‹ Correspondance d'OrientChapitre 37 sur 62 · LETTRE LXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIV

De Chirkingé au village de G usmusch-Ovassi ; découverte de Magnésie-

du-Méandre.

Gusmusch-Ovassi , le 11 novembre 1030.

Le 10 novembre, j’ai quitté le bon aga Osman pour ne plus le revoir que dans la vallée du dernier jugement; il nous a donné trois de ses gardes pour nous escorter au milieu des forêts qui s’étendent sur le côté méridional des montagnes de Chirkingé. Ces forêts sont désertes et nous n’y avons pas rencontré un seul homme ; nous n’y entendions que le bruit du vent dans les rameaux des pins et des méîèses, et les ruisseaux qui descendent de cascades en cascades dans des vallons profonds. Nous étions loin du chemin des caravanes, loin des sentiers frayés ; autour de nous, ce n’étaient que des rochers, enfoncemens et précipices. Après une marche de deux heures et demie, nous sommes arrivés à l’extrémité de ces montagnes, et nous avons fait une halte de quelques minutes dans un pauvre village appelé Balachik. A un quart d’heure au-delà de Balachik, nous avons vu un amas de colonnes de marbre, dont la plupart sont dans une entière conservation; j’ai reconnu là des vestiges d’anciennes fondations, ce qui pourrait donner à penser que ces débris sont ceux d’un temple. La campagne environnante est belle; on y voit des prés et des jardins arrosés par des ruisseaux, et la nature y est encore parée comme au mois de mai. A notre droite, sur le revers d’une colline, nous avons remarqué un assez gros village qui porte le nom de Tchifflik. Le sentier que nous suivions devait nous conduire à Gusmusch-Ovassi ; nous Voulions aller droit à ce village pour y demander des indications posi-

d’orient . 35

tives sur les ruines d’une ville dont on nous avait beaucoup parlé. Ces ruines avaient été ignorées jusqu’à ce jour, parce qu’on ne peut les rencontrer qu’en quittant les routes battues. J’étais ainsi préoccupé de je ne sais quelle ambition de découverte, et je m’avançais dans une plaine inculte et marécageuse, quand tout à coup je reconnais au loin devant moi de vastes ruines au pied d’une montagne. Je montre du doigt à mon muletier les ruines et la montagne, et je lui fais dire de se diriger de ce côté. Bientôt nous arrivons sur les lieux ; je demande à un Turc qui passe si nous sommes loin de Gusmusch- Ovassi ; à une heure, me répond-il. Me voilà au comble de la joie ; il me semblait que je venais de conquérir une ville.

En lisant les relations des voyageurs modernes, surtout les savantes notes que M. Barbier du Bocage a ajoutées au voyage de Chandler, j'avais appris que le véritable emplacement de Magnésie-du-Méandre était encore à découvrir; avant de parcourir les ruines répandues devant moi, j’ai repassé ce qui a été dit sur cette question. Pline

compte quinze milles romains d’Ephèse à Magnésie ; Strabon compte cent vingt stades pour la distance de ces deux villes ; les quinze milles romains de Pline et les cent vingt stades de Strabon équivalent à peu près aux mêmes mesures , et ces mesures nous donnent cinq heures de chemin ; il ne faut donc point placer Magnésie du Méandre à Guzel-Hissar, puisque cette dernière cité est à onze heures d’Èphèse. M. Barbier du Bocage a fort bien prouvé que Guzel-Hissar ne pouvait représenter Magnésie ; il a pensé avec raison qu’on devait chercher les restes de Magnésie à mi-chemin d’Aiasoluk à Guzel-Hissar, au pied d’une montagne qui pût représenter le Thorax, sur les bords d’une rivière qui pût être le Léthéus , mais aucun voyageur n’avait trouvé des ruines dans cette direction. Le docteur Smith avait vu, à six heures de marche de Guzel-Hissar, un heu appelé Ghermeanle , situé près des montagnes ; Pokoke fait mention du même lieu sous le nom de Germanseik, et ce nom est aussi indiqué dans les manuscrits de M. Peysonnel; Germanseik répondait assez à la position de Magnésie ; toutefois personne n’avait rencontré des ruines en cet endroit, et la découverte de Magnésie était encore à faire. Mais voilà qu’à cinq lieues d’Éphèse, dans la distance précise assignée par Pline et Strabon, je me trouve au milieu des débris d’une antique ville située dans la plaine, au pied d’une montagne et sur les bords d’une rivière ; n’est-il pas évident que ces ruines sont celles de Magnésie,

que cette montagne est îe Thorax et que cette rivière est le Léthéus? Je ne suis point un grand voyageur et la science ne doit point compter sur moi pour marcher aux découvertes ; j’ai trouvé Magnésie par un pur hasard, uniquement parce qu’une fantaisie m’avait poussé loin des routes que suivent ordinairement les caravanes. Il y a des gens qui partiraient de là pour se faire une réputation de savant, car ce n’est pas une petite gloire que de fixer l’emplacement d'une cité ; pour moi, qui ne suis rien et qui ne prétends à rien, je ne vois dans tout ceci qu’une bonne fortune de voyageur.

L’enceinte de la ville qui n’a guère plus de trois quarts d’heure de circuit, est encore de tous côtés entourée de murailles; elles sont construites en briques mêlées de terre et revêtues de grandes pierres de taille ; ces murs ont dix pieds d’épaisseur sur une hauteur de trentecinq à quarante pieds ; ils sont encore debout sur tous les points. Du côté de l’est, les remparts forment comme deux larges avenues, dont l’une fait face au nord, l’autre à l’orient; l’avenue de l’est, grande et majestueuse, montre à droite et à gauche douze niches, dont les unes en marbre, les autres en pierre de taille ; le côté gauche de cette avenue est percé de dix ouvertures ou fenêtres. On remarque dans un angle du mur un grand pilier de marbre. C’était là sans doute l’entrée principale de la ville. L’autre avenue qui regarde le nord est moins belle; elle n’a d’un côté que quatre niches; de l’autre que trois; une partie de cette avenue est renversée. Il est probable que dans les différentes niches des deux avenues, étaient placées des statues de divinités ou de grands hommes ; les dieux étaient là comme pour garder la grande porte de la ville. J’ai reconnu six portes , l’une des portes du midi est construite en pierres énormes semblables à des quartiers de rocs. L’une des portes du nord donne sur un ancien chemin pavé de grosses pierres. On voit dans l’enceinte trois petites élévations de terrain, dont l’une est couverte de grands piédestaux en marbre et de pièces de colonnes détachées ; ces colonnes sont cannelées et en marbre magnifique ; si les pièces éparses étaient replacées dans leur ordre primitif, ces colonnes pourraient être comparées à celles du temple de Jupiter-Qlympien à Athènes. Plusieurs beaux fragmens d’architecture sont confondus au milieu des colonnes et des piédestaux. Il est probable que ces éclatans débris ont appartenu au temple de Diane aux sourcils blancs. Strabon nous dit que , sous le rapport de l’art, ce temple surpassait de beaucoup celui d’Éphèse, et

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que, sous le rapport de la grandeur, il l’emportait sur tous les temples d’Asie, à l’exception de celui d’Èphèse et de celui d’Àpollon-Didymæus dans le pays des Milésiens. A l’extrémité de l’enceinte , à l’ouest, gisent des tronçons de colonnes cannelées et non cannelées, des débris de chapiteaux et de corniches, et des marbres de toutes les dimensions. Sur un fragment de marbre, à demi enfoncé dans la terre, j'ai reconnu une inscription grecque; malheureusement l’inscription a été brisée avec le marbre. Yoici les mots que j’ai pu recueillir, après avoir enlevé la terre et le gazon qui recouvraient en partie ce vieux débris.

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Le nom d’Andronic ( avSpovwco® ) qui est resté sur ce fragment de marbre , est comme un trait de lumière jeté sur les derniers temps, de Magnésie; il paraîtrait qu’Andronic qui, dans le treizième siècle, rebâtit la ville de Tralles, fut aussi un des bienfaiteurs de l’antique ville des Magnésiens.

Les débris dont je viens de vous parler sont les seuls restes de construction que le temps n’ait point balayés dans l’enceinte ; comme il faut faire aussi la part des choses de l’époque présente, je ne dois point oublier de vous dire que les vaches se sont emparées de l’enceinte de Magnésie ; il y a là un parc qui leur sert de demeure et une cabane de pierre pour leur gardien. Cette cabane est ombragée par quelques arbres qu’on appelle en grec prènari. Le Léthéus, appelé aujourd’hui leni-Sai, coule sous les murailles de Magnésie et va se jeter dans le Méandre ; ses eaux sont d’une rare limpidité et paraissent comme argentées; la rivière fait tourner deux moulins à une demi-heure au sud de Magnésie; vous savez que le Léthéus sort du mont Pactyas, prèsd’Éphèse. A un quart d’heure de Magnésie, à l’est, dans laplaine, j’ai vu trois tertres assez semblables de loin aux tombeaux de la Troade ; ces tertres formaient les petits îlots de Derasidæ et de Sophonia , dans le temps où la mer s’étendait jusque dans la plaine qu’arrose aujourd’hui le Méandre. M. Barbier du Bocage, dans ses notes, indique ces monticules comme autant de signes pour reconnaître l’emplacement de Magnésie.

Le terrain qui s’étend autour des murailles, du coté de l’ouest, est semé de débris d’édifices, de colonnes brisées ou debout et enfoncées dans le sol. A un quart d’heure de distance, dans cette direction, j’ai trouvé un amphithéâtre dont les gradms sont taillés au penchant de trois collines ; c’est comme un vallon qui n’est ouvert que du côté du nord; l’espace renfermé par les trois collines est uni comme ia surface d’un lac et couvert d’un beau gazon ; il a quarante-cinq pieds de largeur, et deux cent vingt pieds de longueur. Les gradins, à l’est et à l’ouest, sont encore comme au temps des Magnésiens ; la colline du sud n’en a conservé que les vestiges. Ce qu’il y a de fort curieux dans cet amphithéâtre, c’est la distinction des sièges; on en trouve de plus ou moins commodes, de plus ou moins élégans: il y a des bancs pour deux , pour trois ou pour quatre places, des bancs pour des familles ; les grands sont séparés de la foule des spectateurs ; j’ai vu plusieurs sièges marqués d’un nom propre ou d’une initiale. A l’est et à l’ouest, j’ai compté environ quarante rangs de gradins. La configuration du terrain nous porte à croire que ce lieu fut en même temps un cirque et un théâtre ; j’aurais voulu y découvrir la place qu’occupait la statue en bronze du magnésien Anaxénor qui, avec sa voix et sa guitare, s’était fait une grande renommée ; sur le piédestal de la statue on lisait deux vers de l’Odyssée qu’on peut traduire ainsi : Il est agréable d'entendre un chanteur tel que celui-ci, comparable aux dieux pour la beauté de sa voix. Presqu’en face de l’amphithéâtre est un vaste édifice dont il reste de fort belles ruines; le monument est de forme carrée ; les pierres de cet édifice sont d’une épaisseur et d’une dimension peu communes. Les hauteurs du Thorax , sur une étendue de trois quarts de lieue, sont traversées par une haute et forte muraille. D’après le rapport de Strabon , Magnésie avait changé de place ; il est possible qu’elle ait été construite d’abord un peu plus à Touest, ce qui expliquerait le grand nombre de ruines dispersées de ce côté-là. Les remparts qui traversent le Thorax ont pu appartenir à cette première Magnésie. Strabon parle d’un temple consacré à Dindymène, mère des dieux, qui cessa d’exister par la translation de la ville. Je dois ajouter que l’enceinte de Magnésie, telle que je l’ai vue, n’annonce pas une grande cité; une population nombreuse ne s’enferme guère dans un espace de trois quarts d’heure de circuit. Je De m’arrête qu’en passant à toutes ces questions qui demanderaient trop de temps. Je désire que des voyageurs plus éclairés que moi

d’orient.

Tiennent mettre au grand jour des ruines que je n’ai pu qu’indiquer; ils achèveront ce que j’ai commencé à peine , et leurs recherches auront tout l’intérêt de la nouveauté. C’est pourquoi je marque ici la situation de ces ruines avec la plus scrupuleuse exactitude. Les ruines de Magnésie sont à une heure, à l’est du village de Gusmuch- Ovassi, à une demi-heure d’un autre petit village appelé leni-Keui. Sur le penchant des collines, au nord de la plaine, se trouve un bourg nommé Tépé-Keui ; ces ruines sont connues dans le pays sous la dénomination turque de Jeni-Kalé. La ville est entourée de marais; la plaine de Magnésie , surtout vers le nord, est abandonnée et sans culture ; on n’y rencontre que des joncs et quelques arbres sauvages. Cette plaine ne produirait pas aujourd’hui assez de froment pour fournir du pain à Thémistocle 1 .

Sur le sol d’Asie il n’y a point de ruines qui n’aient d’intéressans souvenirs, et chaque pierre renversée est comme une page du grand livre des révolutions. Magnésie produisit quelques hommes célèbres, et son histoire se mêle à celle des colonies ioniennes, encore enveloppée de ténèbres pour les savans ; je laisse à la nuit ce qui appartient à la nuit. Je vous citerai seulement un poète magnésien nommé Simus, qui corrompit le genre lyrique, mit à la place une littérature bâtarde qui porta son nom, et précipita le théâtre grec vers sa décadence ; les Lysiodes et les Magodes avec leurs enchantemens et leurs mascarades, vinrent renchérir sur les innovations de Simus, et toutes ces folles nouveautés finirent par tuer l’art dramatique. On vit alors sur les rivages d’Ionie ce qu’on voit chez nous depuis quelques années; nous avons aussi en France des Lysiodes et des Magodes qui croient chausser de cothurne parce qu’ils montent sur des échâsses, qui se disent nouveaux parce qu’ils sont bizarres, et qui ont déclaré la guerre aux anciens dieux , uniquement parce qu’ils ne sont pas dieux eux-mêmes. En voyant le Thorax qui domine Magnésie, on se rappelle le grammairien Daphitas qui, d’après Strabon, fut crucifié sur cette montagne pour avoir dit aux rois de Pergame qu’ils étaient des raclures des trésors de Lysimaque , des esclaves qui cachaient sms

1 Le colonel Leake, dans son voyage de l’Asie mineure, cite un anglais nommé Bamilton qui a cru trouver les ruines de Magnésie près d’un village appelé Inek- Basar, dans le voisinage de Méandre ; comme il me paraît démontré que les ruines de Magnésie sont celles qui avoisinent leni-Keui, il faudra que le voyageur Hamilton rapporte aune autre ville les restes qu’il a découverts.

la 'pourpre les marques des coups de fouet. Ceci nous prouverait que dans ce temps-là , les rois étaient plus susceptibles qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Nous sommes venus coucher à Gusmusch-Ovassi, dans la demeure de l’aga du village; la nuit était froide et nous avons trouvé l’aga accroupi au coin d’une large cheminée, où brillait la flamme du chêne et du tamarin ; quelques Turcs étendus sur une natte faisaient cercle autour du feu. Un souper abondant nous a été servi ; nous avons mangé des gâteaux pétris avec de l’huile et des œufs ; le pain du festin était semblable à des crêpes et pouvait se plier comme du papier. Gusmusch-Ovassi est un village composé de vingt-cinq maisons, dont quatre seulement sont grecques. J’ai demandé à l’aga si les habitans avaient quelques ressources ; il y en a de riches et de pauvres , m’a-t-il dit ; les fortunes sont inégales comme les doigts de la main. Le frère de l’aga est attaqué de fièvres intermittentes; il a fallu en venir aux consultations, et, pour payer mon hospitalité , je me suis résigné sans peine au rôle de médecin. Le malade a coutume de boire chaque jour , en manière de tisane , un litre d’eau-de-vie ; je me suis permis de lui faire observer que ce remède ne me paraissait pas devoir amener une prompte guérison ; je lui ai conseillé un régime plus doux, et, pour toute tisane, l’eau du Léthéus qui coule près de son village ; mais il aimait mieux le raki que l’eau du ïeni- Sai; il ajoutait que, sans le secours du raki, il ne pourrait pas vivre deux jours et qu’il n’y renoncerait jamais. En disant ces mots, le jeune musulman avalait de grands verres d’eau-de-vie, et son regard terne qu’il cherchait à rendre moqueur, semblait accuser mon ignorance en matière de médecine. Dans le cours de la soirée, j’ai donné aux Turcs qui étaient là un spectacle qui les a divertis ; il ne s’agissait cependant que de quelques tours de promenade que j’ai faits dans l’appartement de l’aga. Ces braves gens , accroupis et immobiles autour de la cheminée, riaient de surprise en suivant des yeux mes promenades; j’allais et je revenais tour-à-tour, et ce mouvement qui ne signifiait rien dans leur esprit, leur a fait croire un moment que j’étais un fou ; pourquoi marche-t-il puisqu’il ne veut aller nulle part V Telle est la question à laquelle mon interprète a été obligé de répondre trois ou quatre fois. Comme mes hôtes surpris me pressaient de leur répondre moi-même, je suis , leur ai-je dit , comme l’oiseau du ciel qui sautille de feuille en feuille, débranché en branche, et voltige dans

tous les sens au milieu de l’arbre qui lui a servi d’asile ; quant à vous, mes bons hôtes, on ne vous accusera point de ressembler à l’oiseau léger, et vous aimez mieux sans doute qu’on vous compare à ces colonnes que j’ai vues aujourd’hui sur les rives du leni-Sai?

On nous apporte des coussins pour reposer notre tète cette nuit; M. Carcel et moi nous sommes couchés sur la même natte autour d’un bon feu qu’on a soin d’entretenir , et j’ai voulu crayonner ces notes en attendant le sommeil. Demain, au point du jour, nous partirons pour Guzel-Hissar ; si je rencontre , chemin faisant, quelque chamelier de Smyrne , je lui remettrai ces deux lettres pour vous, sous le pli du consul de France.

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