LETTRE LXXXIII
Ruines d’Halicarnasse ; château de Boudroun.
Le 13 janvier 1831.
Après avoir attendu deux jours, nous nous sommes embarqués dans la chaloupe de la Truite . Nous avons passé à travers une foule de petites lies qui n’ont point de nom dans les auteurs anciens ni dans la géographie moderne. Je ne puis vous exprimer l’effet merveilleux que produit l’aspect du fort de Boudroun, lorsqu’on en approche après avoir traversé les îlots qui en dérobent d’abord la vue; les Turcs, qui ont grand soin, comme je vous l’ai dit souvent, de faire blanchir les châteaux qu’ils ont sur les bords delà mer, semblent chargés de décorer les paysages maritimes, et de travailler aux plaisirs des voyageurs qui passent devant les côtes. Boudroun a deux petits ports; l’unau midi , qu’on appelle le port secret parce qu’il n’est aperçu que du château ; l’autre au sud-ouest, est plus à découvert. C’est dans celui-là que nous sommes entrés. Nous avons débarqué sur un quai vaste et commode ; on nous a d’abord conduits chez le commandant qui demeure en face du port ; après avoir passé par une grande cour où se font voir d’anciennes et de nouvelles ruines, on monte par un escalier de bois, tout délabré ; puis au bout d’une galerie, se trouve un appartement qu’on prendrait chez nous pour un grenier ; c’est l’appartement duvaivode. Celui-ci nous a reçus avec des manières polies; mais il n’avait point de chibouc à nous offrir, et nous avons été obligés de nous asseoir par terre à côté de lui, car il n’a ni tapis ni divan. J’avoue que cet air de pauvreté dans la maison d’un vaivode a quelque chose qui ne saurait me déplaire ; il m’annonce au moins que le maître n’a point abusé de son pouvoir, qu’il respecte les sueurs du peuple. Quand j’arrive chez un homme puissant, j’aime mieux le voir manquant d’un chibouc, et n’ayant pas de sofa pour se reposer , que d’apprendre en sortant de
d’okient.
chez lui que la population qu’il opprime est moissonnée par la faim. On s’occupe maintenant dans la province de Carie du dénombrement ordonné par le sultan Mahmoud. Ce dénombrement jette quelque fermentation dans les esprits, et déplaît à la plupart des osmanlis, qui n’aiment point voir leurs noms sur des registres et qui s’appliquent le proverbe : brebis comptée le loup la mange. Le vaivode n’était pas sans inquitéude sur la population turque des montagnes.
Avant de visiter la ville, nous avons voulu voir le chantier de la marine établi près du port. On nous a montré une frégate , qui est en construction depuis sept ans ; le bois dont on s’est servi , est déjà en grande partie vermoulu, et le bâtiment tombera en ruines avant d être achevé. Ce sont les Grecs du pays qui travaillent au chantier ; chacun est obligé de travailler tous les ans pendant un mois ; les chefs de l'établissement à qui la Porte a déjà reproché leurs retards, n’attendent qu’avec etfroi les prochaines nouvelles de Stamboul ; on croit généralement qu’il y aura quelques tètes coupées à Boudroun si la frégate, commencée depuis si long-temps, n’est pas lancée dans le bassin avant la mois d’avril.
Nous avons parcouru la petite ville de Boudroun ; sa population n’a pas trois mille âmes ; elle n’a ni commerce ni industrie; son territoire ne produit que du blé et des figues. Nous avons fait une visite à quelques familles grecques. Nous espérions trouver quelques renseignemens sur l’ancienne Halicarnasse ; mais les Grecs n’en savent pas plus làdessus que les Turcs ; nous nous sommes donc mis à errer autour de la ville nouvelle, n’ayant d’autres guides que les voyageurs qui nous ont précédés. Partout la terre et les chemins sont couverts de fragmens de marbre, de tronçons de colonnes et de sarcophages brisés. En traversant un champ de blé , nous avons remarqué une statue de femme couchée à terre dans l’attitude d’une personne qui est tombée en fuyant ; une draperie et la main droite posée sur la poitrine , annoncent le ciseau d’un grand maître; la tête, séparée du tronc, était restée long-temps sur le bord du chemin, lorsqu’elle a été apportée ail consulat français de Stancho. Elle se trouve parmi les objets d’antiquité que M. Davenat m’a chargé de remettre au muséum de Paris. On a cru y voir une tête d’Artémise; comme le souvenir de la reine de Carie est toujours présent à l’esprit des voyageurs qui visitent les ruines d’Halicarnasse, on retrouve volontiers ses traits dans tous les marbres qui ont conservé l’image d’une femme ou d’une déesse. J’ai
remarqué qu’on retrouvait aussi son nom dans toutes les inscriptions anciennes que les ravages du temps ne permettent plus de déchiffrer. La science a aussi ses illusions, et nous devons les respecter.
L’ancien emplacement d’Halicarnasse nous présente un bassin circulaire, environné à l’est et au nord de montagnes élevées. En nous avançant du côté du nord-est, nous avons suivi un chemin creusé par l’eau des pluies et semblable au lit d’un torrent ; ce chemin est bordé de murailles presque entièrement ensevelies sous terre : on remarque dans ces décombres de grosses pierres de taille, disposées en forme de degrés ou de gradins. Ces ruines, qui portent l’empreinte de l’antiquité, sont-elles les derniers restes d’un temple ou d’un acropolis ? Elles paraissent occuper l’extrémité de l’ancienne ville du côté du nord-est. Lorsque Alexandre-Ie-Grand fit le siège dTIalicarnasse, son armée s’avança d'abord vers la ville par le chemin de Mylassa qu’on aperçoit encore à l’orient ; elle porta ensuite son attaque vers le nord de la place ; ses efforts se dirigèrent sans doute contre les fortifications dont nous avons vu les fondemens.
Gomme les ruines de la ville ont fourni beaucoup de pierres, on s’en est servi pour la clôture des champs, ce qui rend la campagne très-difficile à parcourir. J’ai été encore une fois martyr de mon amour pour les antiquités. En franchissant une de ces murailles de pierres, qu’on rencontre partout sur son chemin, je suis tombé assez violemment, et je me suis relevé avec quelques contusions au front ; la force morale, en cette occasion, est venue à mon secours, et j’ai poursuivi mes courses sans m’arrêter un seul instant. Si je ne craignais pas d’employer une comparaison usée ou de vous paraître trop fanfaron , je m’appliquerais volontiers ce qu’on a dit de la chute d’Anthée ; car je n’ai jamais été plus dispos et plus ingambe que dans cette journée où mon front meurtri a touché les ruines et la poussière de l’antique cité.
En gravissant les montagnes du nord , nous n’avons pas tardé à rencontrer un plateau étendu, une vaste esplanade où se trouvent çà et làplusieurs colonnes d’une grande di mension , quelques-unes debout, les autres couchées par terre et à moitié brisées. J’ai cru reconnaître en ce lieu l’emplacement d’un des acropolis d’Halicarnasse ; car l’histoire compte plusieurs acropolis placés dans l’enceinte de la ville, et destinés à sa défense. Il est probable que dans l’intérieur de cette citadelle on avait bâti un temple, et que ce temple était celui de Mars ;
d’orient.
Yitruve nous dit que la statue colossale et les autels du dieu Mars so trouvaient dans le lieu le plus élevé de la ville. Les historiens parlent de plusieurs assauts livrés sur ce point par les soldats d’Alexandre.
Par-delà cet acropolis commence ce qu’on peut appeler la région des morts ; les sommets de la montagne sont remplis de cellules ou de cavernes sépulcrales ; nous sommes entrés dans quelques-unes de ces grottes funèbres ; elles sont de plusieurs dimensions ; les unes n’ont de place que pour un cercueil, dans quelques autres plusieurs morts semblent avoir été ensevelis. La plupart de ces sépulcres ont été ouverts par la main de l’homme ou par la faux du temps ; la montagne se dégrade comme les monumens humains, et plus d’une tombe a laissé échapper sa proie, c’est-à-dire un peu dépoussiéré et quelques débris d’ossemens. Assis sur ces hauteurs couvertes de tombeaux , nous avions autour de nous les lieux où reposèrent les vieilles générations d’Halicarnasse, et nous pouvions contempler à nos pieds le vaste bassin où sont dispersées les ruines de l’ancienne ville ; rien n’est plus propre à remuer l’imagination que ce double spectacle.
En descendant de la montagne, nous avons aperçu de loin un vaste amphithéâtre. Cet amphithéâtre, placé sur un coteau, rappelle au premier coup d’œil sa destination ancienne ; ses gradins, rangés sur plusieurs lignes circulaires, semblent attendre les spectateurs; si le lieu de la scène n’était pas planté de figuiers, on pourrait y donner encore des représentations. Rien n’est plus propre à nous faire juger la magnificence des spectacles chez les anciens; là , tout un peuple était assemblé sous la voûte radieuse du ciel; il avait devant lui et autour de lui la cité, les montagnes, la mer; à ses pieds, on représentait les triomphes des héros, les miracles des dieux, les vertus des premiers sages; on chantait la puissance de Jupiter, la sagesse de Minerve, les bienfaits de Bacchus et de Gérés : ainsi les souvenirs religieux, les beautés de la nature, les arts enfantés par le génie de l’homme, tout se réunissait pour ajouter à la pompe et à l’éclat des grandes solennités. Les ruines que nous voyons semblent avoir gardé la mémoire de ces temps merveilleux, et le voyageur qui les visite peut encore se croire assis au milieu du peuple assemblé.
Sur les avenues de l’amphithéâtre se trouvent de tous côtés de grands amas de pierres. Parmi, ces amas de pierres nous avons remarqué un piédestal représentant les neuf Muses en bas-relief ; le monument a été mutilé, mais on y distingue encore les attributs de chacune des neufs
déesses. Nous avons trouvé, au milieu de toutes ces ruines, des maçons occupés à enlever des matériaux de construction ; la présence de ces ouvriers a dérangé toute la poésie de nos souvenirs; un vieux musulman à la barbe blanche encourageait les travail leurs ; il m’a semblé voir le Temps armé de sa faux, qui, désespérant de détruire à lui tout seul les anciens monumens d’Halicarnasse, avait appelé des auxiliaires, avait fait venir des ouvriers et des maçons pour l’aider. Le Turc que nous avons vu est le propriétaire du terrain sur lequel se trouvent les restes de l’amphithéâtre; il s’est mis à vendre les pierres, qui sont entassées en ce lieu, et comme les pierres surtout celles qui forment les gradins, sont très-bien taillées et d’une belle conservation, il est probable qu’elles seront bientôt vendues. Si j’étais riche, j’achèterais tout l’amphithéâtre, et je ferais volontiers une pension à ceux qui le démolissent, s’ils me promettaient de le conserver et de le montrer aux voyageurs.
D’autres ruines nous attendaient au bas de la montagne ; nous voilà en face d’un beau portique , dont les colonnes sont encore debout ; elles ont leur entablement et leurs chapiteaux, couronnés d’arbustes verdoyans. Cette colonnade s’étend sur une ligne de quatre cent soixante pieds, ce qui donne l’idée d’un vaste édifice ; vis-à-vis la colonnade, on découvre un pan de muraille antique. C’est là que M. de Choiseul a placé le temple de Mars ; je ne puis partager cette opinion tout-à-fait contraire à ce que nous dit Vitruve qui, dans sa description, place le temple de Mars sur le lieu le plus élevé de la ville. Sans donner ici mon avis comme une autorité, ne pourrait-on pas croire que ces colonnes et ces murailles sont les restes du temple de Mercure? Tout près de là, en traversant la cour d’une maison turque, nous avons trouve d’autres colonnes de marbre ; autour de chacune de ces colonnes , qui sont cannelées et d’une forme très-élégante, sont tracées de grandes lettres grecques , dont nous n’avons pu suivre le sens , parce qu’elles se trouvent à moitié cachées dans le mur de clôture d’un jardin ; près des colonnes , nous avons vu une mosaïque fort bien conservée ; cette mosaïque, ces colonnes, tous ces amas de pierres taillées, sembleraient indiquer l’emplacement d’un temple ; ne pourrait-on pas voir en ce lieu le temple de Vénus ? Vitruve nous apprend que le temple de Vénus était près de celui de Mercure, et que ces deux temples étaient bâtis au pied de la colline où s’élevait la statue colossale et les autels de Mars. Pour assigner avec précision la place des deux monumens, il faudrait
d'orient.
'savoir ce qu’est devenue la fameuse fontaine Salmacis, qui coulait dans leur voisinage. Je n’ai rien pu découvrir sur cette fontaine célèbre chez les anciens, si ce n’est qu’elle est maintenant cachée dans l’enceinte d’un harem. Le lieu où nous nous trouvions , est rempli de jardins, et chacun de ces jardins a quelques débris de vieux monumens ; plusieurs musulmans, assis devant leurs portes, nous invitaient à entrer chez eux pour y voir des débris de l’antiquité. Nous gardons ces pierres, nous a dit un vieillard turc, pour faire plaisir aux étrangers ; j’ai remercié nos bons osmanlis de tous les trésors qu’ils ont conservés pour nous, et rien ne m’a plus touché que de voir ainsi l’hospitalité gardienne des vieilles ruines, car l'hospitalité est aussi un reste ou un souvenir des temps anciens.
Vous êtes sans doute impatient d’apprendre quelle place occupait le tombeau de Mausole, et s’il en reste encore des vestiges ; on ne rencontre plus de trace du monument élevé par Artémise; quant à son emplacement, je ne puis que vous répéter ces paroles traduites deVitruve : «Halicarnasse formait un circuit au pied des montagnes, » et dans le milieu du circuit, sur la pente de la colline, se trouvait » une grande place, où fut bâti le magnifique ouvrage nommé Mau - » solée, Vune des sept merveilles du monde. » Il y a long-temps que le tombeau de Mausole est détruit ; mais cette destruction est-elle l’ouvrage du temps ou des révolutions humaines? Tous savez que des accusations graves ont souvent été répétées à ce sujet contre les chevaliers de Rhodes, qui ont fait bâtir le château de Boudroun. On peut dire néanmoins, à la justification de nos chevaliers, que les Sarrasins les avaient précédés sur le territoire d’Halicarnasse, et que les farouches compagnons de Moaviah n’avaient probablement rien laissé à détruire. Toutefois, il est permis de croire que le premier soin de la chevalerie de Rhodes, lorsqu’elle s’empara de cette cote, ne fut pas de sauver ce qui restait de l’antiquité. On peut en juger par la seule inspection des murailles extérieures du château. En jetant les yeux sur ces murailles construites au quinzième siècle, nous avons reconnu des fragmens de marbre qui ont appartenu à des monumens anciens ; on y a remarqué aussi quelques bas-reliefs mutilés, représentant des combats héroïques, tels que celui de Thésée et des Amazones. On composerait peut-être un muséum avec les débris précieux, employés et comme ensevelis ou perdus dans la construction de cette
forteresse, et si jamais le château de Boudroun est démoli, la vieille
Halicarnasse, nous disent les voyageurs, pourra y retrouver ses plus vénérables ruines confondues avec la brique et les matériaux les plus grossiers.
Rien n’est plus curieux que de voir dans ce château bâti à la place du regia domus, du palais des anciens rois de Carie, toutes sortes de ruines mêiées ensemble , et la représentation confuse de plusieurs âges différens ; parmi les marbres mutilés des temples et les vestiges à moitié effacés de l’antiquité grecque, vous pouvez retrouver là des croix , des fleurs de lis, des armoiries de notre Occident , et ça et là des lions tels que les faisaient nos sculpteurs du treizième et du quatorzième siècle. Des tours et des remparts, où flotte l’étendard du croissant , offrent encore aux voyageurs des paroles écrites dans la langue de l’Évangile. Ici on lit sur une porte : Seigneur , sauvez-nous pendant que nous veillons , gardez-nous pendant que nous dormons : si le Seigneur ne protège point une ville, c est en vain que ses gardiens veilleront pour la défendre . Ailleurs un marbre vermoulu répète aux passans : Nous occupons ce lieu en vertu de la foi catholique (propter fidem catholicam tenemus locum istum). Ces inscriptions, et surtout la dernière, font un contraste assez singulier avec l’occupation des Turcs; mais ceux-ci n’y prennent pas garde; ils n’ont pas même changé le nom du château, car Boudroun n’est que la corruption du nom de Saint-Pierre, ou Santo Bedro, que lui avaient donné les chevaliers de Rhodes.
Mais je ne vous ai point encore parlé du père de l’histoire, dont je suis venu chercher les traces dans ce pays; vous voudriez sans doute savoir comme moi quelle part dut prendre Hérodote aux affaires de cette vieille cité, qui tenait de la Perse ses princes et son gouvernement, de la Grèce son langage, ses mœurs et même ses dieux ; Halicarnasse , au temps de sa splendeur , présentait une double physionomie, et semblait habitée par deux peuples; on bâtissait des acropolis, on s’entourait des images de la tyrannie pour obéir au grand roi ; on élevait des temples et des palais, on invoquait le génie des arts pour plaire à la nation hellénique. Halicarnasse, comme toutes les villes de cette cote d’Asie, devait avoir dans son sein deux partis opposés, et toujours en présence, celui qui attendait ses destinées de Suse ou de Babyione, siège de la puissance, et celui qut tenait ses regards attachés sur la Grèce où retentissait le nom de liberté. Tout nous porte à croire qu’Hérodote avait chaudement embrassé le parti
d’orient.
hellénique, lorsqu’on le proclama le libérateur de sa patrie et qu’il fut ensuite condamné à l’exil ; j’ai cherché là-dessus des éclaircissemens dans Hérodote lui-même ; mais il garde le plus profond silence. Au temps où il écrivait, on parlait peu de soi, et personne n’avait encore eu l’idée de publier ses mémoires. L’histoire était alors quelque chose de si grave, de si solonnel , qu’un historien n’aurait osé se montrer dans ses propres récits, et mêler son nom à celui des empires et des cités. Toutefois nous devons regretter qu’Hérodote n’ait point fait sa biographie, et qu’il ait laissé le soin de parler de lui à Suidas qui ne nous dit rien de clair et de précis. Les marbres d’Halicarnasse n’ont rien non plus qui nous fasse connaître le père de l’histoire ; on avait retrouvé à Athènes la maison de Socrate, la maison de Phocion ; on chercherait vainement ici celle d’Hérodote. Dans une ville où nous ne retrouvons plus la place qu’occupaient les temples des dieux, comment retrouver la demeure d’un historien qui mourut dans l’exil et dont la gloire fut méconnue de ses concitoyens?
P. S . Nous allons remettre à la voile; nous nous arrêterons à Rhodes, d’où je pourrai peut-être vous écrire ; nous visiterons ensuite en passant l’île de Chypre, et j’espère que les premiers jours de février nous trouveront à Saint- Jean d’Acre et sur la route de Jérusalem.
LETTRE LXXXÏV.
Rhodes,
A bord de la Truite , le 13 janvier 1831.
Le 15 janvier, la Truite a mis à la voile ; nous avons quitté la rade de Pétesse, et salué en passant File de Cos, dont le souvenir nous suivra dans notre voyage. Lorsque nous avons doublé le cap Crio, nos lunettes se sont braquées sur la colline déserte où sont dispersées les ruines de Gnide : M. Poujoulat s’est chargé de cette partie de notre relation ; il vous fera connaître ces intéressans rivages d’Asie, que nous ne perdons pas de vue, et qui nous rappellent partout les merveilles de l’antiquité. Un vent favorable nous a portés en quelques heures en face de l’île de Symé, fameuse par la pêche des éponges, et nous nous sommes bientôt trouvés devant la ville de Rhodes. La nuit commençait à tomber, lorsque nous avons jeté l’ancre dans la rade ; le lendemain, au lever du jour, nous étions sur le pont : « Vous voyez à votre droite, nous a dit notre pilote grec, ce qu’on appelle la plage des Moulins; vers le haut de la ville s’élève le minaret de la grande mosquée, autrefois l’église de Saint-Jean ; là-bas , au nordouest, est la darse ouïe chantier de construction ; devant nous est le port; tous ces forts, toutes ces tours que vous voyez, sont l’ouvrage des chevaliers de Rhodes; la grande tour qui nous fait face est ce fameux fort de Saint-Mcolas, contre lequel vinrent se briser les efforts des ottomans dans les deux sièges ; ce fort est encore aujourd’hui tel qu’il était au temps des chevaliers.
Après avoir débarqué , nous sommes entrés dans la ville par une porte que les Francs et les Grecs appellent la porte de Sainte-Catherine ; on nous a d’abord conduits chez le consul de France, où nous avons trouvé un fort bon accueil, mais peu de ressources et de facilités pour connaître le pays. Tout ce qu’a pu faire le consul, qui ne
d’orient.
connaît guère de Rhodes que sa maison, c’est de nous présenter au gouverneur de l’île ; le pacha ou le bey de Rhodes , qui s’appelle Méhémet Suchiur, est un renégat grec, né d’une noble famille du Magne, et frère du fameux Pietro-bey ; il fut enlevé dans son enfance par des corsaires turcs ; conduit à Constantinople et vendu au bazar, il fut élevé parmi les esclaves du sérail, et servit d’abord avec quelque distinction dansla marine ottomane. Méhémet Suchiur figura quelque temps dans les partis et les intrigues qui troublaient la cour et l’empire, tantôt comblé de grâces par les sultans, tantôt menacé du cordon, auquel il n’échappa que par la fuite. Après avoir mené une vie errante, il fut rappelé à Stamboul, et lorsque la révolution de la Grèce éclata, son caractère dur et cruel, joint à quelque capacité, le fit envoyer dans l’île de Rhodes, dont on voulait contenir la population par la crainte.
Quand nous sommes arrivés chez le bey, il était debout à la porte de son appartement ; c’est un homme déplus de six pieds, et son embonpoint est proportionné à sa taille. En voyant cette stature gigantesque et cette masse énorme, j’ai pensé d’abord au fameux colosse de Rhodes. Je ne sais quelle barbarie farouche se révèle dans la physionomie du bey; son teint est jaune et bilieux, son front ridé et triste, son œil noir et menaçant ; quoique ses paroles fussent polies, sa voix avait quelque chose de dur, et son sourire même quelque chose de sombre. Il nous a fait asseoir sur son divan. Pendant que nous prenions le café et que nous fumions le chibouc, je promenais mes regards sur la chambre où nous étions. J’ai d’abord remarqué une vingtaine de fusils suspendus à la muraille, quelques-uns ornés de nacre et de plaques d’argent, puis une paire de pistolets au-dessus de la tète du pacha ; vis-à-vis de nous, un bouquet d’épis arrangé en guirlandes paraissait comme encadré parmi des sabres recourbés de Damas ; d’un autre côté, une planche fixée à la muraille laissait voir un volume in-4°, sans doute le Coran, avec une couverture usée, et confondu parmi des oranges ; près de là, deux niches vitrées renfermaient des papiers ; au fond de la salle, un coffre de bois était attaché au mur comme un tronc d’église ; l’appartement n’avait pas d’autres meubles ; aucune dorure, aucune tapisserie ; seulement à la muraille nue était accroché un petit tableau, représentant un navire les voiles déployées, mais sans pilote et sans matelots, car les figures humaines, comme vous savez, sont interdites au pinceau des artistes musulmans.
Tandis que l’ameublement du bey occupait ainsi mon attention, notre hôte s’était fait servir à déjeûner ; son excellence mangeait un pilau et des œufs sur le plat ; il portait sur chaque plat ses grosses mains, et se tournait de temps à autre ver? nous, en nous disant en italien : A la turcaî à la turca! Après son déjeuner, il a avalé un grand verre d’un sorbet rouge, il a fait son ablution accoutumée, et nous a dit encore : A la turca ! à la turca l Comme tous les agens de la Porte ont reçu l’ordre de faire un bon accueil aux Francs, le bey a cru devoir mettre la conversation sur la liberté et les lois de notre Europe ; il nous a parlé de la révolution française, et croyant nous être agréable, il nous a dit plusieurs fois, toujours en italien : Consti tuzione bona, bona constituions. Un de nos compagnons de voyage lui ayant dit que la constitution chez les Turcs était le bâton, il bas tone , le pacha a répondu que, parmi les hommes, les uns obéissaient aux lois, les autres à la crainte ; que la nation ottomane était une nation grossière qui aimait à être menée durement, et qui se révolterait si on la ménageait tant soit peu. Méhémet Suchiur voulait ainsi justifier la manière dont il gouverne ; car il passe pour être du nombre de ces gouvernans dont parle le psalmiste, qu’aucun scrupule, qu’aucune formalité n’arrête, et qui dévorent le peuple comme un morceau de pain.
A mesure que le pacha nous parlait , j’examinais de nouveau sa tournure gigantesque, sa physionomie de barbare ; plus je le regardais, plus il me semblait qu’en lui mettant un œil au milieu du front, on en eût fait un cyclope comme Polyphème. Pendant notre conversation , il est entré un pilote grec ; celui-ci s’est présenté le bras en écharpe, la tête inclinée, se tenant à peine debout ; comme le pacha l’avait chargé de commander un de ses navires, le pauvre Grec cherchait à éloigner de lui ce dangereux honneur ; pour s’excuser , il prétextait toutes sortes de maladies ; il se donnait une paralysie , il se serait volontiers donné la peste ou la fièvre jaune. Les excuses du pilote n’ont pas été trop mal reçues ; notre présence l’a sans doute protégé ; il est sorti sans qu’on lui ait fait aucune menace ; mais quand nous serons partis , je crains bien qu’il ne se trouve placé entre la bastonnade et la gloire si peu enviée d’entrer au service du pacha.
En prenant congé du bey, nous avons demandé la permission de visiter les principales curiosités de Rhodes : il nous a permis de voir tout ce qu’il y a de remarquable dans la ville , et nous a fait accom-
d’ouiext.
pagner par un de ses gardes ; nous avons voulu commencer par le palais du grand maître ; notre garde musulman y est entré pour annoncer notre visite ; le palais qu’on appelle le château, est maintenant habité par le disdar ou commandant de la place ; celui-ci a refusé de nous ouvrir les portes ; comme nous avons insisté en disant que nous avions une autorisation du bey, on nous a répondu avec humeur que le château était occupé par les femmes, et fermé pour jamais aux giaours. Un voyageur qui se trouvait avec nous, avait visité autrefois le palais du grand maître ; il avait vu plusieurs escaliers, des salles, des galeries dont les murailles étaient dégradées; j’aurais par-dessus tout voulu voir la salle dans laquelle Soliman prononça ces paroles mémorables : Je suis fâché de renvoyer ce vieillard de sa maison ; la, salle, m’a-t-on répondu, où fut reçu le sultan victorieux , est maintenant un jardin potager ; il y avait près de là une chapelle qui est aujourd’hui l’écurie du disdar ; nous n’avons pas insisté davantage pour voir le palais du grand maître.
Non loin du palais est la grande mosquée ; c’était la métropole de Rhodes au temps des chevaliers. Il n’est guère plus facile aux voyageurs d’entrer dans une mosquée que dans un harem ; nous n’avons pu voir que le minaret qui a remplacé le clocher de l’église , et les portes de bois de sycomore que le temps n’a pu détruire ; l’intérieur de l’édifice est à peu près resté le même , si ce n’est qu’on n’y voit plus d’autel, aucun tableau, aucun ornement; de tous les mausolées des grands maîtres, il n’y reste plus que celui de Fabrice Caretti, re. présenté sur la pierre, les mains jointes, avec la croix et les attributs de la chevalerie de Rhodes.
Nous avions l’intention de visiter les fortifications extérieures ; nous sommes sortis par la porte d’Àmboise ; cette porte est encore celle du temps des chevaliers ; on voit là un corps-de-garde turc ; un bas-relief resté sur la muraille montre la figure mutilée d’un ange et celle delà Yierge ; on lit près de là une inscription tirée du Coran ; le fossé est creusé dans le roc vif ; on le traverse sur un pont de pierre ; un parapet offre aux passans des canons livrés à la rouille et au vert-de-gris, et montés sur des affûts de bois vermoulu ; on nous a fait remarquer, en marchant vers le midi , le bastion d’Angleterre , celui d’Espagne et de Portugal, ceux de France et d’Italie ; en revenant sur nos pas, nous avons vu le bastion d’Auvergne et de Provence dans le voisinage du palais du grand maître. Que de combats livrés autour de
ces bastions ! Il n’y a pas là une pierre qui n’ait été ensanglantée, pas. un fossé qui ne soit rempli de cadavres. Des canons dont les boulets* pesaient jusqu’à onze cents livres, les mines, les contre-mines, la sape, le glaive, l’incendie, toutes les armes meurtrières, tout ce qui détruit, tout ce qui donne la mort, fut mis en usage dans les deux sièges de Rhodes. Quand on se rappelle que toutes les nations de l’Europe étaient représentées dans cette lutte glorieuse , on tient son regard attaché sur ces murailles, comme sur les plus belles pages de l’histoire des temps modernes. Tandis que cent mille ottomans attaquaient la ville le jour et la nuit, une garnison vingt fois moins nombreuse défendait toute la ligne qui s’étend depuis le bastion d’Italie à l’est, jusqu’à la tour Saint-Nicolas, à l’entrée du port. Six mille combattans, voilà les derniers croisés qui restaient à la cause de l’Évangile, voilà les derniers débris de ces armées innombrables que l’Europe avait envoyées en Orient ; une ville de trente mille âmes, voiià ce qui restait des conquêtes faites dans les guerres saintes ; mais les Turcs purent croire que tout l’Occident était encore là avec ses héros, avec ses prodiges de valeur, et qu’ils avaient affaire, non à une cité, mais à un grand empire, à la grande nation des Francs.
Ce qui m’a charmé dans cette promenade autour de Rhodes, c’est la parfaite conservation de tous ces bastions qui portent chacun le nom d’une nation belliqueuse de notre Europe ; on n’y a pas dérangé une pierre , ni changé un pan de mur , ni comblé un fossé ; nous avons perdu nos conquêtes en Orient, mais l’Orient a gardé fidèlement notre gloire.
Tandis que nous admirions ces fortifications , on m’a fait voir la campagne qui s’étend depuis les fossés de la ville jusqu’au mont Saint- Etienne ; cette campagne était, pendant les deux sièges , couverte de bataillons turcs ; elle est maintenant couverte de tombes ; les ottomans qui moururent dans les assauts, sont ensevelis en face des bastions qui furent arrosés de leur sang; leurs enfans et tous ceux qui descendent des vainqueurs de Rhodes , ont encore le privilège d’y avoir leur sépulture. Un champ des morts qui fut un champ de bataille, les tombes des conquérans sous les remparts de la ville conquise , d’un côté des monumens funèbres, de l’autre des trophées, d’héroïques souvenirs, des ruines glorieuses, voilà sans doute un beau sujet de méditations et de rêveries ; mais j’ai à peine le temps de regarder ce qui est autour de moi, de décrire ce qui attire mon attention ; si jamais je
d’orient.
puis avoir quelques loisirs, et si, à mon retour en France, je trouve la liberté et le temps de rêver, je reviendrai peut-être sur ces tableaux et sur bien d’autres.
Après avoir vu les postes du péril , occupés par la noble milice de Saint-Jean , nous avions à voir les habitations des chevaliers et tout ce qui reste de leur long séjour dans l’intérieur de la ville; vous savez qu’il y a encore une rue de Rhodes qui s’appelle la rue des Chevaliers; cette rue, bâtie sur un plan incliné, commence non loin du port et remonte vers la grande mosquée : elle a des trottoirs de chaque côté ; elle est pavée en petits cailloux noirs et blancs en forme de mosaïque. La rue des Chevaliers ne ressemble point à celles d’aucune ville d'Orient ; toutes les maisons y sont construites à peu près comme les maisons d’Italie au quinzième siècle ; la plupart des façades ont conservé leurs formes, leurs anciens ornemens et jusqu’aux écussons de la chevalerie de Rhodes. Rien n’y paraît changé que les fenêtres, dont les Turcs ont fait des balcons grillés à l’usage des harems.
En entrant dans la rue, du côté du port, on remarque à gauche un vaste édifice, que les voyageurs prennent, les uns pour l’hôpital , les autres pour le grand couvent de l’ordre ; une des portes donne sur la rue , l’autre sur une place qui regarde la marine ; ces deux portes sont en bois de sycomore, ornées d’une sculpture assez élégante; elles sont fendues en plusieurs endroits , et c’est la seule injure qu’elles aient reçue du temps ; l’édiflce sert d’entrepôt pour la marine ; nous n’avons pu y entrer ; on peut voir à travers les fentes des portes un très-bel escalier qui s’est écroulé. Nous sommes entrés, près de là, dans la maison du directeur de la douane ; c’est l’ancien prieuré de France ; on remarque d’abord, sur la façade de la maison, la légende Voluntas Dei, et la devise de nos anciens preux, Monfjoie Saint-Denys , avec le millésime de 1495. L’appartement dans lequel nous avons été reçus, consiste dans une grande salle , éclairée par trois croisées ; on y trouve une haute cheminée surmontée d’une croix , des carreaux de brique , quelques restes de dorure au plafond ; les chambres sur le devant de la maison sont occupées par les femmes ; nous n’avons pu les voir.
On nous a dit que d’autres prieurés sont à peu près dans le même état de conservation ; on retrouve ici tout à la fois les souvenirs de la valeur et ceux de la vie domestique des chevaliers; en visitant les
ruines des cités, on reconnaît souvent les palais des rois, les temples
des dieux, les mausolées, les acropolis, les théâtres, les constructions faites à l’usage du public ; mais les simples pénates n’ont point de monumens qui puissent nous aider à connaître leurs mœurs , leurs habitudes et leur histoire ; l’Europe n’a peut-être point de capitale qui ait conservé une seule rue telle qu’elle était il y a quatre siècles ; Paris, Londres, Tienne, n’ont peut-être pas une maison de particulier, bâtie il y a deux ou trois cents ans, qui soit maintenant une faible image de ce qu’elle était lors de sa première construction. Ceux qui aiment à retrouver dans leurs voyages lointains, je ne dis pas les traces des grandeurs de la terre, mais ce que le temps a épargné des habitations ordinaires de l’homme, peuvent se donner ce spectacle dans la rue des Chevaliers.
J’aurais voulu voir ce qui reste de la loge où les chevaliers se rassemblaient pour recevoir les ordres du grand maître, de la châtellenie où se rendait la justice, des casernes pour les simples chevaliers, des auberges ou maisons de France, d’Italie, d’Espagne, etc. ; on trouve partout dans Rhodes des écussons de l’ordre, des croix, des fleurs de iis, des épitaphes en latin, en vieux français, l’architecture de notre moyen âge avec ses ogives et ses ornemens gothiques, les noms et les armoiries des d’Aubusson , des d’Amboise , des Goson , des Tilleneuve , etc. On serait tenté de croire , surtout lorsqu’on visite les remparts et qu’on traverse la rue des Chevaliers, que les Turcs s’étaient engagés dans la capitulation à laisser les choses comme ils les avaient trouvées. Les Turcs ne semblent-ils pas faits tout exprès pour le maintien d’une semblable capitulation? Qui en effet a plus de respect pour ce qui est ancien , qui a plus de répugnance pour ce qui est nouveau ; quel peuple montre plus d’insouciance pour réparer ce qui dépérit, si peu d’envie de changer ce qui existe et de refaire ce qui est déjà fait ? Tous savez que les cités de Pompéi et d’Herculanum ont été retrouvées sous la cendre dans le même état où le volcan les avait surprises, et que tant de belles ruines ont dû leur conservation à la lave même qui les avait englouties. Les précieuses ruines de Rhodes ont été conservées de même, et c’est l’indolente barbarie des conquérans qui a fait ici l’office de la lave du Tésuve.
J’aurais voulu suivre les chevaliers de Rhodes dans leurs foyers comme sur leurs champs de bataille; quel beau, quel intéressant spectacle, que celui d’une colonie de héros se disant tout ensemble les serviteurs des pauvres et les cousins des rois, qui s’étaient Youés à
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la religion des humbles et maniaient l’épée de la victoire î Nous avons fait tant de chemin depuis quelque temps, et les traditions s’effacent si vite, il nous reste si peu de chose du caractère et des mœurs de nos aïeux, que bientôt, peut-être, il nous sera plus facile de comprendre les héros et les personnages de l'Iliade, que ceux de la Jérusalem du Tasse et de V Histoire de Yertot *.
1 Parmi les ouvrages qu’on peut lire avec intérêt sur les monuments de la chevalerie de Rhodes, nous devons citer les Monumens des grands maîtres de l'ordre de Saint-Jean, par M. de Yilleneuve-Bargemont ; on trouvera dans cet ouvrage des vues de tous les tombeaux de l’ordre, élevés à Jérusalem, à Ptolémaïs, à Rhodes, à Malte ; l’auteur à joint à la description des mausolées des notices très-bien faites sur la vie de chaque grand maître.
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