SUITE DE LA LETTRE LUI
Des bibliothèques de Stamboul.
Péra, septembre 1830.
Stamboul a peu de mosquées impériales qui n’aient un dépôt de livres; l’abbé Toderini a compté à Constantinople treize bibliothèques publiques; d’Ohsson en compte jusqu’à trente-cinq; il s’en forme chaque jour de nouvelles ; on m’en a cité plusieurs qui n’existaient pas du temps de ces deux savans ; parmi les nouveaux établissemens en ce genre, je rappellerai seulement la bibliothèque des derviches tourneurs de Péra, fondée par Halet etfendi; ia plupart des bibliothèques de la capitale sont le produit de legs pieux ; des sultans, des visirs, des pachas , ont cru assurer par là le repos de leur ame dans une autre vie.
Comme on ne peut entrer, dans la plupart des bibliothèques, qu’en traversant les mosquées , leur accès devient plus difficile pour des chrétiens; j’ai trouvé l’occasion de visiter la bibliothèque de Rhagidpacha. On lit sur la porte une inscription arabe qui annonce aux amateurs de livres, que cet établissement fut fondé dans V intention de plaire à Dieu. La salle où se trouve la bibliothèque est assez vaste et bâtie en marbre; au milieu de la salle on voit une enceinte formée par des grilles de fer; c’est là que sont déposés les livres enfermés dans des cases de bois de noyer ; chaque volume repose dans un étui ou couverture de peau ; cette précaution préserve les livres de la poussière et des vers, qui font plus de ravages dans ce pays que partout ailleurs; les livres, et surtout ceux qui sont reliés à l’européenne, éprouvent souvent des altérations, et ne peuvent se conserver longtemps, ce qui expliquerait pourquoi tant de précieux manuscrits ont pu disparaître dans le sérail et dans d’autres lieux où ils restaient abandonnés.
Nous avons été reçus dans la bibliothèque de Rhagid-pacha par trois bibliothécaires, qui sont là depuis huit heures du matin jusqu’au soir, et qui accueillent les étrangers avec beaucoup de politesse. Autour de l’enceinte, qui renferme les livres, on a placé des nattes ou tapis sur lesquels s’accroupissent ou s’étendent les lecteurs. Ceux-ci ont auprès d’eux des tables de deux pieds de haut, dont ils se servent pour écrire et placer leurs volumes; les catalogues restent entre les mains des bibliothécaires, qui les ouvrent et les consultent à chaque livre qu’on leur demande. On nous a dit que le chef de la loi ou le mufti venait chaque année visiter la bibliothèque; il fait l’examen des livres, et s’il n’y en a point de perdus ou de gâtés, il donne aux bibliothécaires de grands éloges et quelquefois une gratification. La bibliothèque de Rhagid-pacha est surtout fréquentée par les softas et les ulémas ; nous y avons trouvé sept à huit personnes occupées à lire et à prendre des notes. Le chef des gardiens nous a fait les honneurs de la bibliothèque, en nous montrant les ouvrages de son fondateur ; ces ouvrages sont, 1° le Y aisseau des gens d’étude, où l’auteur traite de plusieurs points de morale, de religion et de philosophie; 2° un choix de mots remarquables et de sentences; 3° enfin, un recueil de lettres écrites par Rhagid-pacha pendant son visiriat. J’ai interrogé un des gardiens sur le mérite de ces trois ouvrages, et j’ai pu juger à sa réponse que les chefs-d’œuvre du visir ne sortaient guère de leur étui de peau; Rhagid-pacha, qui vivait au milieu du siècle dernier, avait eu la confiance de plusieurs sultans ; le baron de Tott et quelques autres voyageurs nous le représentent comme un homme ambitieux, jaloux , cruel , dissimulé, à qui tous les moyens étaient bons pour perdre ses ennemis ou ses rivaux. On admirait la finesse de son esprit, sa prudence consommée ; et ce qui, dans l’opinion des Turcs, ne laisse aucun doute sur son habileté, c’est qu’après avoir accumulé d’immenses trésors et gouverné pendant plusieurs années la cour et l’empire, il mourut de vieillesse ; il mourut dans son lit, toujours redouté, toujours puissant. Si je savais la langue turque, je mettrais un grand prix à lire les œuvres complètes du ministre de la Porte, car on doit y retrouver quelque chose de son caractère et de la politique ottomane.
La bibliothèque de Rhagid-pacha renferme un bel exemplaire du premier des historiens turcs, Coggia effendi ; c’est d’après cet historien, traduit en français par Galland, que j’ai raconté dans Y Histoire
d’orient.
des croisades, la fameuse bataille de Warna, livrée par Amurat II, et la prise de Byzance, par les Turcs L Parmi les livres arabes qu’on m’a montrés, mes regards se sont arrêtés avec intérêt sur l’histoire des Attabecks , par Ibn-Alatir ; dans votre excellent travail sur les historiens arabes des croisades, vous avez eu à regretter que l’histoire des Attabecks, qui se trouve à la Bibliothèque du Roi, eût une lacune de trente années. L’exemplaire que j’ai vu , passe pour être trèscomplet. J’aurais bien voulu vous voir à mes côtés, non-seulement pour connaître tout ce qu’il y a d’intéressant dans Ibn-Alatir, mais pour me faire une idée des ouvrages historiques qu’on étalait à mes yeux 1 2, et que mon ignorance des langues orientales ne me permet pas d’apprécier.
La bibliothèque de Rhagid-pacha avait été visitée par Toderini; le nombre des livres y est toujours le môme ; la piété a fondé ces établissemens, la piété seule les soutient ; il arrive souvent qu’un osmanlis qui a des livres, les lègue en mourant à une bibliothèque; un kiatib qui a une belle écriture, fait une copie du Coran, et la donne à une mosquée pour faire une chose agréable à Dieu. Les cendres de Rhagid-pacha reposent près de la bibliothèque qu’il a fondée ; ceux qui gardent les volumes rassemblés par la piété du visir, sont chargés d’entretenir les lampes allumées près de son tombeau ; on aime à voir se mêler ensemble le respect qu’on a pour les livres et le respect qu’on a pour les morts. Nous avons été obligés d’ôter nos souliers pour entrer dans ces deux sanctuaires.
Du reste , le gouvernement ottoman ne fait rien pour les bibliothèques; il ne s’en occupe pas plus que de l’entretien et de la réparation des mosquées ; dans la conversation que nous avons eue avec les gardiens de la bibliothèque de Rhagid-pacha, nous avons appris que plusieurs bibliothèques de la capitale se trouvaient fermées ; c’est une des suites malheureuses de l’altération des monnaies. Cette altération, qui va toujours croissant, a réduit à rien ou à très-peu de chose la pension ou traitement accordé aux bibliothécaires par l’acte de
1 On peut lire dans le troisième volume de la Bibliothèque des Croisades, des extraits de. Coggia clîcndi ; les passages relatifs aux croisades ont été traduits fidèlement par M. Garçin de Tassy.
2 On peut voir dans le quatrième volume de la Bibliothèque des Croisades , l'extrait de tous les historiens arabes qui ont parlé des guerres entreprises par les chrétiens contre les musulmans, en Palestine, en Syrie et en Égypte,
fondation ; es administrateurs des mosquées n’ont pas cru devoir y suppléer; les gardiens des bibliothèques n’étant plus payés, ont fini par se retirer, et les livres sont restés tout seuls. Quoique les dépôts de livres à Constantinople soient ouverts gratuitement au public, on n’en est pas moins obligé de donner quelques piastres aux bibliothécaires qui vous ont reçus ; c’est au moins la coutume des étrangers ; il est d’usage, lorsqu’on voyage en Turquie, qu’on ne se présente nulle part les mains vides. On ne voit gratis à Stamboul que le soleil, la mer et les dômes des mosquées.
LETTRE LÏY.
L'imprimerie impériale.
Péra , octobre 1030.
Après vous avoir parlé des bibliothèques de Stamboul, je veux vous faire connaître l’imprimerie impériale. Cette imprimerie était établie autrefois à Scutari ; elle a été transportée au centre de la capitale ; elle occupe un vaste édifice, anciennement destiné à des bains publics. Nous avons d’abord été introduits dans une salle, où deux correcteurs accroupis sur un divan, corrigeaient des épreuves ; après la cérémonie de la pipe et du café, le directeur nous a montré son établissement ; dans une salle très-bien éclairée et très-spacieuse, se trouvent quatre presses qu’on a fait venir de Paris ; six compositeurs , étendus sur des sophas, travaillaient à la casse ; deux pressiers tiraient les feuilles d’un ouvrage de jurisprudence ou de théologie ; l’imprimerie impériale a des caractères persans, arabes et turcs , qui ont été fondus à Constantinople; le papier qu’on emploie vient de Trieste. Le directeur nous a dit que son établissement avait peu d’activité, car le gouvernement fait rarement imprimer ; la presse n’est point encore chez les Turcs un moyen de publication. On venait d’achever l’impression d’un ouvrage d’algèbre, dont les planches sont d’une exécution médiocre ; chaque chapitre de ce livre commençait par des réflexions pieuses, car la religion se mêle à tout, et l’arithmétique ne peut dire que deux et deux font quatre, sans ajouter que Dieu est Dieu et que Mahomet est le prophète de Dieu. J’ai acheté à l’imprimerie impériale l’histoire turque de la destruction des janissaires, imprimée par ordre du sultan. Le directeur nous a dit que cette histoire était le seul des livres imprimés jusqu’à présent qui ait eu quelque débit *.
1 JM. Reinaud a fait connaître dans une notice tous les ouvrages imprimés l\
Je vous épargnerai la longue histoire de l’imprimerie impériale; établie d’abord en 1726, suspendue quelques années après par la mort du directeur, rétablie de nouveau sous le règne d’Àbdoul-Amid, suspendue une seconde fois, et remise en activité au temps de Sélim. Le gouvernement ne fait guère pour cet établissement que ce qu’il fait pour beaucoup d’autres, c’est de leur permettre d’exister. Le diplôme de sa création renferme quelques dispositions curieuses et fort bonnes en elles-mêmes; j’y ai remarqué celle-ci: « Il importe à l’imprimerie de ne pas admettre autant qu’il plaira à Dieu des sots et des ignorans.» Ne pensez-vous pas comme moi qu’un aussi bon conseil ne serait déplacé nulle part, et pourrait avoir son à-propos dans d’autres pays que celui-ci. J’aime à croire néanmoins qu’il eût été nécessaire pour les progrès de l’établissement de joindre à cet excellent avis quelques avances d’argent; mais le divan n’a point d’argent à donner pour l’en¬
couragement de l’industrie ou la propagation des lumières.
L’opinion des osmanlis n’est guère plus encourageante. Tous savez que l’art de Guttemberg s’accrédita d’abord dans la chrétienté , en reproduisant la Bible et les écritures ; moins heureux dans ce pays, il lui est défendu de reproduire le Coran, et tout ce qui a rapport aux dogmes religieux. Les Turcs ne voient dans cet art merveilleux qu’une invention de l’Occident, et c’est pour eux une raison de s’en défier. On a dit que la jalousie des copistes avait beaucoup nui aux succès de l’imprimerie; le caractère ombrageux de la nation y a bien nui davantage. On m’a dit qu’on revenait un peu sur ce point ; les ulémas commencent à se persuader que l’imprimerie ne peut faire ni bien ni mal, et cette opinion est un véritable progrès. Depuis quelque temps, il est permis aux presses impériales de tout imprimer, excepté le seul livre du Coran.
J’ai parlé au directeur des progrès qu’avait faits l’art de l’imprimerie en Europe depuis quelques années ; ce que je lui ai dit lui a donné une grande surprise. J’ai cherché à lui expliquer l’action de la presse mécanique , nouvellement découverte , et la rapidité avec laquelle on est venu à bout de multiplier les exemplaires d’un journal ou d’un livre ; il ne pouvait surtout concevoir comment on distribuait chaque matin dans les rues de Londres ou de Paris, trente mille
l’imprimerie impériale dans les derniers temps. Cette notice a été publiée dans tes journaux.
d'orient.
feuilles d’une gazette. Je ne puis vous peindre son étonnement, lorsqu’il m’a entendu dire que la dernière révolution de Paris avait été faite par les journaux. « Les journalistes de votre pays sont donc des janissaires? » m’a-t-il dit. Notre pauvre directeur n’en savait pas davantage.
La réforme ottomane, comme vous voyez, n’en est pas encore à la liberté de la presse. Mais ne serait-ce pas un bien curieux spectacle que celui de la presse périodique établie à Stamboul, comme elle l’est à Paris? Supposons un moment que les osmanlis ont renoncé à faire de la polémique en brûlant des maisons, et que les partis, dans leurs querelles, se sont armés de l’écritoire de cuivre jaune et du calem des kiatib. L’opposition ne défendra point, comme chez nous, les nouveautés du présent, les vagues espérances de l’avenir; mais on la verra, s’appuyant sur le passé , regretter les anciens jours de l’islamisme ; rappeler de ses vœux les milices exilées, la tactique d’Omar et de Soliman ; redemander à grands cris les beaux turbans de cachemire, la robe flottante des vieux osmanlis. Si le gouvernement s’avise de prendre des précautions contre la peste, de réformer quelques abus, de proclamer une politique nouvelle, vingt journaux s’élèveront contre lui, armés des versets du Coran, et des doctrines de la fatalité. L’agitation sera grande dans Stamboul ; mais comment tous ces combats finiront-ils? Quand on aura de part et d’autre noirci des montagnes de papier, sans avoir rien éclairci et sans avoir rien décidé, il faudra bien que la force, qui est la raison des Turcs et celle de presque toutes les révolutions, reprenne son empire naturel, et qu’elle se mette à décider quelque chose. On apprendra un beau jour que le sultan a été étranglé dans son harem, et jeté par-dessus les murs du sérail, ou bien que les têtes les plus ardentes de l’opposition ont été exposées devant la Porte sublime, dans un plat de bois ou d’argent. Qui pourrait nous dire ce que deviendrait alors la liberté chez les Turcs?
Constantinople a plusieurs autres imprimeries, celles des Grecs, des Arméniens et des juifs; l’imprimerie des Grecs est au quartier du Fanar : elle n’a que deux presses, deux compositeurs et un pressier. On n’y imprime que des livres de liturgie et des circulaires: elle se ressent de l’état de décadence où sont tombés les Grecs de Constantinople. Un juif anglais avait formé un établissement assez considérable à Galata : on y trouvait rassemblés des caractères hébraïques ,
arméniens, turcs et arabes. Je n’ai point vu cette imprimerie, et je ni. li
n’ai pu savoir quels ouvrages y avaient été publiés. L’imprimerie des Arméniens a trois presses toujours en activité ; c’est à ces presses que nous devons un dictionnaire arménien et turc, publié en 1826. Ce dictionnaire est imprimé en caractères turcs, ce qui annonce que la tolérance a fait quelques progrès parmi les osmanlis, car il n’y a pas long-temps qu’il était défendu aux rayas de se servir dans leurs impressions des lettres turques ou arabes.
Il n’est pas inutile de dire que la censure n’est pas connue à Constantinople ; jamais la police ottomane ne s’inquiète de savoir ce qui se fait dans les imprimeries dont je viens de vous parler ; il est vrai que le public ne s’en occupe pas davantage. Les presses de ce pays n’ont pas à se reprocher d’avoir fait couper une tête. Il faudra bien du temps encore pour que les partis de Stamboul se servent, dans leurs querelles, de ce que nous appelons V artillerie delà pensée, et les faubourgs de Péra et de Galata seront brûlés vingt fois avant que la presse périodique ne soit pour quelque chose dans l’opposition des
D’ORlEiNT.