‹ Correspondance d'OrientChapitre 36 sur 62 · LETTRE LXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIII

De Smyrne au village de Chirkingé.

Chirkingé, le 9 novembre 1830.

Depuis que j’ai mis le pied sur les chemins de l’Asie mineure, une joie secrète se mêle à ma curiosité de voyageur ; je m’estime heureux de voir une riche et admirable nature , des mœurs simples et douces, un peuple qui vaut mieux que nous. Si ma santé reste ce qu’elle est maintenant , si la fièvre ne vient point me barrer les chemins de l’Asie , j’espère que j’aurai bien des choses intéressantes à vous raconter.

En venant de Smyrne au village de Chirkingé j’ai repassé par la route d’Éphèse que je vous ai déjà décrite ; j’ai couché à Devedi-Keui comme à mon premier voyage, mais je n’y ai plus retrouvé ce joyeux cafetier grec qui , moyennant quelques paras, m’avait donné asile dans sa cabane ; on n’a pas su me dire ce qu’il était devenu ; il sera sans doute allé chercher meilleur destin sur une autre route , car dans le village des Chameaux le cafetier Georgio ne serait arrivé que difficilement à la fortune. Pendant que nous soupions à Devedi-Keui , nous avons vu des colonnes de flammes s’élancer de la maison de l’aga; une demi-douzaine de Grecs assis auprès de nous sous un mûrier , avaient de la peine à contenir leur joie à la vue de cet incendie; ces honnêtes rayas n’ont pas fait le moindre mouvement pour sauver la demeure de celui qu’ils regardent comme leur tyran , et ce n’est pas leur faute si le feu n’a pas tout dévoré.

Ce n’est point sans plaisir que j’ai revu le Caystre; un fleuve qu’on passe deux fois dans les pays lointains est une connaissance qu’on

corjiESPomvNCE

«aime à retrouver ; le meme bateau et le même Turc m’ont transporté d’une rive h l’autre ; le vieux nocher m’a reconnu, et portant la main sur son turban blanc , il m’a salué d’un air joyeux : « Les vagues du €aystre , lui ai-je dit , passent devant votre cabane et vous quittent sans retour ; un voyageur passe et vous le revoyez encore. » En tournant mes regards du coté des lacs Silénésiens , j’y ai vainement cherché les grues et les oies sauvages qui s’y trouvaient par milliers à l’époque de mon premier passage. S’il n’avait fallu me détourner un peu trop de mon chemin , je serais allé volontiers jusqu’au bord de la mer pour y savoir des nouvelles de la tribu turcomane que j’avais vue campée sous ses tentes noires; la tribu s’en est allée peut-être comme les oiseaux des lacs Silénésiens.

Il y a quatre mois , quand j’ai fait le voyage de Smyrne à Éphèse, j’ouvrais de grands yeux devant tout ce que je rencontrais ; les objets les plus vulgaires excitaient mon attention , et chacun de mes pas amenait une surprise nouvelle ; c’était mon premier début dans les régions musulmanes ; je m’aperçois aujourd’hui que je suis un peu moins ignorant , car je regarde avec des yeux indifférens une foule de choses qui m’avaient alors émerveillé. Pour ce qui est des ruines d’Éphèse, je n’ai rien à ajouter ni à changer à mon premier récit. Les restes d’Aiasoluk se sont montrés à moi sous un aspect nouveau; je n’y ai pas vu seulement les débris d’une cité musulmane , ces kiosques en ruines, ces bains renversés, ces longs minarets encore debout à coté des mosquées détruites; ces marbres épars et tous ces décombres entourés de peupliers , de platanes et d’autres grands arbres jaunis par l’automne, formaient un tableau des plus pittoresques; une caravane qui venait d’Aïdim et s’en allait à Smyrne, avait campé autour du café d’Aiasoluk ; cette troupe de chameaux auprès des ruines venait ainsi naturellement compléter le tableau. Au bas du café , à quelques pas de la fontaine , j’ai vu un ancien tombeau sans couvercle que je n’avais pas remarqué la première fois ; il avait long-temps servi d’abreuvoir pour les chameaux et les mulets des caravanes, mais le sépulcre ayant été un peu fendu et ne pouvant plus contenir l’eau de la fontaine , on l'a mis à l’écart. Le sarcophage est en marbre ; il a dix pieds de longueur sur trois et demi carrés : on peut croire qu’il reçut autrefois les dépouilles d’un grand , car il est orné de têtes de béliers et de festons , et sur un des côtés du sépulcre on voit quatre personnages portant des torches. Le tombeau est revêtu d’une in-

d’orient.

scription grecque qui probablement était consacrée à la louange du mort, mais la moitié des mots manque à l’épitaphe. Le récit de mon second passage à Éphèse serait incomplet, si j’oubliais de vous dire que je n’y ai point retrouvé les corneilles et les cicognes; elles ont déserté la grande mosquée et les ruines d’Aiasoluk comme les grues et les oies sauvages ont déserté les lacs Silénésiens ; ces légions de voyageurs animaient les rives du Gaystre , les solitudes du Corissus et du mont Prion ; la nature y paraît plus triste en leur absence; les ruines regrettent leurs derniers habitans ; il semble que le pays se dépeuple une seconde fois.

Le village de Chirkingé , composé d’environ trois cents maisons , est situé dans les montagnes, à deux lieues à l’est d’Aiasoluk. Vous

vous souvenez de i’aga Osman qui m’avait fait les honneurs d’Ephèse, et qui m’avait donné un dernier rendez-vous dans son village de Chirkingé. Je l’ai trouvé là au milieu d’un petit peuple qui s’estime heureux de vivre sous son autorité paternelle ; quoique les trois quarts de la population soient Grecs , tout le monde l’aime et le révère. Je pourrais difficilement vous exprimer le plaisir que j’ai éprouvé en revoyant Osman ; lui-même paraissait rempli de joie et me rappelait en souriant notre journée d’Aiasoluk. « Dieu m’a donné une preuve d’amour , me répétait-il , en vous envoyant une seconde fois vers moi ; demandez à votre ami tout ce que votre cœur désire. Il est triste , ajoutait-il , qu’on soit obligé de faire passer des paroles d’amitié par la bouche d’un interprète. — Le langage de l’amitié est un langage universel ; tous les peuples le comprennent ; d’ailleurs votre air et vos manières m’en disent bien plus que mon drogman. » Osman a mis à notre disposition une maison voisine de la sienne ; un agneau a été tué comme pour notre festin d’Aiasoluk ; notre arrivée a coûté îa vie à deux coqs que j’eusse bien mieux aimé entendre avec les premiers rayons du matin , et la générosité de notre hôte semblait ne connaître aucune borne. Mon cavasi Méhémet ne pouvait s’expliquer les politesses affectueuses de l’aga de Chirkingé ; mon interprète Marco qui ne s’était jamais trouvé à pareille fête , concluait de tout cela que les Turcs sont meilleurs qu’on ne croit ; quant à M. Carcel , mon compagnon de route 4, il me félicitait d’avoir de tels amis dans

1 M. Carcel, jeune naturaliste, que nous avions rencontré à Smyrne et qui avait fait avec moi le voyage aux rives du Méandre, est mort misérablement à Kounkalé en 1831; dans une course qui a duré quinze jours, j’ai pu apprécier son

i’Asie mineure , et cet accueil magnifique était d’un bon augure pour notre voyage.

Depuis que je suis en Orient, je n’ai rien vu d’aussi frais, d’aussi riant, d’aussi pittoresque que les vallons et les montagnes qui environnent le village de Chirkingé. Nous voici au mois de novembre, dans la saison où les arbres de nos pays sont entièrement dépouillés, où nos campagnes sont pâles et attristées ; les rives du Bosphore que nous avons quittées, il y a près de vingt jours, commençaient déjà alors à perdre leur parure ; les arbres d’Aiasoluk ont pris les teintes jaunes de la saison, et les vallons de Chirkingé ignorent si l’automne est venu. Le laurier y est encore vert, l’acacia a gardé ses fleurs embaumées , et l’arbousier balance sur la tête du voyageur ses fruits pareils à la fraise pourprée ; le platane et le peuplier n’ont pas plus jauni que le sapin et le mélèse; le jasmin, la marguerite, le souci, l’anemone et mille autres fleurs que l’homme n’a point encore nommées, brillent d’un éclat charmant au milieu de cette nature jeune et riante. Dans votre dernière lettre, vous dites en décrivant les campagnes de Smyrne, que vous avez trouvé aux bords du Mêlés un printemps sans roses ; moi je trouve au contraire dans ces montagnes un automne avec les roses et la fraîcheur du plus beau printemps. Ces valions si admirables et de verdure et de végétation sont peu cultivés et produisent à peine de quoi nourrir les habitans de Chirkingé ; sous ce magnifique vêtement de verdure printanière, on découvre la misère et le besoin. Osman me disait que la population ne se plaint point de sa pauvreté ; d’ailleurs l’aga ne demande point aux habitans plus de karatch qu’ils ne peuvent en payer, ce qui arrive fort rarement dans les villages de Turquie. Les Grecs et les Turcs de Chirkingé vivent dans un parfait accord et semblent ne faire qu’une même famille. « Cette bonne intelligence est votre ouvrage, disais-je à Osman; si tous ceux qui gouvernent les hommes étaient comme vous, la paix du monde serait moins souvent troublée. — Pourquoi serais-je injuste et méchant? me répondit l’aga; les soupirs de l’opprimé montent au pied du trône divin plus rapidement que le vent

dévouement pour la science et les qualités de son cœur ; quand nous l’avons quitté à Smyrne, il avait déjà préparé une riche colîection d’insectes, de papillons et de coquillages rares; pourquoi faut-il que la mort soit venue l’arrêter tout à coup dans ses intéressantes recherches ? M. Carcel a été enterré près du tombeau d’Achille.

d’orient.

ne traverse l’espace, et la malédiction pèse sur les jours de l’oppresseur. — Yous avez raison, brave Osman, les larmes du pauvre sont brûlantes et allument le courroux du ciel contre celui qui les fait couler. »

Je vous ai dit au mois de juin dernier que l’aga de Chirkingé avait

«affermé le territoire d’Ephèse ; comme les rives du Gaystre ne lui rapportaient presque rien et que cette ferme était ruineuse pour lui, il est parvenu à s’en débarrasser. Il va néanmoins visiter quelquefois encore son ancien domaine; la semaine dernière, tandis qu'il s’en allait à Aiasoluk, suivi de ses gardes, il apprit que des bandits samiens avaient dépouillé et tué le boucher de son village; ces malfaiteurs dont j’ai eu occasion de vous parler, s’étaient avancés jusque dans les vallons de Chirkingé ; Osman avec ses gardes se mit à la recherche des brigands; quatre d’entre eux furent atteints, et l’aga leur coupa la tète. Osman conserve comme un trophée les armes de ces bandits et me les a montrées avec orgueil ; ce sont de longs fusils qui peuvent porter à plus de soixante pas, des sabres recourbés au fil tranchant , des yatagans de la meilleure trempe.

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