LETTRE LXXX
Les îles Formis, Nicaria ; le poème du Corsaire de lord Byron. — Patmos,
A bord de la Truite , le 4 janvier 1031.
Après avoir couru de longues bordées, nous sommes entrés enfm dans le grand boghas de Samos. Nous avons d'un côté les îles Formis, et de l’autre l’île de Nicaria; les îles Formis ne présentent que des roches arides et désertes; Nicarie offre de loin ses sommets grisâtres, sillonnés par les torrens, et couronnés de quelques bouquets de sapins. Les marins ne traversent point ce détroit sans être saisis de crainte, car c’est là que les corsaires attendent leur proie ; tous les rivages que nous voyons sont bordés de criques, de petites anses , de ports formés par des écueils ; les corsaires sortent de là pour tomber sur les navires marchands , comme les bêtes fauves sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les pasteurs. Ce spectacle , joint aux souvenirs qu’il rappelle , attristait mes pensées ; le bruit monotone des vagues , les cris des oiseaux de mer , les nuages qui couvraient l’horizon, ajoutaient à la disposition mélancolique de mon esprit.
En doublant la pointe de Nicarie, on nous a montré une tour abandonnée qu’on appelle la tour des Pirates; j’ai voulu relire en pré« sence de cette tour le Corsaire de lord Byron , comme j’avais lu au mois de juillet dernier la Fiancée d’Àbydos, sur les rives de la mer d’Hellé. « Lorsque les pirates, dit le poète, aperçoivent leur île favo- » rite, les rochers semblent leur sourire ; un murmure joyeux se fait » entendre dans le port; la flamme des signaux brille sur les hauteurs; » les chaloupes plongent dans la baie ; les dauphins se poussent en » se jouant à travers l’écume des flots; l’oiseau de mer, à la voix » discordante, les salue de son cri rauque et aigu. » Yoilà à peu près
tout ce que dit le poète de son île des Pirates ; il faut avouer que , pour l’exactitude des descriptions et la vérité des couleurs locales, le poème du Corsaire ne gagne pas à être relu sur les lieux comme l’Iliade et l’Odyssée ; mais pour la peinture des noires passions, pour la chaleur entraînante du style , pour l’éclat des images , que de beautés renferme le poème anglais ! combien il est au-dessus de la Fiancée d’Abydos ! Le Corsaire m’a charmé dans la plupart de ses tableaux , et mon plaisir serait complet si je n’éprouvais de temps à autre quelque répugnance pour les personnages que le poète met en scène. Comment trouver en effet un côté héroïque et voir des enfans de la gloire dans des écumeurs de mer, surtout lorsqu’on traverse les boghas de Samos, remplis encore du souvenir de leurs brigandages!
Le monde n’offrait-il au génie de Byron d’autre héros qu’un corsaire chargé cle crimes , à qui il ne reste qu'une vertu ! Conrad s’en prend à tous les hommes des injustices qu’on lui a faites, et des crimes même qu’il a commis ; le remords n’est chez lui qu’une misanthropie sombre ; il s’accuse, il se hait avec le genre humain ; pourquoi faut-il que la muse chagrine d’un grand poète ne se plaise que dans la peinture des passions qui tendent à séparer l’homme de ses semblables, et le mettent en guerre avec les sociétés telles qu’elles sont? Il y a déjà tant d’esprits malades qui sont mécontens de notre pauvre univers; il y a tant de gens qui sont toujours prêts à mettre la main à l’œuvre, lorsqu’on leur parle de changer les lois et les mœurs des peuples, de réformer jusqu’au génie de l’homme, de refaire jusqu’à la vertu ! ils donneraient volontiers à la raison d’autres règles, à la morale d’autres maximes, à la conscience d’autres remords ; les merveilles de la création ont peine à trouver grâce devant ces sages mécontens; le désordre du chaos a quelque chose qui leur plaît, et s’ils pouvaient s’asseoir un moment sur le trône de Dieu , nous les verrions, je crois, refaire tout ce qui existe, et maudire tout ce qui a existé ; à leur voix, les ténèbres prendraient la place du jour; l’empire du monde serait abandonné aux passions brutales, au grossier instinct; l’homme, roi de la nature, serait jeté nu dans les déserts, et tout ce qu’a fait la sagesse humaine serait effacé de la terre. Ne sont-ce pas là les rêves funèbres de Satan ? Ne doit-on pas s’affliger que ce profond dégoût pour le monde tel qu’il est, que cette maladie sombre vienne quelquefois se mêler aux plus nobles inspirations de la poésie moderne?
Je venais de fermer le poème du Corsaire, et je me livrais à mes
d’orient.
srv
tristes pensées, lorsque le vent du nord s’est levé ; il a fait disparaître les nuages qui couvraient l’horizon , et nous avons revu le soleil d’Orient dans son éclat accoutumé. Les roches de Nicarie, celles des lies Formis, couvertes de nuées blanches semblaient fuir sur les flots lointains. La côte méridionale de Samos s’offrait seule à notre vue, et tous nos regards se portaient vers une colonne du temple de Junon qui reste encore debout sur le cap Cora . A mesure que nous avancions à l’est, la montagne de Patmos se découvrait devant nous; sur le sommet de cette montagne pierreuse et aride, s’élève une cité assez bien bâtie, et près de là le monastère de Saint-Jean, qui ressemble à une forteresse. Notre pilote grec, qui a long-temps habité Patmos, nous a donné sur cette île quelques renseignemens. Patmos a deux: bons ports qui ne lui servent de rien, et qui ont l’inconvénient de lui amener des corsaires. Presque tous les habitons de l’île sont dans la cité ; le peuple y est pauvre, mais il vit en paix ; l’air y est sain, et la peste , qui désole souvent les îles, n’a jamais porté ses ravages dans Patmos. Patmos a de plus un collège renommé, qu’on pourrait appeler l’université de l’Archipel : on y enseigne le grec littéral, l’italien, la rhétorique, la logique : il y vient des élèves même de la Morée. Le rocher de Patmos n’a point tenté les osmanlis, qui ne s’y montrent point et se contentent d’un léger tribut. Jamais on n’y aperçut l’ombre d’un minaret, jamais on n’y entendit la voix d’un muézin ; la cloche, qui retentit à toute heure sur la montagne de Patmos, annonce à la fois que la religion y fleurit, et qu’on n’y vit point dans la servitude. Tandis que dans toutes les îles on s’agite pour être indépendant, Patmos n’a rien eu à faire pour être libre, et la liberté est venue pour elle comme une plante, comme une fleur de sa montagne. Au milieu de cet Archipel toujours troublé par des passions nouvelles, partout armé contre l’oppression , Patmos est la seule île peut-être qui soit véritablement libre , car les révolutions sont quelquefois le pénible enfantement de la liberté, mais il s’en faut de beaucoup qu’elles soient îa liberté.
Ce qui a donné de la célébrité à Patmos, c’est le séjour de saint Jean i’évangéliste ; l’apôtre nous apprend lui-même qu’il avait été exilé en ce lieu; « j’ai été envoyé, dit-il, dans l’île appelée Patmos, pour le témoignage que j’ai rendu à Jésus. » On montre au-dessous du couvent de Saint-Jean une grotte où le saint entendit derrière lui une voix:
forte et éclatante comme le son d’une trompette ; ce fut cette voix
qui lui dicta l’Apocalypse qu’il envoya aux sept églises de l’Asie, représentées sous Femblême des sept chandeliers d’or. L’île dePatmos est la seule des îles de l’Archipel où les dieux du paganisme n’aient point eu de temple. Son illustration n’a commencé qu’avec le christianisme, et sa gloire est toute dans les prédications et dans les prophéties d’un apôtre de l’église chrétienne. Je n’ai point la prétention de comprendre l’Apocalypse, encore moins ceux qui ont voulu nous l’expliquer. Mais lorsqu’on a vu comme moi le soleil se coucher sur la montagne radieuse de Patmos , on ne s’étonne point qu’en ce lieu l’imagination humaine ait été entraînée dans des visions célestes , et qu’un favori de Dieu y ait reçu des inspirations qui paraissent audessus de la raison et de l’intelligence de l’homme.
Mais il est temps de faire nos adieux à ce brillant Archipel, qui fait l’admiration des poètes et le désespoir des marins; tandis que les premiers ne peuvent détacher leurs regards de ces îles dont chacune leur offre un souvenir de l’antiquité, les autres tremblent sans cesse à la vue de ces côtes dont chacune leur montre un écueil et leur fait craindre un naufrage. Nous voilà maintenant en face des îles de Léro, de Lipso et de Calymnos, auxquelles je ne saurais plus donner mon attention ; nous sommes partout environnés d’îlots et de terres sans nom , semés au milieu de la mer. Il semble que nous naviguons à travers plusieurs grands lacs qui communiquent les uns avec les autres.
Nous avançons lentement; nous revenons quelquefois sur nos pas ; nous restons souvent à la même place ; ainsi les tableaux qui s’offrent à nos yeux ont peu de variété. Je n’ai d’autre moyen ici, pour animer un peu ma narration et la rendre intéressante, que de vous faire part de mes observations nautiques. On a déjà remarqué que les vagues de l’Archipel sont moins fortes et plus précipitées que celles de l’Océan, ce qui a fait dire quelles bondissaient comme des béliers, sicut arietes . Pendant la tempête, l’horizon est cramoisi foncé, parsemé de points noirs; quand la mer est tranquille, nous ne distinguons sur l’immem site des eaux qu’une belle couleur bleue. La terre aussi produit des vents qu’elle oppose à ceux de la mer; ils se succèdent avec tant de rapidité, que nous les distinguons à peine, et que la voile indécise trompe parfois la vigilance du pilote et met tout à coup la manœuvre en défaut : rien n’est plus changeant que l’aspect du ciel ; souvent le tonnerre gronde et le soleil brille encore ; tout à coup le firmament s’obscurcit, et bientôt du sein même de Forage, nous voyons sortir
l’arc-en-ciel dont les colonnes éclatantes s’appuient sur les flots de la mer, ou sur les montagnes des îles. Parfois nous voyons accourir des dauphins; tantôt ils nous suivent, tantôt ils viennent au-devant de nous; réunis en troupes, ils accompagnent notre bâtiment comme une escorte d’honneur qui nous serait envoyée par une des puissances de l’onde ; mais déjà ces compagnons nous ont quittés, et sont remplacés par des nuées de petits poissons qui cherchent leur pâture sur les eaux sillonnées par la Truite, et qui s’élancent autour de la gabàre, semblables aux troupes de passereaux qui voltigent autour de la ferme. Quelquefois les matelots leur jettent un hameçon perfide; ces poissons, en s’approchant, étalent mille couleurs ; il nous semble voir des topazes, des émeraudes vivantes, qui fendent les flots azurés avec la rapidité de l’éclair. Tels sont les spectacles qui nous occupent souvent pendant plusieurs heures.
Je voudrais varier l’uniformité de mes tableaux, et descendre avec vous par la pensée dans les profonds ahymes sur lesquels nous naviguons. Cesabymes, comme la terre qui se montre à nos yeux, ont leurs montagnes, leurs collines, leurs vallées, leurs plaines; ils ont leurs zones, leurs températures diverses; les saisons s’y succèdent avec leurs productions et leurs fruits; il n’est point d’antre creux qui ne soit tapissé de verdure, point dérocher sur lequel ne croissent des mousses, point de plaine étendue qui ne se couvre d’algues et de fucus. Cette flore, que nous dérobent les eaux, a moins d’éclat sans doute que celle qui brille à la clarté du soleil, mais peut-être est-elle plus variée dans ses formes, plus nombreuse dans ses espèces! Que vous dirai-je de la population des mers, innombrable comme le sable de leurs rivages? Parmi les habitans de ces vertes retraites, les uns restent attachés à la roche d’où ils semblent sortis , d’autres habitent leur maison de corail ou de nacre , les autres le limon qui les a produits; d’autres voyagent d’île en île, de climat en climat, de mer en mer; plusieurs ressemblent aux animaux qui habitent nos campagnes et nos forêts, et l’homme, dit-on, a retrouvé son image parmi les hôtes de l’Océan. Quel historien de la nature décrira toutes ces peuplades diverses cachées sous les flots? qui nous dira les passions , les discordes , les guerres qui troublent ces régions ignorées? que d’êtres animés ou inanimés doivent rester sans nom, et ne seront jamais connus que du dieu qui les a créés !
On ne peut regarder la mer sans songer aux générations d’hommes
qui ont disparu dans ses abymes; depuis le jour où l’homme osa, pour la première fois , braver les flots sur un tronc d’arbre , que de cadavres, que de richesses ont été ensevelis dans la profondeur des eaux ! Cette mer, si azurée et si belle, n’est-elle pas le plus vaste des sépulcres? Tandis que des îles sont sorties du sein des mers, d’autres îles ont été englouties dans les flots. D’antiques cités, que l’histoire nomme à peine, sont couchées au fond des abymes avec leurs temples, leurs palais, leurs trésors; c’est là qu’on pourrait contempler les ruines des âges primitifs du globe , qu’on pourrait retrouver les premières archives du genre humain. Mais, ô contraste de la faiblesse et de la puissance ! l’homme qui a mesuré la carrière du soleil, qui a pesé dans ses balances les constellations du ciel, qui a compté les étoiles de la nuit; l’homme pour qui les deux n’ont point de lieux inaccessibles, n’a pu descendre à quelques toises au-dessous de la surface des eaux , et les portes ténébreuses de l’abyme, ostia tenebrosa , semblent rester à jamais fermées pour lui !
Pendant que ces images poétiques viennent rompre pour nous la monotonie de la route, un vent favorable se lève, et nous porte en face de l’île de Cos. Nous voilà entrés dans la rade.
d’orient.
LETTRE LXXXÏ.
île de Cos.
A bord de la Truite , du 6 au 10 janvier 1831.
Nous avons devant nous la ville de Cos ou de Stancho ; sa forteresse , l’étendard du croissant , les drapeaux consulaires qui flottent sur ses murs blanchis, lui donnent au premier abord un aspect imposant; la ville est située au pied d’une montagne. La rade où nous avons jeté l’ancre s’étend comme un grand lac entre les côtes d’Asie et les rivages de l’île ; rien n’est magnifique comme cet immense paysage dans lequel on aperçoit d’un côté la ville de Cos , et de l’autre les montagnes de Pétesse et Boudroun.
Nous nous sommes rendus en débarquant chez l’agent consulaire de France, M. Davenat, qui nous a reçus avec beaucoup de cordialité. M. Davenat représente à lui tout seul les cinq puissances dont le pavillon est connu dans les mers d’Orient. Lorsqu’il arrive dans la rade un navire français, il déploie le pavillon de France; il arbore le drapeau d’Autriche pour un bâtiment autrichien , celui de Sardaigne pour un bâtiment sarde ; il fait de même pour tout ce qui vient sous le pavillon russe ou anglais. Ainsi point de querelles ,
point de jalousies diplomatiques, et si la guerre se fait entre les Etats maritimes de l’Europe, elle ne commencera pas par l’île de Cos.
Le jour même de notre arrivée, le consul nous a présentés au gouverneur de l’île ; nous avons trouvé dans Ali-bey un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, la barbe grise, la taille haute, et le dos voûté comme la plupart des Turcs ; son regard est doux et triste, son front paraît soucieux ; le costume de la réforme ne lui sied pas et lui donne un air gauche; au premier aspect, il montre tout le flegme d’un osmanlis, et les premières paroles de sa conversation ont quelque chose de la timide réserve d’un derviche. Il a beaucoup voyagé en
Europe et en Asie ; ii nous a parlé de plusieurs officiers de la marine française qui l’avaient reçu à leur bord, et du duc de Richelieu qu’il avait vu autrefois en Crimée. Les bons procédés des Français envers lui , nous ont valu de sa part un accueil très-affectueux ; il nous a invités à rester quelques jours à Stancho, nous promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour rendre notre séjour agréable , et pour faciliter nos courses dans l’intérieur de l’îlc.
Après avoir fait connaissance avec le consul et le pacha , notre troisième visite a été pour le fameux platane , mentionné dans nos géographies du seizième et du dix-septième siècle. Cet arbre a aussi son histoire comme les peuples de l’Archipel. Il y a un demi-siècle qu’il couvrait de ses rameaux la plus grande place de Cos. Une de ses principales branches est tombée depuis quelques années ; malgré cette perte, le patriarche du règne végétal conserve encore un air de majesté et de grandeur. Les branches qui lui restent, affaissées sous le poids des ans, s’étendent horizontalement à une grande distance ; plusieurs sont supportées par des colonnes de marbre qui ont soutenu autrefois un temple d’Esculape ou d’Apollon ; ces appuis se trouvent là depuis si long-temps que la pierre a pénétré dans l’écorce, et qu’elle semble faire partie de l’arbre dont elle supporte les rameaux. Le platane de Cos ou de Stancho est révéré des Grecs et des Turcs, qui le mettent au-dessus de toutes les antiquités du pays et qui ne manquent pas de répéter aux voyageurs qif Hippocrate donnait des consultations sous son ombrage.
Nous avons parcouru la ville, dont la population n’est guère que de trois mille âmes. Les maisons y sont bâties en pierres, la plupart des rues sont comme des égouts qu’on a de la peine à traverser, surtout après la pluie. Un temple d’Esculape s’élevait autrefois dans un faubourg de la ville ; c’est là qu’on tenait un registre fidèle des maladies humaines et que la médecine était regardée comme le secret des dieux; c’est là qu’Bippocrate puisa cette science qui lui a fait une si grande renommée parmi les hommes; on ne retrouve plus aujourd’hui l’emplacement du temple d’Esculape ; les statues et les autels du dieu, les monumens pieux élevés par l’humanité reconnaissante, tout a été dispersé ; on nous a montré sur une place publique un des autels votifs consacrés au dieu de la médecine ; on en a fait un abreuvoir pour les ânes et les mulets.
Ce qu’il y a aujourd’hui de plus remarquable dans la ville de Stan-
D’OItïENT.
cho, c’est la citadelle bâtie par les chevaliers de Rhodes. On aperçoit encore sur les murailles les armes des chevaliers; elles sont mêlées à des fleurs de lis , ces glorieux symboles de la France, qui tombent chaque jour à Paris sous la faux des révolutions , et que le temps a partout respectés en Orient. Nous avons aperçu sur les murs de la ville plusieurs inscriptions ou lragmens d’inscriptions , qui ont été copiés par d’autres voyageurs. La muraille extérieure du château offre, du côté de la mer, les restes d’un bas-relief, qui nous a paru un chefd’œuvre de la sculpture des anciens. Comme il était d’une grande dimension , les ouvriers qui l’ont employé dans la construction de l’édifice , l’ont divisé en quatre morceaux ; ils en ont placé deux en bas et deux en haut; on croit généralement que ce bas-relief représente les noces de Neptune ou celles de Bacchus. Il renferme un grand nombre de figures dans des positions diverses, et toutes sculptées admirablement. Un chef-d’œuvre aussi précieux aura été sans doute trouvé parmi les ruines d’Halicarnasse ou de Gnide. Les Grecs de Cos sont persuadés que dans l’intérieur de la citadelle, on conserve un buste d’Hippocrate , et qu’on y trouve une petite chambre qui fut habitée par le père de la médecine. Le peu de respect que les Turcs ont pour l’image de l’homme, ne permet guère de croire qu’ils aient pu conserver un buste, fût-ce même celui de Mahomet ; quant à la chambre d’Hippocrate, le gouverneur que j’ai interrogé là-dessus, n’en a jamais entendu parler. A défaut d’anciens monumens, nous avons trouvé chez un médecin grec les OEuvres d’Hippocrate, édition de Venise. Nous nous sommes arrêtés surtout dans le volume à ces nombreux messages qu’adressaient au vieillard de Cos les rois et les cités. Nous avons relu avec délices les lettres qu’il écrivait lui-même à ses amis; cette correspondance nous a paru si intéressante et si remplie de traits curieux , que M. Poujoulat s’est chargé d’en faire pour vous un extrait , et d’y ajouter l’expression poétique de nos admirations.
Le surlendemain de notre arrivée, nous sommes montés à cheval, et nous avons été visiter la fontaine d’Hippocrate; cette fontaine, qui fournit de l’eau à la ville, est sur une haute montagne, à trois milles environ du rivage de la mer : on entre dans le vieux monument de pierre qui renferme la source, par une porte semblable à celle du temple de Cybèle au mont Sipyle. Deux murs en pierres, taillées et rangées en forme cyclopéenne, sont surmontés d’une voûte angulaire, également
en pierres cyclopéennes ; ce passage ou ce conduit est large de trois ou quatre pieds, haut de huit à dix pieds. L’eau s’écoule dans un lit de pierre. Le lieu d’où jaillit la source est une rotonde assez élevée,, qui a une ouverture par le haut ; plusieurs des pierres employées à cette construction paraissent usées par le temps, et leur seul aspect annonce la plus haute antiquité.
On serait fort mal vu à Cos, si on doutait un moment que l’édifice de la fontaine n’eût été bâti par Hippocrate ; les Turcs et les Grecs, qui se rencontrent si rarement dans un même sentiment ou une même idée, se réunissent pour honorer le père de la médecine, et pour conserver tout ce qui peut nous parler de sa gloire. Cet Orient qui ne se souvient plus des grandes choses du temps passé, n’a point oublié Hippocrate ; tous les âges, toutes les sectes ont gardé sa mémoire. On aime à voir les peuples se rapprocher ainsi au souvenir d’uh bienfaiteur de l’humanité, on aime à voir cette vénération touchante qui doit donner au simple monument d’une fontaine la durée des monumens de Pharaon.
La fontaine arrose une esplanade couverte de gazons ; près de là s’élèvent de beaux platanes. Les Turcs viennent quelquefois s’asseoir sous ces ombrages, et ce lieu réunit les Grecs dans leurs jours de fêtes. En descendant la montagne, nous avons suivi les eaux de la fontaine, qui roulent de cascade en cascade, de vallée en vallée, jusqu’à l’aqueduc par lequel elles arrivent dans la cité. La campagne paraît assez bien cultivée ; on rencontre sur les coteaux beaucoup de brebis et de chèvres, une grande quantité de perdrix. Quoique nous ne soyons qu’au commencement de janvier, les amandiers et les fèves sont en fleur, et la jonquille jaune brille à travers l’éclatante verdure des prés. L’île de Cos et son soleil qui se montre à travers des vapeurs blanches, nous rappellent notre mois d’avril de France.
Nous avons dîné hier chez le gouverneur ; nous sommes arrivés chez lui à midi ; il était debout, et nous attendait à l’entrée de son appartement ; il nous a conduits dans la salle à manger ; on avait déjà dressé une table, qui avait été empruntée au consul de France. La nappe du festin était bordée tout autour de tranches de pain trèsminces. Il n’y avait sur la table ni carafe, ni bouteille, ni fourchette, ni couteau ; nous étions dix convives ; chacun des convives avait devant lui un verre dans une assiette, une serviette d’un fort beau linge, brodée en or. On a commencé par une soupe de riz au gras, assai-
sonnée avec du citron ; elle était servie dans un grand vase de porcelaine, où nous puisions tous ensemble, avec des cuillers de nacre ou de bois d’ébène. On a servi ensuite la moitié d’un mouton rôti ; il se trouvait découpé en petits morceaux, de manière que chacun de nous a pu en prendre sa part avec les doigts. À ce plat copieux ont succédé une grande quantité d’autres plats, qu’on servait un à un, ou deux à deux ; chaque plat de viande se trouvait mêlé à un plat de sucrerie ou de pâtisserie. Les plats se suivaient avec une grande rapidité ; nous en avions déjà vu passer plus de cinquante sur la table ; ce n’était pas la moitié de ce qui nous était destiné ; nous avons demandé grâce au gouverneur. A la fin le pilau est venu faire la clôture d’un dîner qui aurait suffi à nourrir toute la ville de Cos.
Ali-bey a fait les honneurs du banquet avec une grâce parfaite ; il n’a point épargné le vin de Cos à ses convives, et le silence qu’on observe ordinairement chez les osmanlis, n’a pas régné un seul instant dans notre festin. Quand nous sommes sortis de table, on nous a donné du savon et versé de l’eau pour nous laver les mains. Une particularité que je ne dois pas oublier, c’est que tous les plats qui ont passé devant nous, ent été servis ensuite aux officiers de la maison, puis aux simples serviteurs, enfin, aux étrangers et aux pauvres. Cet usage est généralement suivi en Turquie; le harem, la famille, les domestiques, les esclaves, les mendians, tout le monde vit du dîner du maître, et lorsqu’il y a une fête chez un homme riche, toute la maison se réjouit.
Après le dîner, nous avons suivi le bey dans la salle deréception ; la conversation a roulé sur l’île de Cos; la population de l’île est de vingt mille âmes ; les principales productions du territoire sont les citrons, les oranges, les raisins secs; les exportations faites dans l’année qui vient de s’écouler ( 1830 ), ont été évaluées à plus de cent mille thalaris (cinq cent mille francs). Nous avons complimenté Ali-bey sur son gouvernement ; il passe pour avoir supprimé tout ce qu’il y avait de trop onéreux dans les impôts ; on vante surtout son désintéressement ; il a répondu à nos complimens , en nous disant qu’il avait la mission de protéger et non de ruiner le peuple. Un gouverneur, nommé par le sultan , nous a-t-il dit , est comme le soleil que Dieu envoie pour mûrir les moissons, et qui ne retient rien pour lui des bienfaits qu’il est chargé de répandre ; nous avons félicité de bon cœur le généreux Ali-bey. Heureuse la Turquie, si tous lespa-
chas suivaient son exemple , et ressemblaient , comme lui , au soleil qui ne prend point la dîme des moissons !
Au milieu de notre entretien, il nous est arrivé un santon, espèce de fou ou de saint musulman presque nu, et n’ayant qu’une chemise tombant à moitié sur son dos ; le bey le nourrit, et pour prix de cette charité , il fait de temps à autre quelques prophéties ; il s’applaudissait d’avoir annoncé notre arrivée, avant que notre batiment eût paru dans la rade ; il a fini par nous demander quelques paras , et nous avons payé volontiers notre bienvenue , annoncée ainsi miraculeusement. Ces sortes de fous ont un véritable empire sur les grands qui sont obligés de les supporter, sous peine d’exciter les murmures du peuple ; vous savez que la religion musulmane ordonne à ses disciples de secourir les pauvres, et que chacun doit prélever une partie de ses biens pour des actes de charité. Il arrive quelquefois que des mendians, plus hardis que les autres, viennent percevoir euxmêmes ce tribut imposé à leur profit, et ceux qu’on rencontre ainsi dans la maison des riches, sont comme des espèces de garnisaires qui vont s’établir chez les contribuables en retard.
Nous avions formé le projet de visiter plusieurs villages des îles qui renferment des restes de l’antiquité ou du moyen âge. Le village de Pili, celui d’Ântifali , celui de Céphalos, ont des ruines que les voyageurs n’ont point reconnues ; les chevaliers de Rhodes y avaient bâti des tours et des châteaux, dont on voit encore les débris. Comme la pluie n’a pas cessé de tomber , nous avons été obligés de rester à Stancho. Le consul de France nous a donné à dîner avec Àli-bey qui lui avait demandé un dîner à la française. Le gouverneur s’est placé à table à coté de la maîtresse de la maison ; il n’a pas eu la moindre peine à se plier à nos manières ; il ne s’est montré embarrassé que pour se servir de sa fourchette. Nous avons remarqué qu’il s’en est tenu religieusement pendant tout le dîner à l’eau de la fontaine d’Hippocrate. Au dessert, il a voulu verser le vin de Champagne aux dames ; on a porté tour-à-tour des toasts au beau sexe d’Orient et à celui d’Occident. En sortant de table, j’ai demandé au bey s’il avait un harem. Il m’a répondu que non ; il a voyagé toute sa vie, et dans la carrière qu’il suit maintenant, il est toujours à la veille d’être déplacé ; ce n’est pas une petite affaire pour un mari turc qui change de pays, de voiturer ses femmes et de les transporter d’un lieu dans un autre sans qu’on puisse jamais les voir, car le prophète veut qu’elles
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restent toujours cachées. Ali-bcy s’est affranchi d’un aussi grand embarras ; il faut dire toutefois qu’il est rare de rencontrer en Turquie un pacha , un mutselin ou un bey qui n’ait point de femmes ; un harem est pour les grands un luxe d’obligation. Je ne m’étonnerais pas que notre bon gouverneur, qui ne s’est pas soumis en ce point à 3a coutume générale , ne fût un peu moins estimé pour cela parmi les osmanlis.
M. Davenat nous a conduits dans quelques maisons grecques de la Tille. À chacune de nos visites, nous avons été reçus dans une salle assez vaste où se tient ordinairement la famille ; les étrangers ou les Tisiteurs s’asseoient sur des estrades couvertes de tapis : d’un côté on voit suspendus aux murs de l’appartement des plateaux de cuivre ou de ferblanc, des assiettes, des plats, des instrumens de cuisine; de l’autre une multitude de petites fioles ou de tubes de verre, étalés comme chez un marchand ou dans un bazar. J’ai demandé à notre interprète ce que signifiaient tous ces ornemens de verre. On m’a répondu que leshabitans de Cos achetaient d’abord ces vases de verre pour l’usage de leur maison, et qu’ils mettaient ensuite quelque vanité à en multiplier le nombre. L’éclat du verre est ici comme en d’autres pays l’éclat des dorures. L’interprète qui nous donnait cette explication , ajoutait que dans les jours de la persécution , dans les temps malheureux, toute cette magnificence de verre avait disparu, et qu’elle ne se montrait de nouveau que depuis qu’Àli-bey était arrivé dans nie ; singulier thermomètre de la prospérité ou de la misère d’un pays !
Chez les Grecs on n’offre pas la pipe aux étrangers comme chez les Turcs. A notre arrivée, une fille de la maison, avec un voile de soie, une robe traînante, les cheveux tombant en tresses par derrière , la poitrine couverte de perles ou de sequins, venait nous présenter le café et les confitures; elle nous offrait ensuite des fleurs, nous baisait la main, et la portait avec respect à son front; au sortir de la maison, on nous parfumait avec de l’eau de fleur d’orange, et la famille nous accompagnait jusqu’à la porte. Pour nous donner une idée des divertissemens des Grecs, le consul a invité plusieurs dames de la ville à passer la soirée chez lui. Plusieurs y sont venues, et nous avons vu danser la romaika. Les dames se tiennent par la main, et forment m> cercle qui tourne lentement au bruit d’une lyre grossière et d’un tambourin. Rien n’est moins animé que cette danse, dont la monotonie
ne lasse point les belles dames de Cos. Je ne dois pas oublier de vous dire que le gouverneur de l’ÎIe assistait à notre soirée. C’est la première fois que je vois les Grecs danser, chanter et se livrer à la joie devant un bey ou un pacha.
Nous avons vu célébrer une noce grecque. Les cérémonies durent trois jours; le premier jour, le futur arrive seul dans la maison de sa nouvelle famille ; avant d’entrer, il écrase une grenade sous scs pieds, et trempant son doigt dans un vase rempli de miel, il fait un signe de croix sur la porte. L’union des époux est ensuite consacrée par les prières d’un papa. Le second jour, la jeune épouse , assise sur un sofa élevé , se fait voir à tous ceux qui se présentent ; elle est couverte d’habits de soie, brodés d’or et d’argent ; une bougie allumée est à sa droite, une autre à sa gauche; chacun de ceux qui viennent la visiter, lui apporte un présent, et tous ces présens restent suspendus au mur de la chambre, en forme de trophées. Quand nous sommes arrivés le troisième jour , la maison était pleine de gens qui se réjouissaient ; nous avons vu beaucoup de femmes dansant laromaika» d’autres assises sur une estrade. On avait fait venir des femmes del’île de Nicerie ; quand on meurt, ces femmes viennent pleurer aux funérailles ; quand on se marie, elles viennent danser et chanter à la noce. Nicerie n’offre point de ressources , et ses habitans. n’ont d’autre moyen de vivre que de s’associer aux chagrins ou aux joies des îles voisines.
Pendant toute cette fête, la mariée restait sur une estrade élevée», seule et cachée par des rideaux ; j'ai été admis à la voir dans son espèce de sanctuaire ; je suis monté sur une escabelle ; elle s’est inclinée vers moi , m’a pris la main , l’a portée à sa bouche et à son front ; on vante beaucoup sa beauté ; mais les paillettes d’or qui couvrent son visage, le fard grossier qui colore ses joues, ses. sourcils teints en noir et joints ensemble, tout cela lui donnait à mes yeux une figure étrange. Une remarque que j’ai pu faire sur les femmes d’Orient, c’est que la beauté et les grâces du printemps de la vie ne paraissent presque nulle part comme Dieu les a créées; il n’y a guère dans le beau sexe de ce pays que la vieillesse qui se montre telle qu’elle est.
Je vous ai parlé d’un usage singulier établi à Metelin ; nous l’avons retrouvé à l’île de Cos ; les filles sont les seuls enfans qui aient droit à l’héritage de leurs parens ; quand la fille aînée se marie, le père lui
d’ortent.
abandonne sa maison et va s’établir ailleurs ; s’il a plusieurs enfans, il doit pourvoir par son industrie à leur éducation et à leur établissement ; la coutume veut que ce soit la femme qui choisisse son mari ; quand elle a pris les informations nécessaires , le père transmet la détermination de sa fdle à celui qu’elle a choisi ; le mari n’apporte jamais rien en mariage, et ne fait aucun présent à sa nouvelle épouse.
Cet usage qui n’admet que les femmes à l'hérédité , subsiste encore, plus ou moins modifié, dans plusieurs îles voisines, telles que ±STaxos, Paros, Santorin, etc. Quelques savans en font remonter l’origine à l’ancienne Lycie, où les femmes possédaient tous les biens, et donnaient leur nom à la famille ; d’autres ont pensé qu’une semblable coutume avait pu naître dans les îles mêmes où nous la retrouvons aujourd’hui. La plupart de ces îles n’avaient qu’un territoire stérile , et leurs principales richesses étaient dans la navigation. Tandis que la nature semblait avoir donné les domaines de la mer au sexe qu’elle avait créé le plus robuste, le plus actif, le plus aventureux, les terres et les maisons avaient pu devenir, sans injustice, le partage exclusif du sexe qui ne pouvait exercer aucune industrie, et que sa faiblesse attachait au sol. Au reste, je vous donne ces conjectures des savans comme des hypothèses plus ou moins chimériques ; aucun fait historique ne les appuie , et aucune tradition positive ne nous aide ici à expliquer d’une manière satisfaisante comment l’usage dont je vous parle a pu s’établir chez les anciens, ni comment il a pu se conserver jusqu’aux temps modernes. Il arrive quelquefois que ce qui subsiste encore des coutumes de l’antiquité , embarrasse plus les voyageurs que les restes dispersés des temples et des vieux monumens.
Dans notre séjour à Cos , nous avions tous les jours sous les yeux les montagnes de Pétesse et le château de Boudroun ; la vue du château de Boudroun nous rappelait les chevaliers de Saint-Jean qui l’ont bâti, et l’ancienne Halicarnasse élevée sur cette rive de la Carie. J’espérais trouver là quelques souvenirs des croisades, quelques restes, de l’antiquité ; je venais de visiter avec respect la patrie d’Hippocrate ; comment passer si près du pays où naquit Hérodote, sans avoir une extrême envie d’y aborder ? Il me semblait que le souvenir du père de l’histoire , que la vue du lieu qui fut son berceau , devait m’encourager et me porter bonheur dans mon voyage, car, à son exemple, l’amour de la vérité m’avait fait quitter mes foyers, et comme lui je parcourais des régions lointaines, pour connaître les mœurs des
peuples, les révolutions des empires et la gloire des anciens temps. Le commandant de la Truite , qui a trouvé mon désir tout naturel, a fait voile vers la côte d’Asie, et nous voilà dans la rade de Pétesse, voisine de Boudroun. Cette rade, entourée de collines sauvages, est plus déserte encore et plus triste que celle de Latchéta dont je vous ai parlé dans mes lettres précédentes ; on n’v vient que pour se mettre à l’abri des vents du sud, ou pour charger des bois qu’on transporte en Égypte ; nous n’apercevons sur le rivage que de misérables bûcherons, et des troupes de chacals qui font entendre leurs cris semblables à des gémissemens. Depuis que nous avons jeté l’ancre , il fait un temps affreux ; j’achève ma lettre au bruit de la tempête qui gronde à la fois sur la mer et sur les montagnes ; nous attendons que le calme se rétablisse pour aller en bateau jusque sur la rive de Boudroun»
d’orient.