui a faites, et des crimes même qu'il a commis; le remords n'est chez lui qu'une misanthropie sombre ; il s'accuse , il se hait avec le genre humain; pourquoi faut-il que la muse chagrine d'un grand poète ne se plaise que dans la peinture des passions qui tendent à séparer l'homme de ses semblables, et le mettent en guerre avec les sociétés telles qu'elles sont ! Il y a déjà tant^ d'esprits malades qui sont mécontens de notre pauvre univers; il y a tant de ^ens qui sont toujours prêts à mettre la main à l'œuvre , lorsqu'on leur parle de changer les lois et les mœurs des peuples, de réformer jusqu'au génie de l'homme , de refaire jusqu'à la vertu ! ils donneraient volontiers à la raison d'autres règles, à la morale d'autres maximes, à la conscience d'autres remords; les merveiUes.de la création ont peine à trouver grâce devant ces sage& mécontens; le désordre du chao& a quelque

chose qui leur plaît, et s'ils pouvaient s'asseoir un moment sur le trône de Dieu, nous les verrions, je crois , refaire tout ce qui existe, et maudire tout ce qui a existé;; à leurvoix, les ténèbres prendraient la place du jour ; l'empire du monde serait abandonné aux passions brutales, au grossier instinct; Thomme, roi de la nature, serait jeté nu dans les déserts, et tout ce qu'a fait la sagesse humaine serait effacé de la terre. Ne sont-ce pas là les rêves funèbres de Satan? Ne doit-on pas s'affliger que ce profond dégoût pour le monde tel qu'il est, que cette maladie sombre vienne quelquefois se mêler aux plus nobles inspirations de la poésie moderne ? Je venais de fermer le poème du Corsaire j et je me livrais à mes tristes pensées , lorsque le vent du nord s'est levé ; il a fait disparaître les nuages qui couvraient l'horizon, et nous avons revu le soleil d'Orient dans son éclat accoutumé. Les roches de J^icarie , celles des îles Formis , couvertes de nuées blanches semblaient fuir sur les flots lointains. La côte méridionale de Samos s'offrait seule à notre vue, et tous nos regards se portaient vers une colonne du temple de Junon qui reste encore debout sur le cap €ora . A mesure que nous avancions à l'est, la montagne de Patmos se découvrait devant nous ; sur le sommet de cette montagne pierreuse et aride, s'élève une cité assez bien bâtie, et près de là le monastère de Saint-Jean , qui ressemble à une forteresse. Notre pilote grec, qui a long-temps

habité Patmos^ nous a donné sur cette île quelques renseignemens. Patmos a deux bons ports qui ne lui servent de rien , et qui ont Finconvénient de lui amener des corsaires. Presque tous les habitans de nie sont dans la cité ; le peuple y est pauvre , mais il vit en paix ; Tair y est sain^ et la peste ^ qui désole souvent les iles^ n'a jamais porté ses ravages dans Patmos. Patmos a de plus un collège renommé, qu'on pourrait appeler l'université de FArchipel : on y enseigne le grec littéral , l'italien , la rhétorique, la logique : il y vient des élèves même de la Morée. Le rocher de Patmos n'a point tenté les Osmanlis , qui ne s'y montrent point et se contentent d'un léger tribut. Jamais on n'y aperçut l'ombre d'un minaret , jamais on n'y entendit la voix d'un muezzin ; la cloche, qui retentit à toute heure sur la montagne de Patmos, annonce à la fois que la religion y fleurit , et qu'on n'y vit point dans la servitude. Tandis que dans toutes les îles on s'agite pour être indépendant, Patmos n'a rien eu à faire pour être libre , et la liberté est venue pour elle comme une plante, comme une fleur à9 sa montagne. Au milieu de cet Archipel toujours* troublé par des passions nouvelles, partout armé contre l'oppressiiDn , Patmos est la seule île peut-être qui soit véritablement libre, car les révolutions sont quelquefois le pénible enfantement de la liberté, mais il s'en faut de beaucoup qu'elles, soient la liberté.

Ce qui a donné de la célébrité à Patmos , c'est le séjour de saint Jean Févangéliste ; l'Apôtre nous apprend lui-même qu'il avait été exilé en ce lieu -y «j'ai été envoyé , dit-il, dans l'ile appelée Patmos, pour le témoignage que j'ai rendu à Jésus. » On montre au-dessous du couvent de Saint' Jean une grotte où le saint entendit derrière lui une voix forte et éclatante comme le son d'une trompette ; ce fiit cette voix qui lui dicta TApocalypse qu'il envoya aux sept églises de l'Asie, représentées sous l'emblème des sept chandeliers d'or. L'île de Patmos est la seule des iles de l'Archipel où les dieux du paganisme niaient point eu de temple. Son illustration n'a commencé qu'avec le christianisme , et sa gloire est toute dans les prédications et dans les prophéties d'un Apôtre de l'église chrétienne. Je n'ai point la prétention de comprendre l'Apocalypse , encore moins ceux qui ont voulu nous l'expliquer. Mais lorsqu'on a vu comme moi le soleil se coucher sur la montagne radieuse de Patmos, on ne s'étonne point qu'en ce lieu l'imagination humaine ait été entraînée dans des visions célestes , et qu'un favori de Dieu y ait reçu des inspiratiojas qui paraissent au-dessus de la raison et de» l'intelligence de l'homme.

Mais il est temps de faire nos adieux à ce brillant Archipel, qui fait l'admiration des poètes et le désespoir des marins; tandis que les premiers ne peuvent détacher leurs regards de ces îles dont cha-

cune leur offre un souvenir de l'antiquité, les autres tremblent sans cesse à la vue de ces côtes dont chacune leur montre un écueil et leur fait craindre un naufrage. Nous voilà maintenant en face des îles de Léro, de Lipso et de Calymnos^ auxquelles je ne saurais plj^is donner mon attention y nous sommes partout^nvironnés d'ilôts et de terres sans nom, semés au milieu de la mer. Il semble que nous naviguons à travers plusieurs grands lacs qui communiquent les uns avec les autres.

Nous avançons lentement ; nous revenons quelquefois sur nos pas ; nous restons souvent à la même place j ainsi les tableaux qui s'offrent à nos yeux ont peu de variété. Je n'ai d'autre moyen ici , pour animer un peu ma narration et la rendre intéressante, que de vous faire part de mes observations nautiques. On a déjà remarqué que les vagues de l'Archipel sont moins fortes et plus précipitées que celles de l'Qcéan, ce qui a fait dire qu'elles bondissaient comme des béliers, sicut arietes. Pendant la tempête , l'horizon est cramoisi foncé, parsemé de points noirs; quand la mer est tranquille, nous ne distinguons sur l'immensité des eaux qu'une belle couleur bleue. La terre aussi produit des vents qu'elle .oppose à ceux de la mer; ils se succèdent avec tant de rapidité , que nous les distinguons à peine, et que la voile indécise trompe parfois la vigilance du pilote et met tout à coup la manœuvre en défaut : rien n'est plus chan-

géant que l'aspect du ciel; souvent le tonnerre gronde et le soleil brille encore 3 tout-à-coup le firmament s'obscurcit, et bientôt du sein même de Forage, nons voyons sortir l'arc-en-ciel dont les colonnes éclatantes s'appuient sur les flots de la mer, ou sur les montagnes des îles. Parfois nous voyons accourir des dauphin^p; tantôt ils nous suivent, tantôt ils viennent au-devant de nous; réunis en troupes, ils accompagnent notre bâtiment comme une escorte d'honneur qui nous serait envoyée par une des puissances de Fonde: mais déjà ces compagnons nous ont quittés, et sont remplacés par des nuées de petits poissons qui cherchent leur pâture sur les eaux sillonnées par la Truite , et qui s'élancent autour de la gabarre , semblables aux troupes de passereaux qui voltigent autour de la ferme. Quelquefois les matelots leur jettent un hameçon perfide; ces poissons, en s'approchant , étalent mille couleurs ; il nous semble voir des topazes, des émeraudes vivantes, qui fendent les. flots azurés avec la rapidité de l'éclair. Tels sont les spectacles qui nous occupent souvent pendant plusieurs heures.

Je voudrais varier l'aniformite de mes tableaux, et descendre avec vous par la pensée dans les profonds abîmes sur lesquel nous naviguons. Ces abîmes , comme la terre qui se montre à nos yeux , ont leurs montagnes, leurs collines^ leurs vallées,, leurs plaines ; ils ont leurs zones, leurs tempéra-

tures diverses ; les saisons s'y succèdent avec leurs productions et leurs fruits; il n'est point d'antre ereux qui ne soit tapissé de verdure , point de rocher sur lequel ne croissent des mousses , point de plaine étendue qui ne se couvre d'algues et de fucus. Cette flore, que nous dérobent les eaux, a moins d'éclat sans doute que celle qui brille à la clarté du soleil, mais peut-être est^elle plus variée dans ses formes , plus nombreuse dans ses espèces! Que vous dirai-je de la population des mers, innombrable comme le sable de leurs rivages ? Parmi les habitans de ces vertes retraites , les uns restent attachés à la roche d'où ils semblent sortis, d'autres habitent leur maison de corail ou de nacre ^ les autres le limon qui les a produits ; d'autres voyagent d'île en île, de climat en climat, de mer en mer ; plusieurs ressemblent aux animaux qui habitent nos campagnes et nos forets, et l'homme, dit-on, a retrouvé son image parmi les hôtes de l'Océan. Quel historien de la nature décrira toutes ces peuplades diverses cachées sous les flots ? qui nous dira les passions, les discordes, les guerres qui troublent ces régions ignorées ? que d'êtres animés ou inanimés doivent rester sans nom, et ne seront jamais connus que du dieu qui les a créés !

On ne peut regarder la mer sans songer aux générations d'hommes qui ont disparu dans ses abîmes ; depuis le jour où l'homme osa , pour la première fois , braver les flots sur un tronc d'arbre „

que de cadavres^ que de richesses ont été ensevelis dans la profondeur des eaux! Cette mer^ si aztirée et si belle , n'est-elle pas le plus vaste des sépulcres? Tandis que des îles sont sorties du sein des mers , d'autres îles ont été englouties dans les flots. D'antiques cités ^ que l'histoire nomme à peine, sont couchées au fond des abîmes avec leurs temples, leurs palaii leurs trésors -, c^est là qu'on pourrait contempler les ruines des âges primitifs du globe , qu'on pourrait retrouver les premières archives du genre humain. Mais, ô contraste de la faiblesse et de la puissance ! l'homme qui a mesuré la carrière du soleil, qui a pesé dans ses balances les constellations du ciel, qui a compté les étoiles de la nuit ; l'homme pour qui les cieux n'ont point de lieux inaccessibles, n'a pu descendre à quelques toises au-dessous de la surface des eaux, et les portes ténébreuses de l'abîme, ostia tenebrosa, semblent rester à jamais fermées pour lui !

Pendant que ces images poétiques viennent rompre pour nous la monotonie de la route , un vent favorable se lève , et nous porte en face de l'île de Cos. Nous voilà entrés dans la rade.

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