LETTRE LXIX
Yovage aux ruines d’Assos.
Baba, octobre 1830.
En rentrant dans Baba, hier, à la nuit tombante, la première personne que j’ai rencontrée, c’est un jeune Turc qui m’a remis un billet de vous, ainsi conçu : « Les vents nous obligent à abandonner la baie » de Baba ; nous allons regagner le large, et demain, si nous pou* » vons, nous reviendrons vous joindre. » J’ai passé toute la nuit dans de sérieuses inquiétudes; ce matin , au premier rayon du jour, j’ai couru du côté de la rade pour y chercher votre navire, mais la rade était déserte ; je n’ai trouvé que deux ou trois caïques attachés au rivage. J’espère pourtant qu’un vent meilleur ne tardera pas à vous ramener vers moi ; en attendant votre prochain retour, voici la relation de mon voyage aux ruines d’Assos.
Vous fûtes heureusement inspiré en renonçant au voyage d’Assos, car les ruines de cette cité sont bien plus loin de Baba que nous ne le pensions, et le chemin qu’il faut suivre est continuellement difficile et périlleux; on marche pendant sept heures au milieu de montagnes, dans des sentiers non frayés, remplis de pierres, hérissés de ronces, bordés de rocs à la pente escarpée, où le faux pas d’une monture vous deviendrait funeste. Les difficultés du chemin qui mène à cette ville ont fait dire à un auteur ancien que cest s’exposer à périr que d’aller < à Assos d’un pas trop rapide ( qui celeri passu Assum it , mortis pmculum adit).
J’avais pour guide le grec Paneioti, qui est le boulanger de Baba; comme il voulait tirer de son voyage avec moi le meilleur parti pos-
sible, il n’a point voulu accepter la monture que je lui ai proposée,, aimant mieux , disait-il , recevoir au retour la somme que j’aurais dépensée pour son cheval. Dans cette course à travers les montagnes, j’ai rencontré cinq ou six pauvres villages, dont les principaux sont Ârabay Vatabli , Gouiouvéré , Bergasi ; ces villages composés de masures croulantes, ne sont habités que par des Turcs; à la vue de ces bourgades entourées de terres incultes , on se demande quelles sont les ressources de la population, quels sont ses moyens de subsistance; on ne trouve là ni champ, ni verger, ni jardin, pas un coin de terre que le travail ait fécondé ; c’est une magnifique contrée où l’on dirait que l’homme n’a point encore passé; c’est l’antique création vierge encore avec ses beautés premières; c’est ITda avec scs pins, ses chênes et sou éternelle verdure, l’Ida tel que l’a vu Homère, tel que le vit Junon lorsque, suivant le même chemin que moi , elle s’en allait du cap Lectos au sommet du Gargare où l’attendait son divin époux.
Après cinq heures de marche, j’étais las de traverser des vallons solitaires , cherchant partout des yeux Assos et ses ruines ; Paneioti qui s’était déchaussé pour épargner ses babouches, s’avançait tristement devant moi, les pieds ensanglantés par les ronces et les pierres tranchantes ; tout à coup il pousse un cri de joie, et me montre à l’orient une haute montagne ronde surmontée d’édifices, « Behram! Bell ram ! » s’écrie-t-il ; Paneioti , en sa qualité de barbare , saluait Behram, moi je saluais la vieille Assos. Nous avons cheminé encore deux heures dans des vallons couverts de chênes aux gales noires , et nous sommes arrivés au milieu des cabanes de Behram.
Comme il faut, avant tout, visiter les autorités du pays, je me suis fait conduire auprès de l’aga du village ; je suis entré par une porte étroite et basse , dans un misérable réduit ; j’y ai trouvé pour tout meuble un lambeau de tapis sur lequel était accroupi un pauvre vieillard d’une très-petite taille et d’une extrême maigreur ; cette hutte était le palais de l’aga, ce frêle vieillard était l’aga lui-même placé là pour garder les vénérables débris d’ Assos , je lui ai fait lire le firman impérial que nous avons emporté de Constantinople, et qui doit nous assurer aide et protection pour le reste de notre pèlerinage en Orient. L’aga de Behram s’est incliné devant le toura ou le chiffre du sultan Mahmoud, et les mots peki, peki (fort bien, fort bien) ont été pour moi comme un gage d’hospitalité. Cependant la glorieuse recommandation du grand empereur n’a pu me faire trouver
d’orient.
un peu de pain; on ne pétrit à Behram que tous les deux jours; chaque famille ne prend du pain que tout juste ce qu’il lui en faut pour vivre, et les Turcs de Behram sont trop pauvres pour songer à faire la part du voyageur : les bonnes gens me disaient d’attendre la fournée du lendemain. Le fait est que mon guide n’a pu découvrir dans le village que des melons pour apaiser notre faim ; Faneioti n’avait point laissé ignorer qu’il était le boulanger de Baba ; mais il n’a pas moins été obligé de se passer de pain ce jour-là.
J’ai employé la fin de la journée du 22 octobre et la journée du 23 à parcourir les ruines d’Assos. L’aga de Behram a pris la peine de m’accompagner et m’a expliqué à sa manière les débris que j’avais sous les yeux ; selon lui, tous ces monumens étaient génois, c’étaient les Génois qui avaient été l’ancien peuple de ce pays. Vous vous souvenez que notre conducteur Dimitri n’avait pas d’autre manière de nous expliquer les vieilles masures de Bournar-Bachi sur l’emplacement de Troie; vous n’avez pas oublié aussi ce musulman d’Érisso qui donnait une origine génoise aux anciennes ruines d’Erissus. Les Turcs ne connaissent rien de ce que nous appelons l’antiquité ; les siècles antiques sont pour eux des temps non avenus, et les Génois qui, dans les temps modernes, ont promené leur génie dans tout l’Orient, se présentent à l’esprit des Turcs comme le plus ancien des peuples; les Génois sont pour les osmanlis ce que sont pour nous les
Phéniciens, les Egyptiens ou les Grecs; les Génois, c’est ce que les Turcs appellent l’antiquité. Yous voyez par là que je n’ai guère pu tirer profit de l’érudition du vieil aga de Behram ; mais il m’a été fort utile en ce qu’il m’a montré scrupuleusement toutes les curiosités d’Assos. J’ai fait cette première visite aux ruines, deux heures avant le coucher du soleil ; un vent froid et violent soufflait sur la montagne, et c’est peut-être alors que votre navire a été forcé de regagner la mer.
Les débris de l’acropolis au sommet de la montagne sont de peu d’importance ; ce qu’il y a de plus remarquable sur le plateau qui portait jadis la citadelle, c’est une tour carrée de soixante-dix à quatre-vingts pieds de hauteur; cette tour se voit de très-loin, et c’est la première ruine que j’avais aperçue en approchant d’Assos; les vents sifflaient dans les embrasures de cette haute tour solitaire qui retentissait autrefois de cris belliqueux, et d’où partaient les flèches homicides ; d’autres tours d’une grandeur médiocre et d’uno
construction qui ne paraît pas fort ancienne, sont répandues sur le plateau désert; ces tours peuvent être l’œuvre des Génois, si tant est que les Génois aient passé par là. Je suis descendu dans deux vastes citernes revêtues de pierres de taille et d’une parfaite conservation ; l’une de ces citernes abreuve encore le village de Berham . A coté de la grande tour carrée s’élève un ancien temple de forme élégante, que les Turcs ont converti en mosquée. Le monument est bâti sur d’énormes rochers de granit qui se détachent les uns des autres et semblent avoir été travaillés par la main de l’homme ; ces grandes roches, avec leurs flancs escarpés et leur teinte sombre, donnent un aspect religieux à l’avenue du temple. L’édifice est moitié carré , moitié conique; la partie carrée, qui est la partie inférieure, est construite en pierres de taille, et sa circonférence est d’environ quarante-cinq pieds. La partie supérieure, qui s'arrondit et se termine en dôme, est bâtie en briques mêlées de ciment. La porte d’entrée, précédée de trois arches qui forment comme un vestibule, regarde le septentrion ; l’arche du milieu est soutenue par deux colonnes de marbre blanc tacheté de jaune ; la porte n a que cinq pieds et dix pouces de haut, sa largeur est proportionnée. Une architrave de marbre, placée au-dessus de l’entrée, présente une inscription grecque en sept vers ïambiques, où il est dit que Cérycus, fils de Cornélius, a réparé le temple; cette inscription, d’ailleurs fort obscure et mutilée en quelques parties, présente un caractère d’écriture qui ne permet pas de lui assigner une haute antiquité. Quoique le monument soit consacré à la religion du prophète, il m’a été permis d’y pénétrer ; l’intérieur du temple n’offre rien de curieux ; les murailles sont nues et intactes, excepté du côté qui regarde la Mecque. De ce côté-là, on a pratiqué une niche jaune pour y déposer le Coran ; le mur vers lequel se tournent les pieux musulmans est blanchi avec beaucoup de soin. Le pavé du sanctuaire est couvert de nattes et de tapis. La religion musulmane nous a ainsi conservé dans son intégrité première un monument appartenant aux beaux âges de la Grèce ; les Turcs de Behrara n’y ont pas même ajouté un minaret.
Le revers de la montagne est couvert de bas-reliefs en granit, qui nous retracent différentes scènes de mœurs de l’ancien peuple d’Assos; les bas-reliefs sont presque tous de la même forme et de la même dimension ; iis ont tous à peu près quatre pieds de long sur deux pieds ■et demi carrés. Le style de ces ouvrages a quelque chose d’égyptien *
b’oïuext.
et toutes ces sculptures m’ont paru d’un travail parfait. En parcourant ces précieux débris, j’assistais tour-à-tour à des danses, à des banquets, à des sacrifices. Ici des femmes mollement étendues sur des lits ou des divans, présentent leurs coupes à des esclaves qui leur versent à boire, tandis que leurs longs cheveux, qui sont leur seul vêtement , flottent négligemment sur leurs épaules ; là d’autres femmes s’avancent en cadence, les unes derrière les autres, en battant des mains, ou folâtrant ensemble sur des tapis ou sur le gazon ; plus loin sont des groupes entourés de coupes et d’urnes. J’ai vu deux femmes, placées en face l’une de l’autre, dont la partie inférieure se termine en queue de poisson comme la femme dont parle Horace; près de là, deux bœufs dont les têtes se touchent et qui entrelacent leurs cornes. J’ai reconnu au milieu d’un tas de décombres, une scène de famille, représentant un hydropique, avec une tête et des flancs énormes, assis sur un lit élevé ; à côté du lit est un homme à longue barbe, qui offre au malade un breuvage; une femme couverte d’un vêtement semblable au costume des femmes d’Orient, est assise en
face du lit ; derrière elle se trouvent quatre femmes debout devant une grande urne; une d’elles est dépouillée de ses vêtemens„ En interrogeant ces vivantes figures des temps qui ne sont plus, des voyageurs, plus savans que moi, feraient sans doute d’intéressantes découvertes pour les mœurs de l’antiquité ; ils pourraient trouver sur ces pierres abandonnées le mot de beaucoup d’énigmes, de beaucoup de mystères; ces blocs épars, sur lesquels vient parfois s’asseoir le pâtre de Behram, ont gardé peut-être des souvenirs qu’on chercherait en vain dans les livres de notre Europe.
La plus grande partie de l’antique ville d’Assos était située sur îe côté sud-ouest de la montagne ; l’emplacement proprement dit de la cité est vide, mais les murailles sont encore debout. Les fortifications d’Assos devaient être redoutables, si on en juge seulement par les débris des tours et des remparts. Les murs, bâtis en pierres de taille, sont épais de huit ou dix pieds; comme ils sont plus ou moins renversés, je ne saurais dire quelle état leur véritable hauteur. Au pied de la montagne, vers le nord, on remarque une tour de quatorze pas de circonférence, et qui devait être d’une trèsgrande élévation. Des pierres de taille tombées comblent à demi son intérieur ; les décombres laissent voir encore six embrasures. Il est probable que les murailles d’Assos étaient ainsi flanquées d’énormes
tours a différens intervalles ; celle dont je viens de vous parler, touche à un vaste débris de mur qui paraît inébranlable comme un roc. La nature et l’art, ainsi que le ditStrabon, avaient fait d’Àssos une des places les plus fortes. Défendue à la fois par d’énormes remparts et des roches menaçantes, l’antique Assos, assise avec sa citadelle sur le sommet d’une haute montagne, était faite pour épouvanter un ennemi. Les enfans d’Àssos, enfermés dans leur acropolis comme des aiglons dans un nid aérien, n’avaient presque rien à craindre d’une armée.
Les sarcophages et les nombreux débris de tombeaux qu’on retrouve à l’occident de la montagne, annoncent au voyageur la nécropolis d’Àssos. Ces sarcophages dont quelques-uns ont cinq pieds de profondeur et neuf ou dix pieds de longueur, sont en granit, ornés de festons, de têtes de béliers, et revêtus d’inscriptions funéraires. Tous ces tombeaux ont été violés par les musulmans de la contrée qui espéraient y trouver de l’or ; trop faibles pour enlever les couvercles de chaque tombe, ces avides profanateurs ont pratiqué sur le côté des sarcophages une large ouverture, et maintenant les chevreaux et les agneaux de Behram peuvent pénétrer dans ces vieux sépulcres vides pour s’y mettre à l’abri de l’orage ou du soleil. Les auteurs anciens parlent d’une pierre nommée lapis sarcophagus qui était commune dans le pays d’Assos, et qu’on choisissait le plus souvent pour faire des sépulcres.
Le penchant méridional de la montagne nous présente de grandes ruines; l’amphithéâtre d’Assos peut être regardé comme un des plus beaux monumens que les Grecs nous aient laissés en ce genre ; j’ai trouvé à cet amphithéâtre quatre cent cinquante pieds de circonférence ; les spectateurs avaient quarante rangs de sièges, divisés en huit étages, et taillés dans les rochers de la montagne ; ces sièges sont encore dans leur état primitif, et n’ont pu être ébranlés ni par le temps ni par les hommes ; une chose qui les rend curieux, c’est qu’ils sont creusés de manière à ce que les spectateurs assis ne puissent nullement incommoder ceux qui sont devant. Le peuple entrait par deux grands passages voûtés et montait cinq marches pour aller prendre place au spectacle. On remarque à l’extrémité du théâtre une large terrasse qui pouvait être un lieu de promenade. Il serait difficile d’inventer de plus ravissans tableaux que ceux qu’on découvre du haut du théâtre d’Assos ; la nature et les traditions poétiques
viennent enchanter à la fois les yeux et l’imagination ; sans parler de la montagne d’Assosqui est elle-même un grand spectacle, voyez, au midi, les vertes collines de Lesbos baignées dans des flots d’azur ; à l’orient, les beaux rivages d’Àntandros et de Crysa, Antandros d’où partit le fils d’Anchise avec les derniers débris de Troie, Crysa dont le nom rappelle la captive d’Agamemnon, est célèbre par son temple d’Apollon-Smintheus ; à l’occident, c’est la rive où fut une cité du nom de Palamède, ami d’Achille. Assis en face de ces admirables tableaux, que le génie d’Homère a peuplés de divins souvenirs, je me disais que j’aurais facilement laissé là le théâtre et les vers qu’on y récitait, pour me livrer tout entier au grand spectacle de la nature; quelque belle que soit la poésie de Sophocle et d’Euripide, mon oreille l’eût certainement oubliée pour s’ouvrir au bruit harmonieux de la mer troyenne, au murmure des vents de Mitylène et du Gargare. Il est probable que les enfans d’Assos s’extasiaient beaucoup moins que moi à l’aspect de cette nature, car l’habitude amène l’indifférence; mais je me suis toujours étonné que les anciens aient choisi pour leurs théâtres des sites qui pouvaient distraire singulièrement les spectateurs.
Au-dessus de l’amphithéâtre on remarque des ruines et d’antiques fondations ; çà et là gisent des colonnes et des pierres de taille, dont quelques-unes portent des débris d’inscriptions grecques oùse trouvent les noms de Jupiter et du dieu César, ce qui pourrait faire croire que ces anciens restes ont appartenu à des temples. C’est l’opinion de M. de Choiseul, qui a relevé, avec des dessins, les trois temples qu’il suppose avoir existé sur la vaste terrasse dominée par l’acropolis. En suivant le revers de la montagne, du côté de l’orient, on reconnaît un portique d’ordre dorique, débris de quelque temple grec; je suis descendu à la mer par l’ancien chemin d’Assos ; ce chemin a de larges degrés, et ce n’est pas une des ruines les moins importantes. A l’extrémité de cette route, au bord de la mer, j’ai vu un café, un four, une douane turque et une fontaine, mais tout cela est à peu près abandonné ; pas une barque ne se trouvait dans le port, et le cafetier musulman se plaignait à moi qu’on eût oublié les chemins de la vieille cité. Le dernier édifice que j’ai visité sur le rivage, ce sont des bains turcs bâtis avec des blocs de granit, et surmontés d’un dôme ; ces bains sont maintenant à demi détruits, et les ruines turques se mêlent ainsi aux ruines d’Assos.
Je n’ai rien négligé pour rendre cette description aussi complète que possible, parce que peu de voyageurs ont visité les ruines d’Assos ; M. de Choiseul est, à ma connaissance, le seul voyageur français qui en ait parlé ; mais son récit ne donne qu’une imparfaite idée des ruines et des localités.
Quand on foule les débris d’une cité, on aime à se demander quelle fut son histoire, quel rang elle occupa jadis parmi les nations. Âssos a peu de souvenirs pour nous. Nous ne savons même rien de certain sur son origine; l’Iliade nous apprend que cette côte était soumise autrefois aux Lélégiens, un des peuples les plus belliqueux de la Troade, et c’est là tout ce que nous connaissons touchant les premiers temps d’Assos. La page historique la plus intéressante qui se rattache à la cité dont nous venons de parcourir les débris , nous a été conservée par Strabon. Un eunuque nommé Mermias était au service d’un homme riche qui venait de s’emparer d’Assos et d’Atarnée ; le nouveau maître d’Assos étant mort, Hermias lui succéda. Celui-ci qui, dans un voyage à Athènes, avait pris goût aux leçons des philosophes grecs, appela auprès de lui Aristote et Xénocrate, et les combla d’honneurs et d’amitié ; Hermias donna en mariage à Aristote une fille de son frère. Mais son règne ne fut pas long ; trompé par de vaines paroles d’amitié, il se laissa prendre aux pièges que lui tendit un général rhodien chargé des intérêts de la Perse ; arrivé à Rhodes , le tyran d’Assos fut fait prisonnier , et bientôt on l’envoya au roi de Perse qui le fit pendre. Aristote et Xénocrate ne restèrent point à Assos, car les Perses vinrent aussitôt s’y établir. Il résulte de ce récit que, du temps d’Aristote, le pays où nous sommes maintenant, était comme placé sur les confins de la domination des Perses et des Grecs ; quelque chose de vague et d’indécis régnait dans le gouvernement et chez les peuples de ces côtes ; la législation d’Asie et la civilisation grecque se disputaient alors l’Archipel et les anciens États de Priam. Il est curieux de voir deux philosophes d’Athènes prêchant à Assos des doctrines politiques qui sans doute n’avaient jamais été entendues sur les rivages troyens ; peut-être avaient-ils essayé de soumettre l’ancien pays des Lélégiens aux rêveries d’une philosophie nouvelle, et les satrapes du grand roi ne pouvaient guère favoriser cette œuvre de propagande. Dans des temps postérieurs, Assos prêta l’oreille à d’autres doctrines qui sortaient du pays le plus obscur de l’Orient ; saint Paul vint y prêcher son Dieu crucifié, et les paroles de l’humble
d’orient.
apôtre retentirent bien plus que celles deXénocrate et d’Aristote. Un étranger prêchant l’Évangile du Christ aux lieux où l’Iliade fut inspirée , l’apôtre de Tarse opposant la croix de Golgotha aux autels de Jupiter debout sur les hauteurs du Gargare , ce sont là des contrastes frappans qui semblent n’être qu’un rêve de poète, un jeu de 3’imagination.
En partant de Behram , je me suis dirigé vers une petite rivière qui coule dans une vallée, au nord d’Assos, de l’orient à l’occident; cette rivière, appelée par les Turcs Behram-Sou, va se perdre dans la mer au-dessus du cap Lectos. Pendant que j’achevais ma dernière visite aux ruines d’Assos, mon guide Paneioti, impatient de revenir à Baba, pleurait et se tourmentait ; il avait grande peur des Turcs de Behram, et me disait en gémissant qu’il fallait en finir, si je ne voulais pas que sa tête restât au milieu des ruines de Behram. Sur la route d’Assos à Baba, j’avais pitié de ce pauvre Paneioti pâle de fatigue et de besoin ; arrivé au village d ’Araba, j’ai été appelé auprès de l’aga qu’une violente fièvre tourmentait depuis plusieurs jours ; je lui ai administré en passant une bonne dose de kinine, et en échange, il a donné à Paneioti un cheval qui l’a ramené promptement à Baba.
Telle a été ma course au pays d’Assos. Mais vous, qu’êtes-vous devenu? dans quelle baie, sur quelle mer les vents vous ont-ils poussé?