SUITE DE LA LETTRE LXX
Metelin , octobre 1830.
Depuis que je suis arrivé à Metelin , je suis toujours en course , pour connaître tout ce que le pays a de remarquable et de curieux ; j’ai voulu voir ces beaux coteaux, que nous avions vus de la mer, au mois de juillet dernier, et qui me paraissaient de loin un véritable paradis terrestre ; il n’est pas de jour que je ne parcoure les belles campagnes situées à l’est de la ville ; j’aime à m’égarer dans ces forêts d’oliviers à la feuille pâle et couverts d’olives que le soleil a brunies. Partout j’aperçois des kiosques élégans, avec leurs jardins d’orangers; partout, je rencontre des sources limpides, de clairs ruisseaux ombragés par des arbres touffus et bordés de verts gazons ; M. Granier m’a proposé une partie de chasse aux bec-figues ; j’ai accepté ; nous avons été nous mettre à l’affût, près des ruines du temple d’Apollon ; nous avions devant nous de grands arbres aux fruits rouges, où les oiseaux aiment à se percher ; déjà plusieurs oiseaux étaient tombés sous le plomb meurtrier, lorsque j’ai reconnu sur le champ du carnage , un rossignol étendu à terre ; l’oiseau voyageur venait sans doute du pays d’Orphée, et se rendait dans la haute Asie, pour y passer la mauvaise saison. Quoique je n’eusse point à me reprocher la mort de ce pauvre rossignol, je n’en ai pas moins déploré sa destinée; je me suis rappelé que dans le lieu où nous étions, s’élevait les autels du dieu de l’harmonie , et mon fusil m’est tombé des mains ; vous savez, ma chère amie, que nos grands poètes aiment aussi à voyager en Orient. A la vue du rossignol étendu sans vie à mes pieds , mes souvenirs se sont reportés sur l’infortuné Byron. Puisse la Providence veiller sur tous les chantres des bois , sur tous les fils d’Apollon qui visiteront désormais ces poétiques contrées !
J’ai parcouru dans tous les sens la ville de Metelin; les maisons y sont fort mal bâties , les rues sales et étroites ; on y compte quatre à
d’orient.
cinq mille Turcs, cinq ou six mille Grecs, quelques familles juives. La ville n’est pas sans industrie; elle a plusieurs manufactures de savon ; les plus belles sont celles du pacha ; les bazars paraissent assez bien fournis; ils sont très-fréquentés ; les rues basses ne renferment que des boutiques ; si j’en crois ce qu’on m’a dit, les mœurs des habitans ne sont pas moins corrompues que dans les temps anciens; nous avons reconnu dans les femmes de Castro la physionomie et les traits qu’on retrouve sur les bronzes ou sur les marbres de l’antique Mitylène. On m’a parlé d’une coutume singulière établie pour les successions des familles. C’est la fille aînée, et après elle, les autres filles qui ont droit à l’héritage de leurs parents ; les enfans mâles n’ont rien à prétendre aux biens paternels ; cet usage remonte aux temps les plus reculés, et se retrouve dans d’autres îles. Plusieurs savans ont cherché à en expliquer l’origine, sans pouvoir dire quelque chose de satisfaisant. La loi a été modifiée dans les temps modernes, par l’influence et les conseils du clergé, mais le principe subsiste toujours ; les Grecs , qui auraient la facilité de profiter de la loi des Turcs, n’ont jamais recours à ce moyen, qui leur semblerait injurieux à la mémoire de leurs ancêtres; on ne peut qu’admirer cette fidélité opiniâtre aux vieilles coutumes de leur nation.
Plusieurs voyageurs ont fait l’histoire de cette ville dans les temps anciens; je n’y reviendrai pas; je vous citerai seulement un trait rapporté par Thucydide ; les Lesbiens ayant fait quelques tentatives pour secouer le joug des Athéniens, le peuple d’Athènes, assemblé dans le Pnyce, prononça une sentence de mort contre tous leshabitans de Mitylène ; le lendemain , quelques orateurs firent entendre la voix de la modération , et la sentence fut rapportée. La galère qui apportait la loi de mort, celle qui apportait la grâce du peuple, entrèrent en même temps dans le port. La ville fut épargnée, mais plus de mille des principaux habitans perdirent la vie, et les terres des Lesbiens furent distribuées à des étrangers. Jamais un gouvernement n’exerça de plus terribles vengeances. Les Perses, qui furent quelque temps maîtres de Lesbos, ne se montrèrent pas si barbares. Serait-il donc vrai qu’un peuple qui en gouverne un autre, fût le plus mauvais de tous les maîtres, et que la domination du despotisme fût quelquefois préférable à celle d’une démocratie passionnée? Mais laissons là l’antiquité, et venons à l’histoire moins connue du moyen âge. Réunie à l’empire grec, l’île de Lesbos était tombée au pouvoir des croisés
latins ; elle éprouva la destinée de la plupart des îles de l’Archipel et de la mer Égée, et revint à l’empire grec après la chute de Baudouin II. » Au milieu du quatorzième siècle, un noble Génois parti des ports de d’Italie, épousa la fille de Paléologue, et reçut en dot l’île de Metelin. Jacques, fils et successeur de François Galutisio , gouvernait l’île, lorsque le duc de Nevers et quelques autres seigneurs français , faits prisonniers à la bataille de Nicopolis , étaient retenus en captivité dans la ville de Brousse. Cefutlui qui fit passer en France des nouvelles de leur défaite, et qui traita avec Bajazetde leur rançon. Les illustres prisonniers délivrés de leurs fers vinrent à Metelin ; l’historien Froissart, en parlant de la femme de Jacques Gatulisio , qui les reçut à sa cour, nous dit qu’elle étoit moult révérante, sav oit d* amour tout ce qiï on en peut savoir, et étoit dame garnie et pourvue sur toutes autres, car de jeunesse , elle avoit été nourrie en V hôtel de V empereur de Constantinople avec Marie de Bourbon | si y avoit-elle grandement appris et retenu, car en France tous seigneurs et toutes dames sont plus honorables et mieux pourvus quen nulle autre terre. Pendant leur séjour à Metelin, les seigneurs de France furent traités avec toute la courtoisie et grâce imaginable. L’île de Metelin jouissait alors d’une paix florissante. Cette paix dura jusqu’à la conquête de Mahomet II. Quand l’île fut menacée , les chevaliers de Rhodes, le duc de Naxos , la république de Gênes vinrent à son secours ; mais ils ne purent la sauver ; l’histoire rapporte que d’infâmes trahisons précédèrent la victoire des Turcs; la famille de Gatulisio se trouva divisée , et le frère s’arma contre son frère ; enfin , il s’était commis des crimes si honteux , que lorsque Mahomet entra dans Mitylène, les gens de bien auraient pu voir en lui, au lieu d’un conquérant, le redoutable instrument des justices de Dieu.
Depuis que F île de Metelin est au pouvoir des Turcs, elle semble avoir perdu sa place dans l’histoire ; son nom n’est guère prononcé au divan que lorsqu’il s’agit d’y envoyer un gouverneur. Dans le dernier dénombrement , le nombre des habitans ne s’élève qu’à trente-sept mille : vingt-cinq mille Grecs et douze mille Turcs. La plus grande richesse de File consiste en oliviers ; cet arbre réussit partout ; on exporte chaque année plus de deux cent mille quintaux d’huile ; les montagnes de Metelin ont des chênes velanides et des bois de construction. On sème de l’orge et du froment dans une partie de l’île.- La vigne, quoique la culture en soit fort négligée, ne laisse pas que d’y produire une assez grande quantité de vins.
d’orient.
Le pacha qui, sous le titre de nasir , gouverne maintenant i’île de Metelin, appartient à une ancienne famille du pays. Iladji-Mustaphaaga (c’est ainsi qu’il se nomme) passe pour être assez modéré dans l’exercice du pouvoir; toutefois, il se montre sévère, impitoyable même pour la levée des tributs ; le pacha, dit M. Granier, n’en veut ni à la liberté ni à la vie des habitans, mais à leur bourse; le gouverneur d’une île ou d’une province ottomane n’est à proprement parler qu’un fermier ou receveur général , mais un receveur général auquel on a donné des troupes à commander, qui peut faire administrer la bastonnade aux contribuables, et qui règle à son gré la perception des impôts. L’habileté d’un pacha consiste à étendre autant qu’il le peut le domaine du fisc, et à ne négliger aucun moyen de faire passer l’argent du peuple dans ses coffres ; à tout ce que le génie fiscal peut inventer le pacha de Metelin a joint le monopole, et se vante d’avoir pris pour modèle le pacha d’Égypte , devenu le seul marchand et le seul propriétaire du pays qu’il gouverne ; chaque année, après avoir prélevé la dîme des olives , il achète toute l’huile qui se fait dans le pays, à raison de trois ou quatre piastres l’ocque, et la revend plus du double. C’est lui qui, dans les années de disette, fournit du blé aux habitans, et Dieu sait ce qui leur en coûte pour ne pas mourir de faim. Comme dans les derniers temps, on a établi des impôts extraordinaires, pour mettre l’île en état de défense, le pacha a fait les avances de ces impôts , mais à des conditions si onéreuses pour les habitans, que ceux-ci, comme il le dit lui-même, n’ont plus dans leurs maisons une seule pierre qui leur appartienne. On assure queMustaphaaga retire chaque année deux ou trois millions de piastres de son gouvernement, et qu’il n’envoie pas la dixième partie de cette somme à la Porte. Il est obligé, il est vrai, de faire construire à ses frais quelques bàtimens de guerre dans le chantier de Metelin ; il faut aussi qu’il paie la protection de quelques hommes puissans, qui soutiennent son crédit à la cour de sa hautesse. Il n’a rencontré jusqu’ici aucun obstacle à sa fortune. Le peuple de l’ÎIe ne murmure pas trop contre lui , et plusieurs navires qui lui appartiennent , voiturent en paix ses marchandises et ses trésors ; il n’est pas néanmoins sans quelques inquiétudes, et chaque fois qu’il arrive un vaisseau de Constantinople, il craint de voir débarquer la justice du sérail.
La plupart des puissances chrétiennes ont des agens consulaires à Metelin ; ces consuls sont presque toujours en guerre les uns avec les
autres ; il n’y a peut-être pas plus d’accord à Fera, mais on ne s’y querelle pas de la même manière ; la discorde a des mœurs toutes différentes selon les lieux où elle s’établit. Depuis quelque temps, l’agent consulaire de Sardaigne est en guerre ouverte avec celui de France; la semaine dernière, cet agent sarde qui est un Grec, vint provoquer M. Granier jusque chez lui ; il vomit contre son adversaire mille imprécations, et finit par tracer une croix sur la muraille, jurant par cette croix qu’il se vengerait d’une manière éclatante ; tous ces débats particuliers sembleraient annoncer que MM. les consuls de Metelin n’ont pas de grandes négociations à suivre ; au reste, cette diplomatie ne coûte presque rien aux gouvernemens qu’elle représente et n’est pas plus payée que celle de Tenedos. M. Granier, homme de mérite, qui a servi en France avec distinction, est ici depuis plusieurs années ; les corsaires grecs l’ont pillé plusieurs fois ; il est obligé de donner l’hospitalité aux voyageurs , et d’avoir une représentation , sans qu’il ait jamais reçu la plus petite indemnité ; on ne lui rembourse pas même ce qu’il dépense pour entretenir son pavillon consulaire, et changer ses couleurs à chaque révolution qu’on fait à Paris. M. Granier s’est plaint à moi ; mais je n’ai pu que déplorer l’injustice qu’on lui fait.
P. 5. Après quatre jours d’attente, voilà enfin M. Poujouîat qui nous arrive. Je vais le laisser raconter lui-même son Odyssée.