‹ Correspondance d'OrientChapitre 29 sur 62 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXX

Description des ruines de Mitvlène, ce qu'elle a été dans l’antiquité, ce qu'elle

est aujourd'hui l.

Mitylènc , octobre 1830.

L’homme , dit un poète d’Qrient, parcourt V univers , poursuivant la fortune ou la science , et lui-même est poursuivi par le destin . Je reconnais aujourd’hui la sagesse et la vérité de cette maxime. M. Poujoulat et moi, nous nous promettions une grande joie de retrouver l’antique Assos, et voilà qu’un si beau projet nous a séparés l’un de l’autre ; la tempête m’a jeté à Metelin, et je ne puis savoir si mon compagnon de voyage est encore à Behram, s’il est revenu à Baba, ou s’il est en route pour venir me rejoindre ; j’espère néanmoins que notre séparation ne durera pas long-temps, et que le destin, qui a mis entre nous un bras de mer, ne tardera pas à nous rapprocher.

M. Granier, agent consulaire de France, a cherché à me consoler de notre triste mésaventure ; il m’a reçu dans sa maison, et comme il a pensé que les ruines avaient pour moi un grand attrait, il s’est empressé de me montrer celles de Metelin. Le premier jour de mon arrivée, nous avons fait une promenade au nord-ouest de la ville; il m’a fait voir, au milieu des champs, les restes d’un temple de Jupiter ; plusieurs inscriptions grecques se lisent sur les marbres épars; mais aucune n’est entière : près de là, nous avons vu d’autres ruines dans un jardin ; au milieu des marbres mutilés, où se reconnaît encore la magnificence de la Grèce antique, un âne tourne une roue qui sert à tirer l’eau d’un puits. Tout auprès, est une petite enceinte

1 M. Michaud, pendant son voyage en Orient, à écrit à Mme Michaud, de tous les lieux qu’il a visités; plusieurs de ces lettres ont été déjà imprimées, d’autres seront publiées à leur tour dans la suite de cet ouvrage; la lettre sur Mitylène est une de celles qui ont été adressées à Mmc Michaud.

d’orient.

dans laquelle de bonnes femmes ont cm voir un autel de la panagia. M. G ranier m’a dit qu’on y trouvait souvent des cierges allumés qui étaient enlevés par des passans moins crédules. Cette superstition à coté d’une ruine, n’est-ce pas comme deux antiquités en présence l’une de l’autre ! En revenant vers la ville, nous avons visité les restes d’un temple d’Apollon ; avec les débris du temple on avait construit dans le moyen âge une église grecque consacrée à saint Roch ; dans cette église s’est conservée une longue inscription qu’on ne déchiffre qu’avec peine et qui présente un sens incomplet. Il en est des paroles que l’antiquité nous a laissées sur la pierre, et qui restent à moitié effacées par le temps, comme des derniers cris d’un homme qui se noie; on entend quelques accens confus; le reste se perd dans l’abymedes flots, et ne frappe pas l’oreille des vivans. Il existe encore dans le même lieu une ancienne chapelle dont on répare maintenant les murailles ; dans un enclos voisin de la chapelle, on enterre les catholiques et les malfaiteurs ; leurs ossemens sont confondus ensemble et se mêlent à mille autres ruines ; voilà le monde tel que le font chaque jour les révolutions, le temps et la barbarie.

En rentrant dans Metelin, nous avons visité l’église épiscopale; à la porte de l’église et dans une enceinte pavée, un siège ou un fauteuil de marbre attire l’attention des voyageurs : sur les deux bras du fauteuil on distingue des figures de griffons ou de sphinx , et les serpens, symboles de l’étude et de la science ; ce siège antique a par derrière une espèce de tiroir ou de niche, qui servait sans doute à enfermer des rouleaux de papyrus ou des tablettes ; il est fort endommagé, et des parties disjointes en sont liées par des lames de fer ; au bas du fauteuil, nous avons lu cette inscription en langue grecque : Siège de Potamon, fils de Lesbonax. Potamon était né à Mitylène, et professait l’éloquence dans sa patrie. Il obtint de Tibère des lettres patentes par lesquelles cet empereur romain le mettait sous sa protection spéciale. Insulter Potamon, c’était insulter Tibère luimême, et se rendre coupable du crime de lèse-majesté. Jamais la rhétorique n’avait obtenu un pareil privilège.

Comme le pacha de Metelin fait bâtir un nouveau sérail, on a remué et déplacé des terres , ce qui a donné lieu à quelques découvertes ; on a trouvé plusieurs colonnes , restées debout en forme circulaire et soutenant une voûte ; au milieu de ces colonnes , nous

en avons remarqué une qui est cannelée, et dont le chapiteau porte

une tète de bœuf. Au milieu de la colonnade , on a retrouvé une mosaïque fort bien conservée, avec une coquille en marbre soutenue par un pilier élégant ; beaucoup de marbres antiques et de fragmens de colonnes sont confondus avec les décombres ; le kiaia du gouverneur , qui dirige les travaux, nous a laissé voir tout ce qu’il y avait de curieux, et nous a proposé de fumer un chibouc sur tous ces débris qui ne lui disent rien, et ne sont pour lui que des matériaux de construction. Les ouvriers ont découvert beaucoup de médailles avec la tête de sanglier et la lettre M signes distinctifs de l’ancienne Mitylène ; mais toutes ces médailles, surtout celles qui sont d’or ou d’argent, deviennent la proie de la cupidité ignorante. Ainsi les restes les plus précieux des anciens temps reparaissent un moment au grand jour, pour être enfouis parmi les trésors de l’avarice, ou pour rester à jamais ensevelis sous les voûtes d’un harem ou d’un kiosque musulman. On croit généralement que l’édifice dont on a trouvé les ruines, était un temple de Yénus. Parmi les objets qui ont été recueillis dans les fouilles, on a remarqué plusieurs petites figures de terre cuite, représentant la tête d’une femme ou d’un enfant. Toutes celles qu’on nous a fait voir, nous ont paru d’une grande perfection de travail, et doivent appartenir aux meilleurs temps de la sculpture grecque.

Dans une de nos promenades, au sud-ouest de la ville, nous avons vu sur le chemin qui conduit à Methymne, un grand tombeau formé d’une seule pierre. Ce tombeau était tout-à-fait enfoui dans la terre; un éboulement de terrain l’a fait reparaître ; comme il était ouvert, nous avons pu examiner ce qu’il renferme ; ce sont des ossemens desséchés, des vases de terre, quelques débris de charbon, et un petit peigne en bois de cèdre avec lequel les femmes de l’ancienne Grèce avaient coutume de tenir leurs cheveux attachés. On nous a parlé d’une médaille ; mais elle avait disparu : plus d’un voyageur aurait profité de cette découverte pour annoncer à l’Europe qu’on avait retrouvé le cercueil de Sapho ; ce tombeau n’était pas loin du temple de Yénus ; le tertre sur lequel on l’avait placé regardait la mer du côté de Leucate ; n’y a-t-il pas là de quoi se laisser entraîner au moins à quelques illusions! Mais aucune inscription n’accompagne le mausolée ; le silence des pierres n’autorise pas la moindre conjecture ; la seule opinion à laquelle on puisse s’arrêter, c’est que le tombeau que nous avons vu, est celui d’une femme, et qu’il est très-ancien.

d’orient.

Dans les temps reculés, les deux portes de la ville de Metelin se joignaient par un canal ; maintenant le canal est comblé. Nous sommes montés sur la colline qui s’avance dans la mer, et sur laquelle est bâtie la citadelle de Castro. Il y avait là autrefois un kiosque délicieux, réservé au capitan-pacha, lorsqu’il faisait sa tournée dans l’Archipel. Ce kiosque et les belles fontaines qui l’entourent, se ressentent de l’absence du grand amiral, et tombent en ruines. La citadelle qu’on aperçoit de loin, est comme tous les châteaux des Turcs, qui offrent aux voyageurs une perspective pittoresque, mais qui ne sont pas à l’épreuve d’un coup de main. Dans les dernières guerres contre les Grecs, on a eu l’idée d’entourer la ville de murailles. Ces murailles, construites à grands frais , et aux dépens des habitans de l’ile, souvent reblanchies à neuf, ressemblent beaucoup moins à des fortifications qu’à la clôture d’un parc ou d’un jardin.

Sur la colline du château, se trouvent plusieurs tombeaux musulmans ; parmi ces tombeaux, on distingue celui de Méhémet effendi , ancien pacha de Smyrne, décapité en 1822. Méhémet effendi avait été dénoncé au divan , comme ayant des relations suspectes avec les janissaires qu’on voulait détruire , et avec les chrétiens dont on se défiait ; le sultan prononça un arrêt de mort , et ce fut le fameux Hosrew-pacha, alors capitan-pacha, aujourd’hui sérasquier, qu’on chargea de l’exécution. Celui-ci arriva avec une flotte dans la rade de Smyrne ; sa présence éveilla d’abord les soupçons ; pour dissiper les défiances, il resta quelques jours sans descendre à terre, et comme il avait été l’ami d’enfance du mutselin, il lui adressa plusieurs messages remplis des souvenirs de sa vieille amitié . A la fin , il quitte son vaisseau amiral , et se rend chez Méhémet effendi , accompagné d’un petit nombre de serviteurs ; il est reçu à bras ouverts , et passe quelques jours dans le sérail du mutselin, au milieu des fêtes et des soins de la plustouchante hospitalité ; en quittant son ancien compagnon d’étude, Hosrew-pacha lui donna comme gage de ses sentimens,un beau fusil anglais et un cheval arabe d’un grand prix ; toute la ville de Smyrne avait pris part à cette réunion des deux amis. Le mutselin, touché des procédés de son hôte, veut aller le visiter dans le vaisseau amiral. Quelques amis prudens cherchent à l’en détourner ; les uns voient une trahison danstoutesles démonstrations amicales d’ Hosrew-pacha, les autres croient à sa fidélité , et se persuadent qu’en donnant au mutselin un fusil et un cheval, il lui a conseillé de prendre la fuite ,

ou de se mettre en défense ; le gouverneur de Smyrne n’écoute point ces avertissemens, et, plein de confiance dans les expressions affectueuses du capi tan-pacha, il se rend au vaisseau amiral ; il est d’abord reçu avec les honneurs dus à son rang ; mais à peine est-il entré dans la grande cabine, que les portes se referment sur lui et qu’il se trouve entouré d’une garde nombreuse ; bientôt il est jeté dans un brick , chargé de le conduire à Metelin, et lorsque le brick entrait dans le port, la tête du pauvre mutselin était tombée sous le glaive du chiaoux; le gouverneur de l’île , tremblant pour lui-même, vint recevoir les tristes restes du pacha de Smyrne, et se dépouilla de son manteau pour les couvrir ; la tête de Méhémet effendi fut portée à Stamboul, et son corps resta sur la colline de Castro ; voilà quelle est la justice des sultans, voilà par quels exploits Youssouf-Hosrew , qui gouverne aujourd’hui l’empire ottoman, a mérité le surnom d’Ulysse

des Turcs , et s’est maintenu dans les plus grandes dignités de l’Etat.

M. Granier m’a conduit sur les collines qui s’élèvent derrière Metelin ; on aperçoit de ces hauteurs les côtes d’Asie, couvertes d’un nuage bleuâtre ; j’attendais avec impatience des nouvelles de M. Poujoulat, et mes regards sont restés attachés sur la montagne de Behram dont le sommet couvert de ruines nous apparaissait au fond du golfe d’Adramitty. En descendant des collines, M. Granier m’a montré un couvent de derviches ; on n’y voit plus que des tombeaux, le monastère est désert ; plus loin, toujours en descendant, nous avons vu une tour abandonnée, près de laquelle le pacha de Metelin fit décapiter, en 1821, quatre-vingts ou cent Hellènes fugitifs que la tempête avait jetés sur la côte de l’île. Plusieurs grecs qui travaillaient près de là , nous ont raconté cet horrible massacre ; tels furent les commencemens d’une révolution ou d’une guerre qui a fait couler tant de sang , et dans laquelle les passions humaines se montrèrent plus cruelles, plus inexorables que les écueils et les orages de la mer. Uu autre spectacle non moins triste est venu affliger nos regards , c’est le village qu’habitent les lépreux ; on est persuadé dans le pays que la lèpre est contagieuse , et cette opinion élève un mur d’airain entre les habitans de Pile et les malheureux atteints de la maladie. On fait souvent des quêtes, pour venir à leur secours , ce qui ne les préserve point de la plus affreuse misère. Non loin de là , s’élève un édifice assez vaste , dans lequel on enferme les femmes de mauvaise vie ; cette prison, m’a-t-on dit, n’est jamais vide , car les vices qui y

d’orient.

conduisent ne manquent pas à Metelin; il est vrai que les Turcs ne se donnent pas la peine de juger les femmes qu’ils enferment de la sorte ; ils font souvent des rondes dans la ville ; toutes les fois qu’ils entendent du bruit dans une maison, ou qu’ils y trouvent des hommes et des femmes rassemblés, ils arrêtent tout le monde ; les femmes arrêtées sont envoyées dans la maison de police ; le bourg de Molivo (Methymne) a aussi une maison de correction pour les femmes, qui est surveillée et dirigée par des religieuses.

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