‹ Correspondance d'OrientChapitre 14 sur 62 · SUITE DE LA LETTRE LVI1I · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE LVI1I

Siège et prise de Constantinople par les Turcs.

Pcra , octobre 1030.

Le siège à la suite duquel les Turcs s’emparèrent de Byzance, commença au mois d’avril 1453, et dura plus de cinquante jours. « Un matin, dit l’historien Cogia effendi, pendant que V armée lumineuse du soleil s’avançait pour s’emparer du château des ténèbres , l’avant garde victorieuse du grand sultan (. Mahomet II) arriva sous les murs de Constantinople ; bientôt l’armée impériale, semblable à une mer sans limites et à mille torrens impétueux , se précipita sur ses traces et vint assiéger la place du côté de la terre. » Les murailles de la ville furent attaquées dès le commencement du siège, sur toute la ligne qui s’étend depuis la porte Dorée jusqu’à l’angle qui domine le fond du havre, ce qui comprend un espace de cinq ou six mille anglais. Dans les attaques des Latins, on avait employé toutes les machines de guerre connues des anciens ; dans le dernier siège, on joignit aux moyens de destruction en usage jusqu’alors, tous ceux qu’avait inventés le génie des modernes. Le terrible appareil des béliers et des catapultes s’y déploya avec celui de l’artillerie dont l’usage venait de s’introduire en Europe, et que les Turcs ne dédaignèrent point, quoiqu’elle fût une invention des chrétiens. La flamme vomie par ces instrumens au corps d’airain , à la bouche enflammée, jetait la douleur et le trouble parmi les mécréans ; la fumée qui s’en échappait, rendait le jour semblable à la nuit sombre, et la face du monde devint aussi obscure que lanoire destinée des infidèles. En même temps, les flèches, partant de l’arc comme des messagers du trépas, annonçaient aux ennemis le jugement des destins , les batistes envoyaient aux gardiens des tours et des remparts les arrêts du Coran. J’ai vu sur toute la ligne les brèches qui furent faites aux murailles dans ces

d’orient.

terribles combats, et la reine des cités est encore là, étendue sur le champ de bataille, couverte de ses armes émoussées et de ses mortelles blessures; la plupart des inégalités de terrain que nous voyons autour de nous, sont aussi le résultat de ce siège si formidable, qui, semblable à plusieurs trcmblemens de terre, abattit les tours, ébranla les remparts, et bouleversa jusqu’au sol foulé par les armées.

Cependant les efforts et la multitude des assiégeans , toutes les foudres déployées contre la ville, n’avaient pu la réduire ; les fossés, les hautes murailles, le courage des Grecs, semblaient avoir lassé l’ardeur impétueuse des musulmans. Ce fut alors que la flotte de Mahomet fut transportée par terre des eaux du Bosphore dans celles du havre. Les musulmans (je copie ici le récit des historiens turcs) tirèrent de la mer sur le sol, leurs vaisseaux aussi grands que des montagnes ; après les avoir frottés de graisse et pavoisés, ils les firent glisser sur la terre dans les descentes et les montées , et les lancèrent sur les flots qui baignent les murs delà cité. J’ai suivi le chemin que prit la flotte musulmane, partie delà vallée de Dolmak-bachi, s’avançant derrière le champ des morts, gravissant la colline de Péra, et redescendant par la vallée profonde de Saint-Dimitri jusqu’au quartier appelé Kassan-pacha. Les musulmans purent alors attaquer le coté de la ville par lequel étaient entrés les croisés italiens et français.

J’ai souvent interrogé les Turcs sur la conquête de Constantinople ; pour toute réponse, ils m’ont montré les boulets de granit, placés comme des trophées sur la porte Top-capoussi, autrefois la porte de Saint-Romain. Ils n’en savent pas davantage, et paraissent ignorer les attaques faites sur d’autres points ; les énormes brèches qu’on rencontre presque partout, attestent cependant que la ville fut pressée de tous les cotés, et que les remparts du côté de la terre, furent attaqués depuis la porte de Sélivrée jusqu’à la porte Oblique, tandis que le Fanar, défendu vaillamment par le grand-duc Notaras , se trouvait en butte à des assauts opiniâtres. Les traditions des Turcs s’attachent ainsi exclusivement à Mahomet II ; ils ne s’occupent que des lieux où il était présent , et ne voient dans tous ces combats que la porte Saint-Romain devant laquelle le sultan avait planté ses pavillons victorieux. Un souvenir, un spectacle plus touchant occupe l’attention des voyageurs européens. Qui ne se rappelle avec attendrissement le sort du dernier des Constantins, se dévouant à sa patrie en péril, et périssant sous les ruines de son empire ? On voudrait connaître ses

dernières actions, ses dernières paroles; on voudrait savoir surtout en quel endroit il succomba ; comme la plupart des historiens contemporains s’accordent à dire que Paléologue défendait la partie des remparts attaqués par Mahomet lï , on en a conclu généralement qu’il était mort devant la porte Saint-Romain, comme le brave Hector, qu’il avait pris pour modèle, était mort devant les portes Scées. Un arbre magnifique, dit un voyageur anglais, élève en ce lieu ses rameaux sur une muraille écroulée, comme pour marquer la place où tomba le dernier des héros grecs. L’aspect des lieux et la lecture approfondie des historiens ne me permettent point de partager cette opinion ; je vais vous exposer en peu de mots mes motifs.

Coggia effendi, quoique son récit soit fort incomplet, et quelquefois inexact, peut cependant nous fournir quelques lumières et nous conduire à la vérité. Si on en croit l’historien turc, l’empereur grec chargea les Génois et les Vénitiens de réparer la partie des remparts située au midi de la porte d’ Andrinople. Il y eut là d’effroyables assauts livrés par les Turcs : pour ne pas laisser aux assiégés le temps de réparer leurs murailles démolies, les musulmans poursuivaient leurs attaques pendant la nuit, et portaient des flambeaux au bout de leurs lances, ce qui, selon l’expression de l’historien ottoman, faisait ressembler le champ de bataille à un jardin semé de roses et de tulipes. Ce fut dans un de ces assauts, que Justinîani, chef des guerriers francs, fut atteint d’une flèche, et que le désordre se mit dans la troupe qu’il commandait. Dans le même temps (c’est toujours le récit de Coggia effendi), l’empereur grec, entouré de ses soldats les plus braves, était dans son palais, situé au nord de la porte d’ Andrinople , et cherchait à en défendre les avenues contre les guerriers musulmans. Lorsqu’il apprit que l’ennemi avait franchi les murailles de la ville, il quitta sa demeure royale pour secourir ceux qui fuyaient, et plusieurs des assiégeans qui couraient au pillage, tombèrent sous ses coups ; après plusieurs exploits, il fut renversé de son cheval sur la terre ensanglantée , et périt de la main d’un soldat turc, blessé lui-même , et gisant parmi les morts. Les auteurs grecs ajoutent à ce récit que les assiégés, poursuivis par les musulmans, se pressèrent en foule à la porte Carsia (Ègri-Capou) , et que, de ce côté, on vit paraître Constantin, monté sur un cheval fougueux ; comme les Turcs venaient d’envahir le quartier du Fanar, et qu’ils entraient par la porte et les brèches d’Ègri-Capou, l’empereur et les compagnons qui

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