LETTRE LXXXI
lU; DE COS.
A bord de la Truite , du 6 au i 0 janrier {Z^\,
Nous avons devant nous la ville de Cos ou de Stanchio ; sa forteresse, Fétendart du croissant, les drapeaux consulaires qui flottent sur ses murs blanchis, lui donnent au premier abord un aspect imposant; la ville est située an pied d'une montagne. La rade où nous avons jeté l'ancre s'étend comme un grand lac entre les cotes d'Asie et les rivages de l'île ) rien n'est magnifique comme cet immense paysage dans lequel on aperçoit d'un côté la ville de Cos, et de l'autre les montagnes de Pétesseet de Boudroun.
Nous nous sommes rendus en débarquant chez
J'agent consulaire de France^ M. Davenat, qui nous a reçus avec beaucoup de cordialité. M. Davenat représente à lui tout seul les cinq puissances dont le pavilloiî est connu dans les mers d'Orient. Lorsqu'il arrive dans la rade un navire français, il déploie le pavillon de France; il arbore le drapeau d'Autriche pour un bâtiment autrichien, celui de Sardaigne pour un bâtiment sarde; il fait de même pour tout ce qui vient sous le pavillon russe ou anglais. Ainsi point de querelles, point de jalousies diplomatiques, et si la guerre se fait entre les états maritimes de l'Europe, elle ne commencera pas par l'île de Cos. *
Le jour même de notre arrivée, le consul nous a présentés au gouverneur de l'île ; nous avons trouvé dans Ali-Bej un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, la barbe grise, la taille haute, et le dos voûté comme la plupart des Turcs; son regard est doux et triste, son front paraît soucieux; le costume de la réforme ne lui sied pas et lui donne un air gauche; au premier aspect, il montre tout le flegme d'un Osmanli, et les premières paroles de sa conversation ont quelque chose delà timide réserve d'un derviche. Il a beaucoup voyagé en Europe et en Asie ; il nous a parlé de plusieurs officiers de la marine française qui l'avaient reçu à leur bord , et du duc de Richelieu qu'il avait vu autrefois en Crimée. Les bons procédés des Français envers lui, lipus ont valu de sa part un accueil très affectueux;
il nous a invités à rester quelques jours à Stanchio^ nous promettant de faire tout ce qui dépendrait -de lui pour rendre notre séjour agréable, et pour faciliter nos courses dans l'intérieur de l'île.
Après avoir fait connaissance avec le consul et le pacha, notre troisième visite a été pour le fameux platane y mentionné dans nos géographies du seizième et du dix-septième siècle. Cet arbre a aussi son histoire comme les peuples de l'Archipel. Il y a un demi-siècle qu'il couvrait de ses rameaux la plus grande place de Cos. Une de ses principales branches est tombée depuis quelques années; malgré cette perte, le patriarche du règne végétal conserve encore un air de majesté et de grandeur. Les branches qui lui restent, affaissées sous le poids des ans , s'éteijdent horizontalement à une grande distance ; plusieurs sont supportées par des colonnes de marbre qui ont soutenu autrefois un temple d'Esculape ou d'Apollon ; ces appuis se trouvent là depuis si long-temps que la pierre a pénétré dans l'écorçç , • çt qu'elle semble faire partie de l'arbre dont elle supporte les rameaux. Le platane de Co» ou de Stanchio est révéré des Grecs et des Turcs , qui le mettent au-dessus de toutes les antiquités du pays et qui ne manquent pas de répéter aux voyageurs qu'Hippocrate donnait des consultations sous son ombrage.
Nous avons parcouru la ville, dont la population n'est guère que de trois mille âmes, h^i maisons y
sont bâties en pierres^ la plupart des rues sont comme des égoûts qu'on a de la peine à traverser ^ surtout après la pluie. Un temple d'Esculape s'élevait autrefois dans un faubourg de la ville; c'est là qu'on tenait un registre fidèle des maladies humaines et que la médecine était regardée comme lé secret des Dieux 3 c'est là qu'Hippocrate puisa cette science qui lui a fait une si grande renommée parmi les hommes; on ne retrouve plus aujourd'hui l'emplacement du temple d'Esculape; les statues et les autels du dieu, les moîiumens pieux élevés par l'humanité reconnaissante, tout a été dispersé; on nous a montré sur une place publique un des autels votifs consacrés au dieu de la médecine ; on en a fait un abreuvoir pour les knes et les mulets.
Ce qu'il y a aujourd'hui de plus remarquable dans la ville de Stanchio, c'est la citadelle bâtie parles chevaliers de Rhodes. On aperçoit encore sur les murailles les armes des chevaliers ; elles sont mêlées à des fleurs-de-lys , ces glorieux symboles de la France, qui tombent chaque jour à Paris sous la faulx des révolutions , et que le temps a partout respectés en Orient; Nous avons aperçu sur les murs de la ville plusieurs inscriptions ou fragmens d'inscriptions , qui ont été copiés par d'autres voyageurs. La muraille extérieure du château offre, du côté de la mer, les restes d'un bas-relif, qui nous a paru un chef-d'œuvre de la sculpture des anciens. Comme il était d'une grande dimension , les ou-
vriers qui Font employé dans la construction de 1 edifice, Font divisé en quatre morceaux; ils en ont placé deux en bas et deux en haut ; on croit gêné-' ralement que ce bajj-relief représente les noces de Neptune ou celles de Bacchus. Il renferme un grand nombre de figures dans des positions diverses, et toutes sculptées admirablement. Un chef-d'œuvre aussi précieux aura été sans doute trouvé parmi les ruines d'Halicarnasse ou de Gnide. Les Grecs de Cos sont persuadés que dans l'intérieur de la citadelle , on conserve un buste d'Hippocrate , et qu'on y trouve une petite chambre qui fut habitée par le père de la médecine: Le peu de respect que les Turcs ont pour l'im'age de l'homme, ne permet guère de croire qu'ils aient pu conserver un buste , fût-ce même celui de Mahomet; quant à la chambre d'Hippocrate , le gouverneur que j'ai interrogé là-dessus, n'en a jamais entendu parler. A défaut d'anciens monumens , nous avons trouvé chez un médecin grec les OEiwres cTHippocrate, édition de Venise. Nous nous sommes arrêtés surtout dans le volume à ces nombreux messages qu'adressaient au vieillard de Cos les rois et les cités. Nous avons relu avec délices les lettres qu'il éi^rivait lui-même à ses amis ; cette correspondance nous a paru si intéressante et si remplie de traits curieux, que M. Poujoulat s'est chargé d'en faire pour vous un extrait, et d'y ajouter l'expression poétique de nos
admirations.
Le surlendemain de noire arrivée^ nous sommes montés à cheval^ et nous avons été visiter la fon- 'taine d'Hippocrate ; cette fontaine, qui fournit de Feau à la ville, est sur une haute montagne, à trois milles environ du rivage de la mer : on" entre dans le vieux monument de pierre qui renferme la source , par une porte semblable à celle du temple de Cybèle au mont Sipile. Deux murs en pierres , taillées et rangées en forme cyclopéenne, sont surmontés d'une voûte angulaire , également en pierres cjclopéennes ; ce passage ou ce conduit est large de trois ou quatre pieds, -haut de huit à dix pieds. L'eau s'écoule dans un lit de pierre. Le lieu d'où jaillit la source est une rotonde assez élevée, qui a une ouverture par le haut -, plusieurs' des pierres employées à cette construction paraissent usées par le temps, et leur seul aspect annonce la plus haute antiquité.
On serait fort mal vu à Cos , si on doutait un moment que l'édifice de la fontaine n'eût été bâti par Hippocrate ; les Turcs et les Grers , qui se rencontrent si rarement dans un même sentiment ou une même idée^ se réunissent pour honorer le père de la médecine, et pour conserver tout ce qui peut nous parler de sa gloire. Cet Orient qui ne se souvient plus des grandes choses du temps passé, n'a point oublié Hippocrate; tous les âges, toutes les sectes ont gardé sa mémoire. On aime à voir les peuples se rapprocher ainsi au souvenir d'un bienfaiteur de
riiumanilé, on aime à voir cette vi.^néralion touchante qui doit donner au simple jnonument cFune fontaine la durée des monumens de Pharaon.
La fontaine arrose une esplanade couverte de gazons; près de là s'élèvent de beaux platanes. Les Turcs viennent quelquefois s'asseoir sous ces ombrages 5 et ce lieu réunit les Grecs dans leurs jours de fêtes. En descendant la montagne, nous avons suivi les eaux de la fontaine ;, qui roulent de cascade en cascade , de vallée en vallée , jusqu'à l'aqueduc par lequel elles arrivent dans la cité. La campagne paraît assez bien cultivée ; on rencontre sur les coteaux beaucoup de brebis et de chèvres , une grande quantité de perdrix. Quoique nous ne soyons qu'au commencement de janvier, les amandiers et les fèves sont en fleurs , et la jonquille jaune brille à travers l'éclatante verdure des prés. L'île de Cos et son soleil qui se montre à travers des vapeurs blanches, nous rappellent notre mois d'avril de France.
Nous avons dîné hier chez le gouverneur ; nous sommes arrivés chez lui à midi ; il était debout , et nous attendait à l'entrée de son appartement; il nous a conduits dans la salle à manger; on avait déjà dressé une table, qui avait été empruntée au consul de France. La nappe du festin était bordée tout autour de tranches de pain trèsminces. Il n'y avait sur la table ni carafe, ni bouteille, ni fourchette, ni couteau; nous étions dix
convives ; chacun des convives avait devant lui un verre dans une cissiette , une serviette d'un fort beau linge, brodée en or. On a commencé par une soupe de riz au gras , assaisonnée avec du citron ; elle était servie dans un grand vase de porcelaine ^ où nous puisions tous ensemble^ avec des cuillères de nacre ou de bois d'ébène. On a servi ensuite la moitié d'un mouton rôti ; il se trouvait découpé en petits morceaux^ de manière que chacun de nous a pu en prendre sa part avec les doigts. A ce plat copieux ont succédé une grande quantité d'autres plats, qu'on servait un à un, ou deux à deux^ chaque plat de viande se trouvait mêlé à un plat de sucrerie ou de pâtisserie. Les plats se suivaient avec une grande rapidité 3 nous en avions déjà vu passer plus de cinquante sur la table 5 ce n'était pas la moitié de ce qui nous était destiné ; nous avons demandé grâce au gouverneur. A la fin le pilau est venu faire la clôture d'un dîner qui aurait suffi à nourrir toute la ville de Cos.
Ali-Bey a fait les honneurs du banquet avec une grâce parfaite ; il n'a point épargné le vin de Cos à ses convives , et le silence qu'on observe ordinairement chez les Osmanlis, n'a pas régné un seul instant dans notre festin. Quand nous sommes sortis de table ^ on nous a donné du savon et versé de l'eau pour nous laver les mains. Une particularité que je ne dois pas oublier, c'est que tous les pla^s qui ont passé devant nous^ ont été servis en-
suite 3UX officiers de la maison, puis aux simples serviteurs, enfin, aux étrangers et aux pauvres. Cet usage est généralement suivi en Turquie j le harem, la famille, les domestiques, les esclaves^ les mendians, tout le monde vit du dîner dii maître, et lorsqu'il y a une fête chez un homme riche , toute la maison se réjouit.
Après le dîner, nous avons suivi le bey dans la salle de réception ; la conversation a roulé sur Fîle de Cos; la population de l'île est de vingt mille âmes; les principales productions du territoire sont les citrons, les oranges, les raisins secs; les exportations faites dans l'année qui vient de s'écouler (i83o), ont été évaluées à plus de cent mille thalaris (cinq cent mille francs). Nous avons complimenté Ali-Bey sur son gouvernement; il passe pour avoir supprimé tout ce qu'il y avait de trop onéreux dans les impôts; on vante surtout son désintéressement ; il a répondu à nos complimens , en nous disant qu'il avait la mission de protéger et non de ruiner le peuple. Un gouverneur, nommé par le sultan, nous a-t-il dit, est comme le soleil que Dieu envoie pour mûrir les moissons, et qui ne retient rien pour lui des bienfaits qu'il est chargé de répandre; nous avons félicité de bon cœur. le généreux Ali-Bey. Heureuse la Turquie, si tous les pachas suivaient son exemple, et ressemblaient , comme lui, au soleil qui ne prend point la dîme des moisjons î
Au milieu de notre entretien ;, il nous est armé un santon , espèce de fou ou de saint musulman presque nu, et n'ayant qu'une chemise tombant a mtDitié sur son dos ; le bey le nourrit y et pour prix de cette charité^ il fait de temps à autre quelques prophéties ; il s'applaudissait d'avoir annoncé notre arrivée, avant que notre bâtiment eût paru dans la rade; il a fini par nous demander quelques paras, et nous avons payé volontiers notre bien-venue, annoncée ainsi miraculeusement. Ces sortes de fous ont un véritable empire sur \es grands qui sont obligés de les supporter, sous peine d'exciter les murmures du peuple j vous savez que la religion musulmane ordonne à ses disciples de secourir les pauvres, et que chacun doit prélever une partib de ses biens pour des actes de charité. Il arrive quelquefois que des mendians , plus hardis que les autres, viennent percevoir eux-mêmes ce tribut imposé à leur profit, et ceux qu'on rencontre ainsi dans la maison des riches^ sont comme des espèces de garnisaires qui vont s'établir chez les contribuables en retard.
Nous avions formé le projet de visiter plusieurs villages des îles qui renferment des restes de l'antiquité ou du moyen-âge. Le village de Pili^ celui d'Antifali, celui de Céphalos, ont des ruines que les voyageurs n'ont point reconnues; les chevaliers de Rhodes y avaient bâti des tours et des châteaux , dpnt on voit encore les débris. Comme la^pluie n'a
paix cessé de tomber ^ nous avons été obligés de rester à Stanchio. Le consul de France nous a donné à dîner avec Ali-Bey qui lui avait demandé un dîner à la française. Le gouverneur s'est placé à table à côté de la maîtresse de la maison ; il n'a pas eu la moindre peine à se plier à nos manières; il ne s'est montré, embarrassé que pour se servir de sa fourchette. Nous avons remarqué qu'il s'en est tenu religieusement pendant tout le diner à l'eau de la fontaine d'IIippocrate. Au dessert , il a voulu verser le viivde Champagne aux dames ;.on a porté tour à tour des toasts au beau sexe d'Orient et à celui d'Occident. En sortant de table^ j'ai demandé au bey s'il avait un harem. Il m'a répondu que non; il a voyagé toute sa vie^ et dans la carrière qu'il suit maintenant , il est toujours à la veille d'être déplacé; ce n'est pas une petite affaire pour un mari turc qui change de pays, de voiturer ses femmes et de les transporter d'un lieu dans un autre sans qu'on puisse jamais les voir, car le prophète veut qu'elles restent toujours cachées. Ali-Bey s'est affranchi d'un aussi grand embarras ; il faut dire toutefois qu'il est rare de rencontrer en Turquie un pacha , un mutzelin ou un bey qui n'ait point de femmes ; un harem est pour les grands un luxe d'obligation ^ Je ne m'étonnerais pas (|ue notre bon gouverneur , qui ne s'est pas soumis en ce point à la coutume générale y ne fut un peu moins estimé pour cela parmi les Osmanlis.
M. Davenat nous a conduits dans quelques maisons grecques de la ville. A chacune de nos visites, nous avons été reçus dans une salle assez vaste où se tient ordinairement la famille ; les étrangôrs ou les visiteurs s'asseyent sur des estrades couvertes de tapis : d'un côté on voit suspendus aux murs de l'appartement des plateaux de cuivre ou de ferblanc y des assiettes , des plats , des instrumens de cuisine; de l'autre une multitude de petites fioles ou de tubes de verre, étalés comme chez un marchand ou dans un bazar. J'ai demandé à notre intei prête ce que signifiaient tous ces ornemens de verre. On m'a répondu que les habitans de Cos achetaient d'abord ces vases de verre pour l'usage de leur maison, et qu'ils mettaient ensuite quelque vanité à en multiplier le nombre. L'éclat du verre est ici comme en d'autres pays l'éclat des dorures. L'interprète qui nous donnait cette explication , ajoutait que dans les jours de la persécution, dans ies temps malheureux, toute cette magnificence de verre avait disparu, et qu'elle ne se montrait de nouveau que depuis qu'Ali-Bey était arrivé dans l'ile ; singulier thermomètre de la prospérité ou de la misère d'un pays!
Ch^z les Grecs on n'offre pas la pipeaux étrangers comme chez les Turcs. A notre arrivée , une fille de la maison , avec un voile de soie , une robe traînante , les cheveux tombant en tresses par derrière, la poitrine couverte de perles ou de séquins, venais
nous présenter le café et les confitures ; elle nous offrait ensuite des fleurs , nous baisait la main , et la portait avec respect à son front ; au sortir de la maison, on nous parfumait avec de l'eau de fleur d'orange, et la famille nous accompagnait jusqu'à la porte. Pour nous donner une idée des divertissemens des Grecs, le consul a invité plusieurs dames de la ville à passer la soirée chez lui. Plusieurs y sont venues, et nous avons vu danser la romaika. Les dames se tiennent par la main, et forment un cercle qui tourne lentement au bruit d'une lyre gros- *sière et d'un tambourin. Rien n'est moins animé que cette danse, dont la monotonie ne lasse point les belles dames de Cos. Je ne dois pas oublier de vous dire que le gouverneur de l'île assistait à notre soirée. C'est la première fois que je vois les Grecs danser, chanter et selivrer à la joie devantun bey ou un pacha.
Nous avons vu célébrer une noce grecque. Les cérémonies durent trois jours; le premier jour, le futur arrive seul dans la maison de sa nouvelle famille; avant d'entrer, il écrase une grenade sous ses pieds, et trempant son doigt dans un vase rempli de miel, il fait un signe de croix sur la porte. L'union des époux est ensuite consacrée par les prières d'un papa. Le second jour, la jeune épouse, assise sur un sofa élevé, se fait voir à tous ceux qui se présentent; elle est couverte d'habits de soie, brodés d'or et d'argent; une bougie allumée est à
sa droite, une autre à sa gauche; chacun de ceux qui viennent la visiter, lui apporte un présent, et tous ces présens restent suspendus au mur de la chambre, en forme de trophées: Quand nous sommes arrivés le troisième jour, la maison était pleine degens qui se réjouissaient; nousavons vu beaucoup de femmes dansant laromaika, d'autres assises sur une estrade. On avait fait venir des femmes de l'île de Nicerie ; quand on meurt , ces femmes viennent pleurer aux funérailles; quand on se marie, elles viennent danser et chanter à la noce. INicerie n'offre point de ressources, et ses habitans n'ont d'autre moyen de vivre que de s'associer aux chagrins ou aux joies des îles voisines.
Pendant toute cette fête, la mariée restait sur une estrade élevée , seule et cachée par des rideaux; j'ai été admis à lavoir dans son espèce de sanctuaire; je suis monté sur une escabelle; elle s'est inclinée vers moi, m'a pris la main, l'a portée à sa bouche et à son front; on vante beaucoup sa beauté; mais les paillettes d'or qui couvrent son visage , le fard grossier qui colore ses joues, ses souréils teints en noir et joints ensemble, tout cela lui donnait à mes yeux une figure étrange. Une remarque que j'ai pu faire sur les femmes d'Orient , c'est que la beauté et les grâces du printemps de la vie ne paraissent presque nulle part comme Dieu les a créées ; il Vky a guère dans le beau sexe de ce pays que la vieillesse qui se montre telle qu'elle est.
Je voirs ai parlé d'un usage singulier établi à Mé~ telin ; nous l'avons retrouvé à l'ile de Cos ; les filles sont les seuls enfans qui aient droit à l'héritage de leurs parens; quand la fille aînée se marie, le père lui abandonne sa maison et va s'établir ailleurs ; s'il a plusieurs enfâns, il doit pourvoir par son industrie à leur éducation et à leur établissement ; la coutume veut que ce soit la femme qui choisisse son mari 5 quand elle a pris les informations nécessaires, le père transmet la détermination de sa fiUe à celui qu'elle a choisi; le mari n'apporte jamais rien en mariage, et ne fait aucun présent à sa nouvelle épouse.
Cet usage qui n'admet que les femmes k l'hérédité, subsiste encore, plus ou moins modifié, dans plusieurs îles voisines , telles que Naxos, Paros, Santorin, etc. Quelques savans en font remonter l'origine à l'ancienne Lycie, où les femmes possédaient tous les biens ^ et donnaient leur nom à la famille ; d'autres ont pensé qu'une semblable coutume avait pu naître dans les îles mêmes où nous la retrouvons aujourd'hui. La plupart de ces îles n'avaient qu'un territoire stérile, et leurs principales richesses étaient dans la navigation. Tandis que la nature semblait avoir donné les domaines de la mer au sexe qu'elle avaircréé le plus robuste, le plus actif , le plus aventureux, les terres et les maisons avaient pu devenir, sans injustice, le partage exclusif du sexe qui ne pouvait exercer aucune in-
dustrie^ et que sa faiblesse attachait au sol. Au reste, je vous donne ces conjectures des savans comme des hypothèses plus ou moins chimériques ; aucun fait historique ne les appuje , et aucune tradition positive ne nous aide ici à expliquer d'une manière satisfaisante comment l'usage dont je vous parle a pu s'établir chez les anciens^ ni comment il a pu se conserver jusqu'aux temps modernes. Il arrive quelquefois que ce qui subsiste encore des coutumes de l'antiquité , embarrasse plus les voyageurs que les restes dispersés des temples et des vieux monumens.
Dans notre séjour à Cos, nous avions tous les jours sous les yeux les montagnes de Pétesse et le château de Boudroun; la vue du château de Boudroun nous rappelait les chevaliers de Saint-Jean qui l'ont bâti, et l'ancienne Halicarnasse élevée sur cette rive de la Carie. J'espérais trouver là quelques souvenirs des croisades , quelques restes de l'antiquité^ j^ venais de visiter avec respect la patrie d'Hippocrate ; comment passer si près du pays où naquit Hérodote, sans avoir une extrême envie d'y aborder ? Il me sem blait que le souvenir du père de l'histoire , que la vue du lieu qui fut son berceau ^ devait m'encourager et me porter bonheur dans mon voyage, car, à son exemple, l'amour de la vérité m'avait fait quitter mes foyers, et comme lui je parcourais des régions lointaines, pour connaître les mœurs des peuples, les révolutions à^s empires et la gloire des anciens
temps. Le commandant de la Truite, qui a trouvé mon désir tout naturel , a fait voile vers la côte d'Asie, et nous voilà dans la rade de Pétesse, voisine deBoudroun. Cette rade, entourée de collines sauvages, est plus déserte encore et plus triste que celle de Latchéta dont je vous ai parlé dans mes lettres précédentes ; on n'y vient que pour se mettre à l'abri des vents du sud, ou pour charger des bois qu'on transporte en Egypte ; nous n'apercevons sur le rivage que de misérables bûcherons,, et des troupes de chacals qui font entendre leurs cris semblables à des gémissemens. Depuis que nous avons jeté l'ancre, il fait un temps affreux; j'achève ma lettre au bruit de la tempête qui gronde à la fois sur la mer et sur les montagnes ; nous attendons que le calme se rétablisse pour aller en bateau jusque sur la rive de Boudroun.