LETTRE XLIII
Sur les bibliothèques de Stamboul.
Pcra , octobre 1330.
11 n’est point de voyageur, un peu lettré , qui n’arrive à Constantinople avec la pensée que la bibliothèque du sérail et les autres bibliobèques de Stamboul renferment des manuscrits précieux, des ouvrages anciens dont nous regrettons la perte. J’ai partagé cette illusion, et je me suis laissé entraîner par les traditions accréditées parmi les savans des derniers siècles. Jean-Chrétien Clodio annonça le premier la nouvelle que Tite-Live avait été retrouvé en entier, et qu’on le traduisait en langue turque; on croyait facilement que les Grecs du Bas-Empire, qui affectaient de porter le nom de Romains 9 avaient conservé avec soin l’histoire des beaux temps de Rome, et que ce dépôt avait pu rester au pouvoir des barbares. Pierre de la Vallée,, qui vint quelque temps après Clodio , s’était persuadé que Tite-Live existait tout entier dans une traduction arabe ; Sponde croyait aussi à la possibilité d’une découverte intéressante ; mais il ajoutait qu’on n’avait pu encore se procurer une copie complète de l'historien de Borne , quelque somme qu’on eût offerte à ceux qui en possédaient l’original.
Ces nouvelles ainsi répandues , et que personne d’ailleurs ne démentait , produisirent une telle sensation en Europe , que la diplomatie elle-même fut appelée à s’en occuper, et que des ambassadeurs adressèrent pour cela des notes au divan ; on aurait volontiers , je crois, entrepris une croisade pour sauver deux ou trois auteurs anciens, retenus en captivité chez les Turcs. Si quelque prince chrétien
1 Cette lettre est adressée à M. Reinaud, conservateur de la Bibliothèque Royale, et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
d’orient.
avait été alors enfermé dans une tour de sérail, on n’aurait pas montré plus de sollicitude, on n’aurait pas fait plus de frais pour sa délivrance. Quelques siècles auparavant, on demandait à ceux qui revenaient d’Orient si les chevaliers de la croix avaient vaincu les Sarrasins , et s’ils étaient maîtres de Jérusalem. Au dix-septième siècle on ne leur demandait plus qu’une seule chose , au moins parmi les hommes lettrés : on leur demandait si on avait retrouvé les Décades de Tite- Live, les Comédies de Ménandre, l’ Iliade et Y Odyssée, écrites sur la peau d’un dragon.
Qui avait donné lieu à ces bruits? qui avait fait naître ces espérances? Il faut se reporter au temps passé : on savait en Europe que la bibliothèque de Mathias Corvin, roi de Hongrie, était tombée au pouvoir des Turcs, et qu’elle avait été transportée au sérail de Stamboul ; d’un autre coté, il s’était vendu à Péra une assez grande quantité de livres provenant du palais impérial, et portant le sceau des sultans. Plusieurs de ces livres ou manuscrits avaient été envoyés dans les principales capitales de l’Europe : la Bibliothèque du Roi , à Paris, comme vous savez, en avait reçu quelques-uns qu’elle possède encore aujourd’hui. Toutes ces circonstances réunies avaient dû exciter la curiosité et nourrir l’espoir de retrouver quelques-uns des trésors littéraires de l’antiquité qu’on avait perdus.
Il arriva même que cet intérêt que l’Europe portait à la conservation ou à la découverte de quelques ouvrages anciens, réveilla l’esprit d’émulation parmi les habitans du sérail. Comme des notes diplomatiques leur étaient présentées au nom des grands monarques de la chrétienté pour le recouvrement de quelques manuscrits , les osmanlis se trouvèrent naturellement disposés à porter leurs regards sur les trésors qu’ils possédaient en ce genre; l’importance qu’on mettait à des livres leur fit mettre quelque prix à ceux qu’ils avaient. C’est alors que s’établit la première bibliothèque du sérail. Rien n’est plus curieux que le firman par lequel Achmet III ordonna l’établissement de cette bibliothèque, placée dans la troisième cour du palais impérial, près de la demeure des sultans. Sa hautesse parle d’abord des précieux et beaux manuscrits acquis de tous les côtés depuis la fondation de l’empire ottoman, et jusque-là entassés dans le fond des armoires où ils sont rongés par la poussière de V oubli et par les vers ; sa majesté impériale, éclairée par Dieu qui sait tout, s’est affligée de voir que tant de livres fussent enfouis et soustraits aux regards des
hommes studieux : des hommes sages, ajoute le firman, ue doivent pas s’exposer à ce qu’au dernier jugement Dieu leur reproche cette indifférence pour des trésors scientifiques, dérobés à la clarté du jour et au service des fidèles. D’après cette considération, le sultan se déterminait à faire construire dans l’intérieur du sérail une bibliothèque où devaient être déposés tous les livres magnifiques* et mamiscrits parfaits, gardés aux archives du trésor impérial. Après cette résolution, le sultan posa lui-même en grande pompe la première pierre de l’édifice, et quand l’édifice fut achevé, les livres y furent transportés en présence de sa hautesse et de tous les grands de l’empire. Ainsi fut fondée la première bibliothèque du sérail.
Tous devez penser qu’une bibliothèque établie avec tant de solennité par le sultan n’était pas de nature à refroidir les esprits sur les précieuses découvertes dont l’Europe savante était toujours préoccupée. On regarda même la bibliothèque impériale comme le véritable dépôt de ce qu’on n’avait pu retrouver dans les États chrétiens, et personne ne douta plus que les Turcs n’eussent fidèlement conservé ce que nos moines du moyen âge avaient laissé perdre. Le refus même delà part des Turcs, d’ouvrir leurs bibliothèques et de montrer leurs dépôts de livres aux érudits qui demandaient à les visiter , ne fit qu’accréditer les espérances qu’on avait conçues ; dans le dernier siècle , plusieurs savans firent les recherches les plus laborieuses , et quelques tentatives furent renouvelées pour pénétrer dans la bibliothèque du sérail , ou tout au moins pour connaître les livres qu’elle renfermait. L’abbé Sévin , envoyé en Orient en 1727, rapporta en France plus de six cents manuscrits; mais aucun ne provenait du sérail. L’abbé Toderini , qui se trouvait à Constantinople en 1784, parvint enfin à se procurer un catalogue de la bibliothèque impériale, transcrit par un des pages du grand-seigneur. Ce catalogue qu’il a publié indique plusieurs copies du Coran , des commentaires sur le livre du prophète , quelques livres d’histoire et de littérature , beaucoup de livres de jurisprudence, de philologie, de dévotion ascétique, des ouvrages de physique, de médecine, d’astronomie, d’astrologie, de géométrie, de mathématiques; on trouve parmi ces livres la logique et la physique d’Aristote, les merveilles de la nature par Pline , ouvrages traduits en arabe. Quoique ce catalogue n’ait jamais pu être vérifié, et qu’on soit autorisé à élever quelques doutes sur sa parfaite exactitude , il n’en a pas moins excité vivement l’attention des gens
d’orient.
éclairés. Puisqu’on avait retrouvé Aristote et Pline, il n’était pas impossible qu’on retrouvât quelques autres auteurs de l’antiquité grecque ou latine. On savait d’ailleurs qu’il existait d’autres dépôts de livres dans l’intérieur du sérail, et qu’une autre bibliothèque, sous le nom de bibliothèque des Bostangis, avait été fondée par Mustapha III, en 1767, quarante-huit ans après la fondation de la bibliothèque impériale. Ainsi, rien ne pouvait démentir les conjectures plus ou moins probables, les espérances plus ou moins fondées, auxquelles s’étaient livrés les amis de la littérature ancienne.
A la fin du siècle dernier, le savant d’Anse de Yilloison eut la mission de visiter les principales bibliothèques de l’Orient; mais il ne fut pas plus heureux que ceux qui l’avaient précédé ; ie mémoire dans lequel il rend compte de ses recherches , et qui se trouve imprimé dans le recueil de l’Académie des inscriptions, n’apprend rien de plus que le livre de l’abbé Toderini ; le savant helléniste se borne à citer un manuscrit grec qui parle de quelques livres de la bibliothèque des empereurs de Byzance, et la correspondance de M. Girardin, ambassadeur de France à Constantinople, sur des manuscrits provenant du sérail.
Lorsque l’Angleterre vint aider la Porte à reconquérir l’Égypte, le crédit des Anglais s’accrut dans le divan ; et lord Elgin en profita pour faire ouvrir au docteur Carlisie quelques-uns des dépôts de livres enfermés dans le sérail. J’ai sous les yeux la lettre dans laquelle le voyageur anglais rend compte de son admission dans la bibliothèque des Bostangis. Voici son récit fidèlement abrégé : Il traversa une vaste enceinte , couverte de cyprès, au tond de laquelle est une mosquée , qui sert comme de vestibule à la bibliothèque. Le bibliothécaire le conduisait ; trois mollahs avaient reçu l’ordre de l’accompagner. « Nous trouvâmes, dit-il, la bibliothèque fermée ; un sceau » était sur la serrure ; au-dessus de la porte on lisait une inscription » arabe, avec le nom du sultan Mustapha III. La salle où sont en- » fermés les livres a la forme d’une croix grecque ; un des bras de la » croix sert de vestibule ; les trois autres branches forment la biblio- » thèque; sur la porte d’entrée, on lit ces mots écrits en arabe: » Entrez en paix ; le vase ou le vaisseau de la bibliothèque n a guère » plus de trente pas d’une branche de la croix à l’extrémité opposée ; » le centre de la croix est couvert d’un dôme supporté par quatre » colonnes de marbre; les trois branches de la croix qui s’écartent
» du centre ont chacune six fenêtres , trois en bas et trois en haut. y> Les cases des livres, qui sont au nombre de quatre dans chacun des » trois bras, n’ont rien que de très-simple ; elles sont fermées par » des portes grillées et munies d’un cadenas avec le sceau ou le cachet * du bibliothécaire. On a placé les livres les uns sur les autres, l’ex- » trémité en dehors ; chaque volume porte trois lettres tracées sur » la tranche. La disposition des livres (c’est toujours le docteur Car» » lisle qui parle) a beaucoup facilité nos recherches; je suis sûr qu’il » n’y a pas un seul volume que je n’aie examiné séparément ; mais » la présence des mollahs m’a empêché de faire un catalogue détaillé ; » j’ai cependant pris note de tous les auteurs, soit en histoire, soit » en littérature générale ; et j’espère , au moyen d’un présent , me » procurer une liste exacte du reste. Le nombre total des livres de » la bibliothèque se monte à douze cent quatre-vingt-douze, la plus » grande partie en arabe. On y trouve aussi les meilleurs écrivains » turcs et persans ; mais hélas ! pas un seul volume en grec , en hébreu » ou en latin. »
Telle fut la visite faite par le docteur Carliste à la bibliothèque du sérail ; il espérait obtenir la permission de visiter d’autres dépôts de livres, tels que ceux qu’on disait enfermés au trésor impérial; mais le grand-seigneur refusa toute espèce de permission ; il paraît que les ulémas avaient fait des représentations , et que la visite du docteur Carlisle avait éveillé les soupçons et la jalousie si naturelle chez les Turcs ; le savant anglais fut obligé d’en rester là pour ses recherches; le docteur Carlisle n’en affirme pas moins qu’il n’y a dans le sérail que les livres qu’il a vus; il ne dit pas un mot , dans sa relation , de la bibliothèque impériale dont l’abbé Toderini nous a donné le catalogue ; de même que celui-ci ne parle point dans son livre de la bibliothèque des Bostangis.
Le docteur Carlisle visita la bibliothèque des Bostangis en 1801 ; six ans après, la France reprit son crédit sur le divan , et comme la pensée de faire des découvertes littéraires était encore une des préoccupations de la diplomatie, M. Sébastiani , ambassadeur de France, demanda à son tour la permission de visiter les dépôts de livres du sérail ; on lui répondit que cette permission n’était pas même accordée aux premiers des mollahs ; cependant , comme la Porte avait le désir de faire quelque chose qui fût agréable au ministre de France , on fit chercher dans le sérail quelques manuscrits grecs ou latins ; à la suite
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de cette recherche , l’ambassadeur reçut plusieurs volumes parmi lesquels se trouvaient un manuscrit de l’Évangile en grec et quelques fragmens de Denys d’Halicarnasse.
Depuis cette époque , je ne crois pas qu’aucune tentative ait été renouvelée; devons-nous pour cela renoncera tout espoir de quelque découverte intéressante? Je sais bien que le temps s’écoule, et qu’il détruit chaque jour ce qu’il avait épargné jusqu’à présent ; les vers et la poussière ont pénétré dans les lieux où les savans n’ont pu parvenir ! n’est-il pas permis toutefois de penser que tout n’est pas détruit? Les savans qui nous ont assuré qu’il n’existait dans le sérail aucun ouvrage grec ou latin, doivent-ils nous inspirer une entière confiance? Les manuscrits donnés par la Porte à M. Sébastiani ne sembleraient-ils pas prouver le contraire? N’a-t-on pas parlé des livres conservés au trésor impérial, où personne n’a jamais pu pénétrer ! Ne serait-il pas possible que les manuscrits long-temps recherchés par le monde savant fussent restés dans un coin du sérail, dans le coin de V oubli , selon l’expression d’Àchmet, sans que les bibliothécaires turcs pussent le savoir, à cause de leur ignorance des langues grecque et latine? Ne voyons-nous pas tous les jours, dans nos grands dépôts de livres en Europe, des manuscrits qui sont restés long-temps ignorés, et qu’on possédait sans que personne s’en doutât? Un livre relié à la suite d’un autre par un ouvrier mal-habile, un faux titre donné à un volume, tout cela ne suffit-il pas quelquefois pour que des ouvrages précieux
restent ensevelis dans la poussière, jusqu’à ce qu’une main laborieuse, un œil exercé, ou le hasard, viennent les tirer de l’oubli où ils paraissaient condamnés? Rappelez-vous ce qui s’est passé à la renaissance des lettres, lorsqu’on cherchait partout des trésors littéraires de l’antiquité pour les transmettre au public par la voie de l'impression ; qu’on se rappelle dans quel état et comment plusieurs manuscrits qu’on croyait perdus ont été retrouvés , non chez des barbares qui auraient pu en ignorer l’existence, mais dans les monastères et parmi des cénobites, à la garde desquels ils avaient été confiés. Les découvertes presque miraculeuses qui eurent lieu en d’autres temps ne peuvent-elles pas se renouveler encore !
Vous voyez, mon cher ami, que je défends mes illusions avec opiniâtreté, et que je renonce difficilement à mes espérances. Avant de quitter Paris, j’avais reçu de trois ministres de l’intérieur l’autorisation de faire les dépenses nécessaires pour faire quelques recherches
cette destinée bridante ; j’ai perdu le talisman qui fait qu’un voyageur peut se présenter partout; et, moins heureux que le docteur Carliste, je n’ai pas même pu entrevoir la porte de cette bibliothèque des Boston gis où il est entré. J’espère que d’autres seront plus heureux que moi, et que je pourrai jouir de leurs découvertes. Pour obtenir toutefois d’heureux résultats, je sens qu’il ne faut pas s’en rapporter aux voyageurs qui ne font que passer, ni aux diplomates qui ont beaucoup d’autres choses à faire. Tout le monde a les yeux aujourd’hui sur l’empire ottoman ; les cabinets des rois, pour profiter de ses dépouilles, y envoient leurs ambassadeurs ; pourquoi le monde savant n’y enverrait-il pas les siens ?
d’orient.