LETTRE LVI
Des études chez les Turcs.
Péra , octobre 1830.
Lorsqu’on veut étudier la physionomie d’un pays, on se demande d’abord quelles sont les lumières répandues dans le peuple ; on se demande quelles sont les sciences qu’on y cultive, les doctrines qu’on y enseigne, commen t on y élève la jeunesse. Toutes ces questions vont être l’objet de mes lettres.
Chez un peuple où la religion est tout, la théologie doit occuper le premier rang parmi les sciences. Les Turcs appellent la théologie , V art de parler convenablement de Dieu , et cette définition me parait assez juste. Chacun des quatre-vingt-dix-neuf attributs de la Divinité a donné lieu à des milliers de volumes, que doivent lire les théologiens musulmans. Je ne m’arrêterai point ici à réfuter sérieusement les dogmes de l’islamisme, comme on le faisait au moyen âge et dans le temps des croisades ; je veux laisser en paix les docteurs de Stamboul comme ceux du grand Caire et des villes saintes de la Mecque et de Médine.
A côté de la théologie, marche une autre science, c’est l’étude du Coran et de la tradition religieuse, considérée comme la loi civile et la loi politique, comme la règle souveraine qui prescrit à chacun ses devoirs, qui garantit à chacun ses droits, qu’on invoque dans tous les différends, et d’où émanent toutesîes décisions de la justice. Comme ces lois religieuses n’ont pas toujours un sens précis et positif, qu’on en a fait mille applications diverses, qu’elles ont été commentées de cent façons, leur étude n’est pas facile, et toute la vie de l’homme y suffit à peine. Nous admirons, chez nous, la compilation laborieuse de d’Ohsson ; mais je doute qu’avec un pareil travail on pût obtenir ici les derniers grades de solimanieh.
d’oiuent.
Il ne faut pas perdre de vue la volonté du prince qu’on regarde ainsi comme la volonté de Dieu et comme la loi suprême. On apprend aux Turcs qu’il serait impie de désobéir au sultan, et qu’ils doivent rester soumis aveuglément au successeur des califes. Les codes de Soliman, d’Achmet et plusieurs autres , enseignés comme les commandement du Seigneur, n’ont jamais cessé d’obtenir le respect des osmanlis; mais tous ces codes qui n’éclaircissent rien, n’offrent souvent qu’une difficulté de plus pour l’étude de la législation ottomane, et la jurisprudence reste souvent indécise entre la volonté de Dieu et la volonté du pouvoir absolu.
On a fait sur le pouvoir législatif des sultans une remarque qui est bonne à répéter, vcar elle nous révèle l’esprit et la nature du despotisme en Turquie. Il n’est point de pays où les ordonnances tombent plus facilement en désuétude ; cela vient sans doute de ce qu’on en publie trop ; chaque jour voit naître un réglement, une prohibition nouvelle ; au premier moment, tout est d’obligation, la moindre contravention est quelquefois punie par la peine capitale ; mais bientôt l’autorité elle-même oublie ce qu’elle a défendu , et tout le monde agit comme si la loi n’avait pas été portée ; on m’a cité un proverbe souvent répété parmi le peuple, que les firmans ne durent que trois jours. Ce qu’il y a de curieux à observer, c’est que le pouvoir suprême n’est point offensé et ne souffre point de cette apparente désobéissance. Les sujets ne croient pas manquer ainsi au souverain, parce que l’habitude et l’expérience leur ont appris que le gouvernement tient luimême peu de compte de ce qu’il a fait ; le despotisme tel qu’on le connaît ici, le despotisme véritable, le despotisme classique, ressemble aux révolutions du temps présent, qui ne subsistent que par des principes généraux et par des déclarations vagues, qui ne veulent ni règle fixe, ni législation positive, qui ne peuvent souffrir aucune loi établie, pas même celles qui sont leur ouvrage; les révolutions , comme le despotisme, ne tiennent pas à ce qu’elles ont fait, mais à ce qu’elles font, et surtout à ce qu’elles veulent faire; il ne s’agit pas de ce quelles voulaient hier, mais de ce qu’elles veulent aujourd’hui, de ce qu’elles voudront demain. Le commencement d’une chose établie, d’une chose qui peut avoir quelque durée, serait la fin d’une révolution, et peut-être aussi du pouvoir arbitraire d’un despote.
On enseigne la philosophie chez les Turcs; mais dans la philosophie comme dans la politique, c’est le Coran qui est la base et le principe
de tout; on ne s’occupe guère, par exemple, de prouver l’existence de Dieu, l’immortalité de l’ame : il faut y croire parce que le prophète Fa dit ; mais quelles sont les preuves de la véracité du prophète? On se garde bien de laisser cela en supposition ; une chose est vraie, parce que le Coran l’a dite, et que le Coran est un livre divin. Voilà tout le raisonnement des Turcs. Toutefois, les théologiens turcs n’ont pas négligé d’employer les armes tranchantes de la logique, qu’ils appellent îa science de la balance . Ils connaissent la logique d’Aristote, qu’ils ont adaptée à leur manière de raisonner. Aristote n’a pas été parmi les osmanlis la source d’une foule de discordes et de querelles scolastiques, comme dans notre Occident au moyen âge ; le précepteur d’Alexandre est, dans les médrèses, le très-humble disciple du prophète. Au reste, une religion qui ne s’est propagée que par le sabre, ne devait guère laisser dans les esprits l’habitude de subtiliser et de triompher par les armes du syllogisme. J’aime assez cette maxime des docteurs de la Turquie : Faites du bien à tout le monde , et ne disputez point avec les ignorans . On m’a parlé d’un de leurs livres, intitulé : Adabe-il-Bcihz (règles de la discussion) , qui enseigne la manière de disputer avec politesse et avec esprit tout à la fois. Je voudrais qu’on fît une bonne traduction de cet ouvrage, et qu’on la répandît dans les écoles de notre Europe civilisée.
La métaphysique a fait peu de progrès chez les Turcs. Quoique leur maintien soit grave et qu’ils aient un air réfléchi, leur esprit n’est pas porté pour cela aux idées spéculatives. Un osmanlis rêve plutôt qu’il ne médite ; et dominée par la folle du logis, sa raison ne va guère au-delà de ce que les sens peuvent découvrir, et préfère toujours ce qu’on peut imaginer à ce qui doit être approfondi. Aussi les lois du monde intellectuel n’occupent-elles que très-peu les savans de Stamboul. Les raisons qu’on peut en donner ne sont pas seulement tirées du caractère national, mais des préceptes et de l’esprit du Coran. La religion musulmane a matérialisé l’homme : il y a, dans les croyances des Turcs, des souillures pour le corps comme pour l’ame, et ces souillures sont également des péchés. Beaucoup de cérémonies, prises au figuré et regardées parmi nous comme symboliques, sont prises à la lettre et dans le sens le plus matériel parmi les disciples du prophète de la Mecque. La manière dont ils prient, la plupart de leurs actes religieux, la persuasion où ils sont que les morts soulfrent ou se réjouissent dans la tombe, les félicités de leur paradis, montrent une
d’orient.
tendance évidente à matérialiser le monde intellectuel; c’est en cela surtout que l’islamisme diffère de la foi chrétienne qui tend partout à spiritualiser les sociétés humaines. Ce caractère de la religion musulmane est peut-être ce qui a le plus contribué à retenir les esprits dans une espèce de barbarie ; et s’il est vrai, comme on l’a dit et comme je le crois, que le christianisme ait civilisé le monde, il est vrai aussi que l’islamisme a dû arrêter les progrès de l’intelligence chez la plupart des peuples de l’Orient.
Si la logique et la métaphysique sont peu avancées, il n’en est pas de même de la morale ; la littérature lui doit ses plus nobles pensées, ses plus sublimes inspirations ; l’imagination turque semble avoir transporté dans le monde moral toutes les couleurs, toutes les merveilles du pays où nous sommes. C’est dans les livres des Orientaux que la vertu, que la raison même devient une magnifique poésie ; c’est là que la morale est belle comme la nature, brillante comme le firmament avec ses étoiles, vénérable, auguste comme les ruines de l’antique Asie. Que d’ingénieuses allégories, que de fables riantes, que d’images vives, animées, se mêlent ici à tout ce qu’on y dit des devoirs de l’homme! Quels modèles parfaits présenteraient au monde les nations d’Orient, si elles mettaient en pratique toutes les belles choses qu’on enseigne dans leurs livres de littérature et de philosophie!
La physique, la chimie, les mathématiques, l’astronomie, ne sont pas des sciences tout-à-fait ignorées des osmanlis ; mais la physique des écoles est encore celle qui s’enseignait dans la chrétienté avant la prise de Constantinople ; les docteurs dissertent encore sur la propriété des corps, sur le mouvement, sur l’espace, sur le repos et les modifications diverses de la matière ; la physique d’Aristote, l’optique d’Euclide , l’histoire naturelle de Pline , quelques autres ouvrages traduits des langues d’Europe, s’ils ne sont connus dans les écoles des Turcs, se trouvent du moins rappelés dans les catalogues de leurs bibliothèques. Quant à la chimie, elle se réduit à la transmutation des métaux, c’est-à-dire à l’alchimie ; cette science, long-temps cultivée parles Arabes, n’a plus guère de partisans à Stamboul. 11 faut dire, à la louange des Turcs, qu’ils ne s’occupent guère maintenant de faire de l’or avec du charbon. Constantinople n’a plus d’autres chimistes que les apothicaires de Péra, et les distillateurs qui font l’eau de rose du sérail. Comme la connaissance des mathématiques est nécessaire dans la marine, dans l’artillerie et dans quelques professions.
Fétude de cette science n’a jamais été abandonnée ; l’imprimerie impériale a publié dans ces derniers temps quelques ouvrages de géométrie et d’algèbre. On enseigne surtout les mathématiques dans des écoles spéciales ; on les enseigne d’apres les ouvrages de Bezout et de Keynaud ; comme ces ouvrages sont mal traduits, les élèves et même les professeurs ne connaissent véritablement que les figures qui s’y trouvent jointes, et sont condamnés à deviner le reste ; d’où il résulte que l’enseignement est très-irnparfait.
L’abbé Toderini nous vante beaucoup les progrès que l’astronomie a faits chez lesosmanlis ; je suis porté à croire qu’il y a un peu d’exagération dans ce que nous dit à ce sujet le savant voyageur ; on a pu traduire en langue turque les ouvrages de Gassini et les élémens d’astronomie de Lalande ; mais il est probable que ces traductions sont peu connues des savans de Stamboul ; le sérail a pourtant son astronome ; j’aurais bien voulu voir l’observatoire et les instrumens de cet officier du sérail à qui le sultan a donné le département du ciel ; mais je n’ai pu satisfaire sur ce point ma curiosité ; je n’ai pas même pu me procurer l’almanach que publie chaque année l’astronome impérial , et dans lequel sont indiquées les saisons , les éclipses de la lune et du soleil , et les jours malheureux ou propices. Je vous dirai comme chose curieuse , que l’auteur de cet annuaire est un des personnages les plus considérables du divan; c’est à peu près comme si un de nos puissans monarques de la chrétienté appelait à son conseil le rédacteur de Y Almanach de Liège ou du Messager boiteux; on assure que les astronomes de la cour ont eu souvent plus de crédit que les grands visirs et les muftis. Le Nostradamus du sérail a pu diriger parfois la politique ottomane, en interrogeant les astres du ciel, et ses oracles n’inspiraient pas moins de confiance et de respect que ceux de Calchas dans le conseil d’Àgamemnon ; nous voyons dans l’histoire qu’une éclipse de lune ou de soleil , commentée par l’astronome du sérail , a suffi quelquefois pour bouleverser la capitale et les provinces. Cependant les Turcs d’aujourd’hui ne paraissent pas beaucoup s’occuper des phénomènes du ciel ; nous venons d’être témoins , ces jours derniers , d’une éclipse de soleil , et les osmanlis sont restés dans leur calme habituel ; au moment de l’éclipse , j’étais au champ des morts de Péra; quelques Turcs étaient assis sur les tombes des Arméniens , ou accroupis sur des nattes autour du café ; les Francs qui restaient là paraissaient tout préoccupés du spectacle ;
d’orient.
pour les osmanlis, ils ne tournaient les yeux vers le ciel que pour suivre la fumée ascendante de leur chibouc ; il ne s’agit pas pour eux d’étudier le phénomène en lui-même , mais de savoir ce que l’astronome aura prédit.
Chez les peuples enfans et chez les peuples encore barbares , on recherche surtout dans les sciences les secrets de l’avenir ; comme les choses positives sont toujours celles qui ont le moins d’empire sur les esprits, on aime mieux s’en tenir à des connaissances vagues qui peuvent frapper l’imagination. Après avoir interrogé les astres du ciel sur les évènemens futurs, les osmanlis aiment aussi à interroger les rêves et les visions de la nuit; l’interprétation des songes est la science la plus accréditée à Stamboul, une science dont tout le monde s’occupe; on dit que les visions prophétiques ont souvent dirigé la politique de Mahmoud , et que dans les momens difficiles , il ne consulte pas moins ses astrologues ou ses devins, que ses ministres; il
ne les consulte pas seulement sur les affaires de l’Etat, mais pour ses plaisirs et ses promenades sur le Bosphore.
Un peuple qui n’a des yeux que pour l’avenir , ne doit pas mettre beaucoup de prix à la connaissance du passé ; aussi les médrèses n’ont-ils point de chaires pour l’histoire ; toutefois les sultans , en même temps qu’ils ont leurs astrologues ou leurs prophètes , ont aussi leurs historiens ou leurs historiographes ; quoique la charge d’historien soit moins importante que celle de l’astronome de la cour, elle n’est pas tout-à-fait sans fonction ; les actes importons de chaque règne , les traités , les lois , les réglemens sont exactement remis à l’historiographe en titre , qui est chargé de les mentionner dans son histoire. On n’a pas besoin , je crois , d’avoir lu de pareilles annales , pour être assuré qu’elles n’ont pas cette impartialité , cet esprit de critique, cette philosophie que nous admirons dans les grands historiens. Plusieurs choses en Turquie s’opposeront toujours à ce qu’on pousse bien loin la science de l’histoire ; d’abord le pouvoir absolu ne donnera jamais de grands encouragemens à ceux qui diront la vérité ; le second obstacle est dans l’islamisme; la religion musulmane est née dans des temps barbares , dont elle a , surtout chez les Turcs , conservé les préjugés et le caractère. Elle n’a point vu l’antiquité , et ne saurait en parler convenablement ; aussi le langage des ruines et des vieux monumens est-il inconnu à ses disciples; ajoutez à cela que Mahomet, en racontant l’histoire ancienne qu’il ne savait pas, a
tout brouillé ; et comme ses erreurs sont devenues des articles de foi, le Coran se trouve placé comme une barrière invincible sur le chemin des grandes vérités historiques. Il serait impossible de faire à Stamboul un cours d’histoire véridique , sans déplaire d’un côté au sultan ; et de l’autre , sans donner quelques démentis au prophète de la Mecque , ce qui exposerait tous les jours un professeur, ami de la vérité , à être livré aux griffes de la strangulation .
Plusieurs des sciences dont je viens de parler ne sont plus enseignées dans les écoles. Le gouvernement n’encourage aucune connaissance ; mais on doit dire qu’il tolère toute sorte d’enseignemens ; un musulman, quel qu’il soit, s’il veut enseigner une science, obtient facilement la permission d’élever une chaire dans une mosquée et d’y réunir des auditeurs ; cet enseignement est regardé comme une action pieuse, et l’opinion du peuple en tient compte comme d’une chose agréable à Dieu. J’ai demandé à plusieurs personnes éclairées, si on profitait beaucoup de cette liberté ; on m’a répondu qu’on n’en voyait plus d’exemple depuis que l’empire est livré aux révolutions ; on peut en conclure que plusieurs sciences ont dégénéré chez les Turcs, et que les lumières s’en vont avec tout le reste. En portant leurs regards vers l’Occident qui ne leur a rien appris, les osmanîis ont oublié ce que leur apprenait autrefois l’Orient ; ils n’ont point acquis nos connaissances, et ils ont oublié ce qu’ils savaient.
Avant de terminer ma lettre, je vous dirai quelques mots sur l’enseignement des langues. Les osmanîis dont l’éducation a été soignée, parlent le persan et surtout l’arabe ; la langue arabe étant celle du Coran, a été conservée chez les Turcs pour le livre du prophète,
comme chez nous la langue latine l’a été pour l’Evangile. Nos langues d’Europe, qui n’ont point de rapports et d’affinités avec le génie et les mœurs des Turcs, ne feront jamais de grands progrès en Turquie. On a établi à plusieurs reprises des écoles pour la langue française ; ces essais ont toujours été malheureux ; je vous ai parlé de l’école de l’arsenal ; on en avait établi une autre après la révolution grecque, la Porte ayant renoncé dès lors à choisir ses interprètes parmi les Grecs du Fanar ; cette école nouvelle faisait quelques progrès , mais ces progrès alarmèrent le drogman en titre qui la dirigeait et qui parvint à la détruire. Au moment où je vous écris, il est encore question d’établir une école de français; lorsque j’ai été présenté au sérasquier, il m’a parlé de son projet, et m’a prié de rester à Constantinople pour
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présider à cet établissement; il m’a fait beaucoup d’instances, et m’a pris plusieurs fois par le menton, ce qui est chez les Turcs une grande démonstration d’estime. J’avoue que j’étais tenté de me rendre à sa prière, car lorsqu’il s’agit de la langue française, je n’oublie pas les inspirations du fauteuil académique, et je fais volontiers de la propagande. Mais avant de commencer l’instruction des Turcs, je dois achever la mienne et profiter de mon séjour ici pour étudier le pays*
LETTRE LVIL
Des écoles chez les Turcs.
Péra, octobre 1830.
Dans ma dernière lettre, je vous ai parlé des sciences et de l’état des lumières chez les osmanlis ; je vous parlerai maintenant du mode d’enseignement et des écoles établies en Turquie. Je commencerai par les mekteb ou écoles primaires : la lecture, l’écriture, l’arithmétique, les élémens de la religion musulmane, voilà ce qu’on enseigne dans les mekteb. Les premières lettres qu’épelle l’enfance sont celles qui composent le nom d 'Allah ; ce qu’elle apprend d’abord par cœur, ce sont les prières et le symbole des vrais croyans. Les élèves prononcent tout ensemble le même mot ; en le prononçant ils s’inclinent tous ensemble et de la meme manière. Ainsi cette institution première leur pénètre en quelque sorte par tous les sens ; les mouvemens et les habitudes du corps se trouvent associés aux opérations de la mémoire et de l’intelligence : cet enseignement ressemble assez à notre enseignement mutuel.
Toutes les classes et tous les rangs se trouvent confondus dans ces écoles populaires. Lesenfansdes visirs et ceux des porteurs d’eau sont assis sur les memes nattes. On fréquente le mekteb depuis l’âge de cinq ans jusqu’à l’âge de douze à treize ans ; quelquefois les petites filles vont à la même école que les garçons ; elles ont néanmoins des écoles particulières tenues par clés femmes, mais du reste en assez petit -nombre. Tous les mekteb se ressemblent, ce sont toujours les mêmes élémens d’étude et de religion, mêlés à quelques préceptes de morale, à quelques conseils sur la civilité et la manière de vivre dans îa société des osmanlis. Chaque mekteb est dirigé par un kodja ou maître, particulièrement chargé d’enseigner le Coran ; le reste est
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abandonné aux sous-maîtres. Chacune de ces écoles primaires est fondée par un legs pieux; car en Turquie, c’est la religion et non point le gouvernement qui fait les frais de l’éducation publique. On compte à Stamboul jusqu’à douze cents mekteb, répandus en divers quartiers. Il y a des quartiers qui en ont jusqu’à douze ou quinze. Une foule de voix enfantines, aiguës et monotones vous avertissent du voisinage d’un mekteb. Je rencontre souvent dans les rues des enfans turcs qui vont à l’école ou qui en reviennent ; point de dissipation, point de joies bruyantes parmi eux; leur maintien est calme , leur démarche lente et mesurée ; ils ont déjà l’attitude et la gravité des vieux osmanlis.
Quoique l’enseignement soit gratuit, les parens donnent ordinairement une gratification ou bakchich aukodja; cette gratification varie selon les facultés des familles : il y a beaucoup de pauvres gens qui donnent à peine une piastre , six ou sept sous par mois. Il arrive quelquefois que les familles riches prennent un kodja, comme on prend chez nous un précepteur, pour donner à leurs enfans les mêmes leçons •qu’on reçoit dans les mekteb. Mais cela est assez rare; car de telles habitudes pourraient nuire à l’uniformité de l’enseignement; on aurait l’air d’ailleurs de renoncer à la communion des fidèles. Cet adage reçu partout : Il faut faire comme tout le monde , est chez les Turcs une véritable loi de Dieu.
Lorsque les jeunes Turcs sortent de l’école primaire, les uns prennent un métier, les autres vont dans les médrèses ou collèges, établisauprès des grandes mosquées. Des maîtres, choisis parmi les principaux ulémas, enseignent dans ces médrèses la syntaxe et la rhétorique, leslangues arabe et persane, la philosophie, la théologie, le droit, etc. C’est aux dépens des mosquées, comme je vous l’ai dit, que subsistent les médrèses; chaque mosquée fournit à l’entretien d’un certain nombre d’élèves qui sont nourris par l’imaretet logés dans le collège. Comme l’étude est une chose toute religieuse, les élèves se rassemblent souvent dans les sanctuaires musulmans, et les leçons commencent après la prière de midi. Les administrateurs des mosquées ont le privilège de nommer les professeurs, en soumettant leur choix à l’approbation du mufti.
La plupart de ceux qui fréquentent les médrèses, se bornent à apprendre la syntaxe, un peu de rhétorique, et le turc choisi . A mesure qu’on avance dans les hautes classes, le nombre des étudians diminue,
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soit que les familles ne puissent fournir aux frais de l'éducation, soit que la plupart des osmanlis aient peu de dispositions pour l’étude , soit enfin , et c’est ce qui arrive le plus souvent, que les élèves se dégoûtent de l’application et du travail. On a chez les Turcs une telle idée des difficultés de l’étude , qu’on donne aux écoliers le nom de softa, qui veut dire brûlé ou patient. Ceux qui ne peuvent brûler et souffrir long-temps dans les médrèses , embrassent les uns des professions mécaniques, les autres la carrière des armes ; ceux qui ont une belle écriture se destinent à l’état de kiatib (écrivain). Les kiatib forment en Turquie une classe fort nombreuse , que la plupart des voyageurs n’ont point assez fait connaître. Quoique la plume du kiatib ne soit qu’un roseau grossier, Mahomet nous assure que Dieu a juré par cette plume; la gloire que donne la plume à ceux qui s’en servent > dit le prophète de la Mecque, durera pendant des siècles. Ces paroles, que le génie de la poésie ou de l’éloquence pourrait prendre pour lui , et qui ne s’adressent cependant qu’au simple calem du kiatib sont écrites en lettres d’or sur la porte du reis-effendi, chef et patron de la classe des écrivains. Tous ceux qui copient le Coran ou d’autres livres, et qui forment la corporation des libraires, appartiennent à la classe des kiatib ; ce sont ces kiatib qui fournissent des employés et des commis au gouvernement. Toutes les pièces officielles, tout ce qui s’écrit dans le divan est leur ouvrage ; chaque ministre , chaque pacha, chaque mutzelin, chaque tribunal, a ses kiatib. Au milieu des perpétuelles révolutions du ministère ottoman , ce sont les kiatib qui conservent les traditions du sérail, les coutumes et les habitudes politiques de chaque administration. Tous ces écrivains prêtent aussi leur talent au commerce et à l’industrie ; quelques-uns se consacrent au service du public ; dans le voisinage d’une grande mosquée , on voit presque toujours l’échoppe d’un kiatib qui sert de secrétaire à tous les gens du quartier ; il n’est point de famille turque qui ne s’honore d’appartenir à un homme exerçant la noble profession du calem. En nous promenant aux champs des morts, nous avons souvent vu sur des pierres sépulcrales une plume et une écritoire, ce sont les tombeaux des kiatib.
Les softas qui suivent la carrière des études n’arrivent aux derniers degrés du doctorat qu’après de longs travaux et de rudes épreuves; on n’admet tous les ans qu’un petit nombre de candidats pour chaque grade; ceux qu’on admet , sont ordinairement les plus instruits ou
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les mieux protégés; les autres sont obligés d’attendre, quel que soit leur âge ; il est arrivé , m’a-t-on dit , que des muderis ou docteurs n’ont pu obtenir tous les grades de la science qu’à l’âge de soixante ans. C’est dans les médrèses de Bajazet et de Soliman, que s’achèvent les études, surtout l’étude du droit; la solimanieh est l’école la plus célèbre de l’empire ; on pourrait la comparer à nos anciennes universités d’Europe.
Yoilà donc, pour ce qui a rapport à l’enseignement, la jeunesse turque partagée en trois classes. La première, la plus nombreuse, est celle qui est sortie des mekteb, après avoir appris la lecture , l’écriture , le catéchisme musulman ; beaucoup n’ont appris que les formules des prières. La seconde classe, ayant fréquenté pendant quelque temps les médrèses, a pu s’instruire dans la syntaxe, étudier le turc choisi , se donner quelque teinture de la rhétorique , ce sont les kiatib ; la troisième classe est celle des softas ou brûlés , qui poursuivent les hautes études ; c’est de là que sortent les ulémas, à qui est réservé l’empire du monde intellectuel en Turquie ; les ulémas représentent ce qu’il y a de plus important et de plus élevé dans la nation, et forment à la fois la magistrature, le clergé et le corps enseignant.
On parle beaucoup aujourd’hui des ulémas, et ce serait peut-être une occasion de rectifier les idées fausses qu’on s’en fait en Europe , mais peut-être faudrait-il pour cela faire un gros livre , et je n’en ai pas le loisir. Je vous dirai seulement que je trouve un peu d’exagération dans ce qu’on dit de l’opiniâtre opposition des ulémas aux réformes de Mahmoud. Quelle résistance invincible pourrait opposer aux entreprises d’un réformateur habile une magistrature nomade , qui ne demeure jamais plus de deux ans dans la même place, et qui attend son avancement de la faveur impériale? Le sultan des osmanlis, en sa qualité de premier iman et de successeur des califes, ne doit-il pas conserver quelque influence sur un corps dont il est le chef suprême! Ajoutez à cela que le mufti , chef de la loi religieuse, peut être destitué comme un visir , et que la faveur du prince distribue souvent des grades de docteur ; ce qui doit affaiblir l’indépendance du corps enseignant. Une observation générale qu’il faut faire avant tout, lorsqu’on étudie ce pays-ci, c’est que tout y dépérit peu à peu, et que, dans l’opposition comme dans le gouvernement, on 'aperçoit partout des symptômes de destruction et de décadence. Le sérail a perdu sa force morale , et n’est plus qu’une vaine image de
la grandeur des sultans ; les ulémas, depuis la chute des janissaires , ont pu quelquefois exprimer leur mécontentement, mais, énervés par les doctrines de la fatalité , ils n’ont plus ce fanatisme qui court au-devant du martyre, ce fanatisme qui agit et qui se montre autrement que par des malédictions ; les institutions qui rendaient le despotisme redoutable au peuple , celles qui rendaient le peuple redoutable au despotisme , semblent tomber chaque jour une à une , non pas précisément par une suite de la corruption ; mais elles sont comme ces fruits détachés de l’arbre avant le temps, qui périssent dispersés sur le sol qui ne les nourrit plus , exposés au soleil qui les dessèche et les brûle sans les mûrir.
Toutefois , cet esprit de décadence s’est moins fait sentir dans les médrèses et dans le mekteb que partout ailleurs. Le mode d’enseignement est ce qui a le mieux résisté jusqu’ici au temps et aux révolutions. Je vous ai dit que les chaires des mosquées étaient ouvertes à tous ceux qui avaient quelque chose à enseigner ; peu de gens, il est vrai, usent de la permission ; mais il n’est jamais arrivé qu’une école ait retenti d’un paradoxe ou d’une opinion contraire aux idées reçues; aussi ne parle-t-on point de la liberté de l’enseignement en Turquie ; on ne parle guère de cette liberté que dans les pays livrés aux désordres de toutes les opinions, où l’anarchie n’existe pas seulement dans les idées, dans les spéculations de l’esprit, mais dans la morale et jusque dans les mœurs du peuple. Chacun alors se fait une vertu à sa manière, se fait une patrie , une religion , une conscience ; comme la société se trouve dans un véritable état de dissolution, il ne reste plus que des individus , que des partis qui s’agitent dans le cahos , et chacun brûle de faire une société nouvelle avec ses systèmes ou ses doctrines particulières. Dans un pareil état de choses, la liberté de l’enseignement est la grande affaire , le grand mobile de toutes les oppositions , mais n’est-on pas plus près alors de la barbarie que d’une éducation publique qui puisse obtenir l’assentiment de la raison ou les suffrages du peuple.
Une même pensée préside à l’éducation des Turcs, et le seul aspect de la société nous révèle un enseignement uniforme. Il ne s’agit pas dans les collèges de ce pays, de faire des hommes, mais de faire des Turcs, et tous ces Turcs se ressemblent ; ils se ressemblent non-seulement dans les occasions solennelles, mais dans les circonstances ordinaires de la vie ; dans leur maintien et leur démarche , dans leur
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manière de parler, de saluer, de prier. La nation ottomane est jetée tout entière dans le même moule ; on a comparé quelquefois les peuples à un troupeau; cette comparaison, qui, dans d’autres pays, n’est qu’une image de rhétorique, est en Turquie d’une exacte vérité. La nation turque est un immense troupeau qui s’avance silencieusement et sans lever la tète. Vous jugez quel parti on devait tirer de cette uniformité, lorsque la société était pleine de vie et qu’elle marchait à la gloire ; mais lorsqu’on arrive au jour de la décadence, une pareille société ne présente plus qu’une multitude d’hommes, tombés dans un même engourdissement , qui s’endorment tous ensemble , rangés cote à côte comme au champ des morts. Comme il n’y a qu’un chemin étroit par lequel tout le monde doit passer, on avance péniblement, et lorsque ce chemin étroit conduit à un abyme, il arrive que tout un peuple s’y précipite comme un seul homme.
Toutefois, l’éducation des Turcs, telle qu’elle est, a dans son organisation quelque chose qui me frappe , et me donne à penser. Les mekteb ou écoles primaires sont chargés d’apprendre à tous les membres de la famille musulmane ce qu’ils doivent savoir ; vient ensuite une instruction plus étendue, une éducation supérieure; celle-là ne se donne qu’à un petit nombre ; personne en Turquie ne peut ignorer ce qui doit le conduire dans la vie publique et privée ; mais la société s’en tient là , et ne forme des savans, des hommes lettrés, qu’autant qu’elle en a besoin et qu’elle peut en entretenir.
Cette sagesse des Turcs m’a fait quelquefois songer à notre pauvre France, où nous voyons précisément le contraire de ce qui passe en Turquie : ici l’éducation première qui appartient à tous est dans un état de perfection admirable; l’éducation supérieure paraît beaucoup moins encouragée parce qu’elle est le partage du petit nombre, qu’elle est comme une exception, comme un privilège dont il importe de resserrer bien plus que d’étendre les effets et les limites. Chez nous, c’est l’éducation de tout le monde qu’on néglige et c’est l’éducation supérieure qu’on perfectionne; on s’occupe peu de la première à laquelle on semble n’appeler personne, et qu’on laisse aller comme il plaît à Dieu ; toute l’attention, tous les soins, toutes les dépenses sont pour la seconde à laquelle tous sont appelés comme au festin de l’Évangile; chez les Turcs, l’éducation publique se présente à moi comme une pyramide très-étendue dans sa base, et qui, à mesure qu’elle s’élève, va toujours en se rétrécissant : en France la pyra-
mide est renversée, et sa base est bien plus étroite que son sommet.
Aussi qu’est-il arrivé depuis quelque temps dans notre pays? la grande manufacture des intelligences , pour parler le langage du jour, jette chaque année dans le monde une multitude d’esprits perfectionnés dont la société n’a que faire et qui ne peuvent y vivre; que répondraient nos gouvernemens, si cette multitude intelligente qu’ils se sont plu à former , s’élevait tout à coup contre eux et leur disait : « Nous avons été élevés pour être quelque chose dans ce monde et nous n’y sommes rien ; la fortune devait être le prix de nos lumières et nous restons misérables ; que la société périsse ou que les promesses de notre éducation ne soient pas vaines. »
Mais au moment où je parle, les hostilités n’ont-elles pas déjà commencé entre la société qui voudrait rester telle qu’elle est, et la jeunesse impatiente de la changer. Bien des gens cherchent la cause de nos révolutions dans les idées, dans les erreurs qui s’accréditent, dans la corruption des mœurs ; tout cela peut être vrai jusqu’à un certain point ; mais la véritable cause, la cause principale de cet esprit d’agitation et d’inquiétude, qui trouble les sociétés modernes c’est, je crois, celle que je viens d’indiquer; je ne m’arrêterai pas plus long-temps sur une question aussi triste ; il est douloureux de signaler un péril qu’on ne peut prévenir, et d’avoir à parler d’un mal sans remède ; chaque peuple porte avec lui les germes de sa ruine, comme chaque individu le principe de sa fin, et ce qu’il y a de plus fâcheux pour les sociétés humaines, c’est qu’elles prennent presque toujours les maladies dont elles doivent mourir, pour de la vie, de la prospérité et de la gloire. Malheur à ceux qui leur disent la vérité, car elles sont souvent plus disposées à lapider ceux qui les avertissent qu’à profiter de leurs avis. Aussi se glorifie-t-on d’ajouter au mal, et tandis que toutes les voix s’élèvent pour célébrer le siècle des lumières, la destruction arrive comme un voleur de nuit, sicutlatro .
Je ne vous parle pas des écoles spéciales, entretenues par le gouvernement; parmi ces écoles, on distinguait celles de l’arsenal, de l’artillerie et du génie. La plupart des voyageurs ont parlé du collège des icoglans, établi dans le faubourg de Péra; c’est là que s’élevait la jeunesse qui fournissait au sultan ses serviteurs les plus dévoués et les plus habiles ; cet établissement magnifique est maintenant abandonné et tombe en ruines ; le gouvernement de la Porte avait d’abord eu le projet de le remplacer par une école militaire , mais, comme
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cela arrive souvent dans les révolutions, on s’en est tenu à détruire ce qui existait.
Les rayas n’ont à Stamboul que des écoles primaires qui ne sont pas aussi bien tenues que celles des Turcs; les osmanlis qui n’ont pas encouragé pour eux l’éducation supérieure, n’ont pas dû la protéger pour les sujets tributaires. L’éducation perfectionnée d’un raya ne leur présentait que l’idée d’un ennemi plus difficile à soumettre, ou d’un esclave plus difficile à contenir.
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Sur les murailles extérieures de Constantinople et sur la prise de cette > 111e par
les croisés et par les Turcs.
Pcra , octobre 1330.
Je n’ai point eu jusqu’ici à parler des armées de la croix, si ce n’est pour indiquer leur passage à travers les îles de la Méditerranée; mais depuis que je suis arrivé à Constantinople, je n’ai point oublié que cette capitale vit plusieurs fois sous ses murs d’innombrables multitudes de pèlerins venus de l’Occident, qu’elle eut souvent à souffrir de leurs violences, etqu’enfin elle devint leur conquête. J’ai fait, à plusieurs reprises, le tour de la cité impériale pour examiner les lieux où campèrent les croisés, les lieux où se dirigèrent leurs attaques ; j’ai relu les chroniqueurs et les historiens des croisades, en présence de ces murailles en ruines qui furent témoins des misères, des excès et delà bravoure des soldats du Christ. Vous qui connaisses si bien les antiquités de Constantinople, vous aimerez à me suivre dans cette promenade avec les vieux croisés ; vous ne verrez pas sans quelque plaisir nos chevaliers de Flandre ou de Champagne entrer dans Constantinople par des portes que vous avez découvertes vousmême ; tout autre pourrait bien s’ennuyer à la lecture de cette lettre ; mais, en m’adressant à vous, je me sens plus à l’aise, car je vais parler à vos souvenirs 4.
Nous commencerons par la première croisade. La grande armée de Godefroy de Bouillon avait traversé la Thrace; elle arriva devant Byzance par les routes de Sélivrée et dbVndrinople. Les tentes des
1 Cette lettre est adressée à M. Leehevaîier que nous avons eu occasion de citer plusieurs fois dans le. cours de ce voyage ; M. Leehevaîier est, après Pierre Bill es, le premier qui ait su déblayer les décombres de la vieille Byzance, et sesrecherches nous ont beaucoup servi pour cette partie de notre travail.
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croisés se déployèrent sur ce terrain onduleux et découvert , coupé dans tous les sens par des routes la plupart pavées, où se trouvent aujourd’hui les villages de Vitros, de Maltépé, de Daoud-Pacha ; j’ai souvent parcouru ce plateau , sur lequel on aperçoit des terres de labour, des vignes, une grande quantité de jardins, et quelques cimetières plantés de cyprès. Après être restée quelques jours dans ces campagnes voisines de la capitale, l’armée de Godefroy traversa le CydariS;( maintenant Kiatkana-Souiou) sur un pont de pierre et se rapprocha de la rive occidentale du Bosphore.
Les tentes des pèlerins furent plantées dans les vallées de Belgrade et de Pyrgos ; les soldats de la croix occupaient les beaux édifices bâtis par les Grecs sur les bords du canal. Godefroy de Bouillon avait son quartier général dans la vallée de Buyuk-Déré , où le voyageur visite avec respect le vaste platane qui porte encore son nom. A la suite de quelques rixes sanglantes entre les Latins et les Grecs, Godefroy, craignant d’être enfermé dans un espace étroit, se hâta de repasser le Cydaris, et de reprendre sa position sur le plateau de Maltépé d’où il dominait la ville. L’armée des croisés se répandit de là dans les campagnes voisines, et enleva tout ce qu’elle put trouver de vivres et de bestiaux. Guillaume de Tyr parle d’un combat qui fut alors livré près de l’église Saint-Corne et Saint-Damien et du palais des Blaquernes, à l’angle nord-ouest de la ville. Anne Comnène ajoute que les croisés entreprirent de mettre le feu à une des portes de la ville, située près de l’église de Saint-Nicolas. Cette porte existe encore maintenant ; les Turcs l’appellent haivan-hissari-capou (porte du château des animaux). Elle se trouve en face de la pointe du havre, dans le quartier habité par les juifs; il paraît que de ce côté la ville n’avait point de fossés; aussi les murailles étaient-elles bâties plus solidement ; elles sont parfaitement conservées ; fondées sur le roc vif et fermées d’énormes pierres, elles présentent au premier coup d’œil l’aspect d’une construction cycîopéenne.
Cependant la paix se rétablit entre les Grecs et les croisés ; Alexis, impatient de délivrer sa capitale du voisinage et de la présence de toutes ces armées qui arrivaient chaque jour de l’Occident, obtint des chefs qu’ils passeraient le détroit avec leurs troupes. D’après les traditions les plus probables, et d’après l’aspect des lieux, on doit croire que la plupart des pèlerins s’embarquèrent aux ports de Thérapia et de Buyuk-Déré, et qu’ils abordèrent aux endroits qu’on appelle
l’Echelle du Grand-Seigneur {Soultanié-ïshelessi) ; le passage dut se faire en même temps à l’endroit où s’élèvent les deux châteaux, et sur plusieurs autres points de la côte depuis Buyuk-Déré jusqu’à la pointe de Tophana.
Vous savez qu’après la prise de Jérusalem dans l’année 1101, il partit d’Europe d’innombrables bandes de pèlerins. Toutes ces bandes passèrent par Constantinople ; elles avaient à leur suite la discorde , la licence, la misère et tous les désordres qu’elle enfante. Les Lombards et Ses pèlerins d’Aquitaine attaquèrent successivement la ville impériale, les uns du côté du palais des Blaquernes, les autres près de la porte Oblique appelée aujourd’hui Égri-Capou. Ces attaques qui n’étaient que l’œuvre de la discorde et de la sédition, n’offrent rien d’assez important pour que l’histoire s’y arrête ; seulement, on se rappelle avec un intérêt de curiosité ces lions et ces léopards nourris dans les fossés de la ville, que l’empereur voulut opposer à la bravoure des guerriers francs; dans cette lutte étrange qui retraçait en quelque sorte une image des combats du cirque, on vit des croisés blessés ou déchirés sous les griffes ou sous la gueule de ces bêtes du désert, devenues en ce moment comme les gardiens de l’empire ; mais bientôt les lions, dit Orderic Vital , furent tués à coups de pieu et de javelot ; les léopards effrayés s’enfuirent en grimpant comme des chats le long des murs, et les Latins, vainqueurs de ces animaux terribles, remplirent d’épouvante la capitale d’Alexis.
Lorsqu’on relit les chroniques contemporaines, et qu’on y voit la haine qui animait les guerriers de l’Occident contre l’empereur grec, lorsqu’on voit d’un autre côté quelle était leur multitude, quelle était leur audace, on s’étonne que Byzance ne soit pas tombée au pouvoir des Latins dès le temps de la première croisade. Dans la seconde guerre sainte, la cité impériale eut encore à souffrir de la présence de deux grandes armées. L’armée des Allemands, à son arrivée devant Constantinople, campa non loin de la capitale, vers ces douces retraites où Von vient oublier les ennuis de la ville, lieux enchantés où les fleurs exhalent partout leurs parfums, et que des arbres touffus couvrent de leurs frais ombrages. Cinnames, dont j’emprunte ici les expressions, désigne par ces paroles la vallée des Eaux-douces déjà renommée à cette époque comme un site charmant et comme le rendez-vous des habitans de la capitale. L’histoire ne dit pas que les Allemands aient commis aucune violence envers les Grecs ; les croisés
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français conduits par Louis VII, quoiqu’ils eussent été mieux accueillis que les Allemands, montrèrent moins de modération ; pendant qu’ils campaient sur les bords du Cydaris, un tremblement de terre renversa une partie des murailles de la ville du côté de la campagne : l’évêque de Langres proposa aux chevaliers et aux barons d’entrer dans Byzance par le chemin que la Providence venait de leur ouvrir. L’empereur Manuel Comnène, qui régnait alors, eut beaucoup de peine à déterminer les pèlerins de France à passer le Bosphore, et lorsque ceux-ci furent campés sur la rive asiatique, ils se repentirent avec amertume d’avoir laissé derrière eux une ville ennemie. Dans la troisième croisade, les Français et les Anglais prirent la route de la mer ; les croisés allemands traversèrent seuls l’empire grec; Frédéric Barberousse qui les conduisait, avait ravagé la Thrace, et s’était emparé de toutes les villes situées sur son passage ; l’empereur Isaac Lange, après avoir opposé une vaine ostentation à la marche triomphante de Frédéric, s’occupa prudemment de détourner l’orage qui menaçait la capitale, et détermina l’empereur d’Occident à s’embarquer avec son armée à Gallipoli. Ce n’est que douze ans après la troisième croisade que devaient s’accomplir les menaces des guerriers latins, et que la superbe Byzance tomba au pouvoir des Vénitiens et des pèlerins venus de la Champagne et de ' la Flandre.
Nous allons suivre ici pas à pas un chroniqueur, témoin oculaire et compagnon d’armes des croisés. La flotte de Venise qui portait les guerriers de l’Occident, aborda à Calcédoine, puis àScutari, que 3a chronique appelle Scutaire ; l’armée des croisés débarqua sur cette partie de la côte, et campa pendant quelques jours dans cette vaste plaine que nous voyons aujourd’hui couverte de tombes et de cyprès. Les chefs de la croisade, dit Villehardouin, tinrent leur parlement, et ce parlement fut tenu à cheval, au milieu des champs. Ils voyaient devant eux, d'un côté, Byzance avec ses hautes tours, de l’autre, la colline des Figuiers, appelée maintenant la colline de Péra, où l’usurpateur Alexis avait fait assembler une armée. Ce spectacle ne fit qu’exciter leur enthousiasme guerrier ; les trompettes donnèrent le signal, et les croisés, rentrant dans leur flotte, débarquèrent sur le rivage d’Europe ; la partie de la rive où ils firent leur débarquement est celle qui s’étend entre Bechiktach et la pointe de Tophana ; les Grecs n’osèrent point attendre les croisés et revinrent dans Constan-
tinople sans combattre ; les Latins vinrent camper devant la tour de Galata, où aboutissait la chaîne qui fermait le port, et bien virent les barons se ils ne prenoient cette tor et ils ne rompoient cette chaîne * ils étoient morts et mal baillis . Les croises, apres avoir passe la nuit dans le quartier habité alors par les juifs, se disposaient à livrer un assaut à la forteresse; les Grecs qui la gardaient, firent une sortie Et furent repoussés; les guerriers latins les poursuivirent et entrèrent dans la tour ; ainsi fut le chastieax de Galathas pris, et li port de Constantinople gagné par la force . La flotte de Venise put alors briser la chaîne et entrer dans la Corne-d’Qr.
La tour de Galata, long-temps occupée par les Génois sous les empereurs grecs, avait été conservée jusqu’à nos jours. Depuis la domination des Turcs, elle servait de fanal et de lieu d’observation pour les incendies ; un incendie l’a détruite il y a quelques mois. On s’occupe maintenant d’en abattre les décombres, pour rebâtir une tour nouvelle qui aura la même destination. Le lieu où aboutissait la chaîne qui fermait le port, a été reconnu par Pierre Gilles, qui nous dit que de son temps on appelait ce lieu, porta Catena; la porte de 3a ville à laquelle cette chaîne était attachée, existe encore sous le nom de babouk-bazar (la porte du marché aux poissons).
Maîtres de Galata, les croisés résolurent d’attaquer la ville impériale par terre et par mer ; la flotte vénitienne s’avança vers le fond du havre; les croisés français traversèrent le Cydaris sur un pont de pierre, et vinrent camper entre le palais des Blaquernes et le chastel de Bohemond , qui ere une abage close de murs (le Cosmidium ou le monastère de saint-Côme et Saint-Damien). Le maréchal de Champagne , en racontant les évènemens du siège, nous dit que l’armée des chevaliers et des barons ne put assiéger qu’une des portes de Constantinople ; et ce fut rnult grant merveille, que pour un homme qui était en Vost , étoient-ils deux cents en la ville. Le chroniqueur ne désigne pas dans son récit la porte qui fut assiégée ; mais on doit croire que les Français, dans leurs attaques, se rapprochèrent le plus qu’ils purent de la flotte de Venise ; leurs échelles, dit Yillehardouin, furent dressées à une barbacane eniprès la mer. L’historien gréa Nicétas rapporte que les Flamands et les Champenois n’avancèrent du coté du monastère de saints Corne et Damien , et qu’ils vinrent Camper auprès de la colline, d’où s’apercevait le palais des Blaquernes; les babitans voyaient du haut des murs (c’est toujours Ni-
cétas qui parle), les tentes de leurs ennemis, et pouvaient entendre parler ceux qui campaient à Geroslemur , dont ils ne se trouvaient séparés que par le rempart. Il faut conclure des récits de Ts icétas et de Villeliardouin que les tentes des croisés couvraient l’espace occupé aujourd’hui par le village ou le faubourg d'Eyoub, et qu’elles s’étendaient vers l’extrémité méridionale du port.
Le point d’attaque qu’avaient choisi les croisés français était celui qui présentait le plus de difficultés pour un assaut; les murailles devant lesquelles ils étaient campés, et qui existent encore en partie, s’élevaient plus haut que partout ailleurs ; les Grecs ne leur laissaient point de repos, et sortaient par une porte située au-dessus du palais des Blaquernes (vraisemblablement la porte Oblique ou la porte Karsia-poli , appelée aujourd’hui Êgri-Capou). Dans un assaut général, quinze guerriers français seulement parvinrent au sommet d’une échelle, et deux d’entre eux furent fait prisonniers. L’attaque des Vénitiens, du côté du port, fut plus heureuse; la flotte s’étendait à trois arbalètées , le long des remparts. Les mangonneaux firent une large brèche, par où les assaillans se précipitèrent sur les pas de leur doge, qui vieil home estoit et goutte ne veoit. Vingt-cinq tours qui gardaient la ville du côté du port, tombèrent au pouvoir des Vénitiens. Les Grecs accouraient de toutes parts pour repousser leurs ennemis victorieux ; ceux-ci mettent le feu aux quartiers voisins des murailles, et se retranchent derrière un vaste incendie.
Ce fut alors que l’empereur Alexis sortit avec toute son armée* par autres portes situées bien loin d’une lieue de V ost . Ces portes ne pouvaient être que la porte Dorée , la porte Sélivrée et la porte Bouchée [Kapaneu , Capouni ) : Bien sembloit périllose chose , ajoute Villeliardouin, que les croisés françois n avaient que six batailles , &û les Grecs en avoient bien soixante . Le doge de Venise, averti du danger où se trouvaient les chevaliers et les barons, accourut avec les siens. L’armée impériale s’était approchée à la portée du trait ; mais l'empereur Alexis, soit qu’il fut satisfait d’avoir suspendu l’attaque des Vénitiens, soit qu’il n’osât combattre les guerriers français, s& retira tout à coup vers Philopas. Philopas ou Philopatrium, était un palais impérial bâti hors de la ville, près de la porte Sélivrée. Il n’en reste plus aucun vestige ; les Grecs ont eu long-temps en ce* lieu une chapelle qu’ils appelaient Baluhli, ou l’église des poissons 1 .
1 Beaucoup de voyageurs ont parlé^de ce caloyer qui faisait frire des poissons
Cependant l’usurpateur Alexis résolut d’abandonner sa capitale, et toutes les hostilités furent suspendues. Lorsque, plus tard, la guerre recommença, les croisés n’attaquèrent point la cité impériale du côté de la terre. Les Vénitiens et les Français réunirent tous leurs efforts contre les remparts qui bordaient le havre ; on avait disposé les attaques de telle manière, qu’au rapport de Yillehardouin, le premier assaut s’étendait à une demi-lieue française. Cet assaut dura jusqu’après l’heure de none ; on se battait mult dur en plus de cent lieux à la fois. Les croisés ayant été repoussés, les chefs tinrent parlement, et décidèrent qu’on recommencerait l’attaque ; le second assaut fut plus vif que le premier, et dans le choc du combat, il semblait que la terre se fondît. L’attaque dura ainsi longuement, tant que noire sire Jésus-Christ fit lever un vent qu’on appelle boire (borée ou lèvent du nord) et bota les nefs et les vaisseaux sur la rive plus qu’ils n’étaient devant . Deux nefs liées ensemble, dont Fune avait nom la Pèlerine , Vautre li Paradis , approchèrent à une tor l’une d’une part , l’autre de l’autre; bientôt un Français et un Vénitien parviennent à la tour ; ils sont suivis par les plus braves de leurs compagnons ; on dresse ensuite les échelles contre les murs ; quatre tours sont prises ; on abat trois portes de la ville ; telle est la relation abrégée du maréchal de Champagne. Nicétas qui raconte les mêmes évènemens, rapporte que deux soldats, montés sur une échelle visà-vis du Pitrion, montèrent dans une tour ; en même temps un soldat nommé Pierre, qui avait la taille d’un géant et dont le casque était comme une tour, entra par la porte qui était près du Pitrion. Cette porte a été conservée, et les Turcs l’appellent Petri-capoussi *
le jour de l’entrée de Mahomet II à Constantinople : comme on lui annonçait le triomphe des Turcs. « Bah! s’écria-t-il, je croirais plutôt que ces poissons vont ressusciter et sortir de la poêle. » Et aussitôt le cénobite incrédule vit les poissons sauter dans un baquet d’eau qui était près de là. L’église, bâtie en mémoire de ce miracle, a été détruite par les Turcs au commencement de la révolution grecque ; mais la légende veut que les poissons, qui datent de la conquête de Mahomet II, aient survécu à ce dernier désastre. Nous avons vu au milieu des ruines de l’église grecque un pauvre caloyer qui entraîne le voyageur auprès d’un petit bassin, pour lui redire encore : Idhos psari, ejfendi; voici les poissons, monsieur . Il faut dire en passant que cette histoire est une fable comme on en raconte beaucoup en Orient ; à l’époque du siège de Constantinople par les Turcs, toutes les campagnes voisines devaient être occupées par les armées du croissant, et les guerriers musulmans ne devaient guère laisser aux caloyers qui étaient aux portes de la capitale, le loisir de faire frire des poissons,
d'orient.
Elle était dans le quartier désigné par Phransès sous le nom de rcgio Pétri . Les trois portes dont parle Yilleliardouin, et qui furent prises d’abord par les croisés, étaient sans doute la porte Sainte, celle de Pitrion , et la porte Impérial ; elles existent encore toutes les trois; la première est appelée Aia-capoussi, la seconde, comme je viens de le dire, Petri-capoussi ; la troisième Balard ou Palat (porte du palais). Nicétas dit qu’il se fit un grand carnage à cette dernière porte et dans le voisinage du palais des Blaquernes. Alexis Mursufle, qui avait usurpé la pourpre, voyant les Latins maîtres de la ville, chevaucha, dit Yilleliardouin, par plusieurs rues, le plus loin qu’il put, de celle de Vost, et vint aune porte qu’on appelle porte Oirée (porte Dorée) par laquelle il déguerpit de la cité . » Ainsi Constantinople fut prise par les croisés l’an 1204, le lundi de Pâques-fleuries.
La porte Dorée par laquelle sortit l’usurpateur Mursufle , est située à l’angle oriental de la ville. Ce fut de ce côté-là, et par cette même porte, que les Grecs rentrèrent dans la cité impériale, soixante ans après la conquête des Latins. Une maison de ce quartier, située près des remparts, avait une issue secrète dans la campagne ; quelques soldats de Jean et de Michel Paléologue pénétrèrent par cette issue, abattirent à coups de hache la porte Dorée, et la ville fut reconquise. J’ai passé plusieurs fois devant la porte Dorée, qui fut murée dans les derniers temps du Bas-Empire à cause de certaines prédictions et qui n’a pas été rouverte par les Turcs.