‹ Correspondance d'OrientChapitre 48 sur 62 · LETTRE LXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXV

Les environs de Rhodes.

A bord de la Truite , le 16 janvier 1831.

Sortis une seconde fois par la porte d’Àmboise, nous avons pris un chemin à gauche, et nous avons gagné les coteaux qui s’élèvent par une pente douce au sud-ouest de la ville. Le chemin que nous avons suivi pendant quelque temps est, comme la rue des Chevaliers, pavé de petits cailloux noirs et blancs. A mesure que nous avancions, notre horizon s’agrandissait , et les sites les plus pittoresques s’offraient à nos regards; la vallée que nous avions à notre gauche, et qui est traversée par un torrent, nous a paru fort bien cultivée, et renferme quelques maisons assez bien bâties.

Après une demi-heure de marche, nous sommes parvenus sur une plate-forme ombragée par de beaux platanes ; on trouve là une fontaine avec un bassin nouvellement construit ou réparé ; au temps des chevaliers, le grand maître avait en ce lieu une maison de plaisance ; les beys de Rhodes y ont un kiosque qui a été brûlé, et dont il ne reste que le rez de chaussée. Ce site ravissant m’a rappelé celui de la fontaine d’Hippocrate. Les Grecs l’ont appelé Zimboli , du mot arabe zambuiu , qui signifie jacinthe ; ce nom ne pouvait être mieux choisi, car des milliers de jacinthes y couvrent la terre ; nous y avons trouvé aussi une grande quantité de larges violettes qui ont beaucoup d’éclat,, mais point de parfum.

Zimboli nous intéresse tout à la fois pour son charmant paysage et par des souvenirs chers aux muses; les traditions nous apprennent qu’Eschine, exilé d’Athènes, fonda à Rhodes une école d’éloquence, et c’est à Zimboli qu’il venait donner ses leçons. Le vieux Caton, Pompée, César, le dernier des Brutus, Cicéron lui-même, étaient Venus sur la colline des jacinthes, pour se perfectionner dans l’art de

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la parole. Vous savez que les anciens choisissaient toujours des sites favorables pour leurs temples, pour leurs théâtres; ils faisaient de meme pour les écoles où ils enseignaient la philosophie et les beaux arts. La philosophie et les muses avaient besoin d’être inspirées parle spectacle du ciel et la vue des merveilles de la nature ; les leçons de la sagesse avaient plus de charmes lorsqu’elles étaient répétées dans les beaux jardins d’Académus et sur les bords de l’Illissus ou du Céphise. Le divin Platon rassemblait quelquefois ses disciples devant le portique du temple de Minerve et sous le beau ciel de Sunium. Il ne faut donc pas s’étonner d’après cela qu’on soit venu étudier l’art de parler aux hommes, dansl’île du Soleil et sur le riant coteau de Zimboli. Parmi les personnages de l’antiquité qui vinrent à Rhodes et qui suivirent l’école fondée par Eschine, on ne peut oublier Tibère; le successeur d’Auguste protégea l’éloquence grecque; je vous ai parié du privilège accordé par cet empereur à la chaire de Mitylène et au rhéteur Potamon, fils de Lesbonax. L’éloquence, bannie du Forum et du Pnyce , s’était réfugiée dans les îles, et tout nous fait croire que l’écho de Zimboli répéta ses derniers accens.

Après nous être un moment reposés près du bassin , nous avons poursuivi notre route , et nous sommes arrivés , en suivant les bords d’un torrent , dans un lieu moins riant , mais non moins pittoresque et non moins propre à fixer notre attention. Du sein d’une vallée étroite s’élève une roche isolée ; dans cet énorme bloc de pierre, on a creusé une salle que les uns ont prise pour une chambre sépulcrale* les autres pour un sanctuaire consacré à Cérès. Le sommet du rocher est disposé en plate-forme ; les parties latérales ont été taillées en colonnes, en ornemens d’architecture; des bruyères, des herbes sauvages croissent parmi les chapiteaux, parmi les pilastres, et le rocher, ainsi orné et sculpté, paraît comme un temple ou comme un magnifique monument sorti des mains de la nature ; plusieurs fragmens s’en sont détachés et couvrent le fond d’un ravin. En nous avançant vers le nord , nous avons trouvé plusieurs roches isolées dans lesquelles on a creusé de même des sépulcres ou des habitations; nous en avons compté jusqu’à dix . Partout sur nos pas nous avons rencontré des autels votifs, dont la plupart sont ornés de bandelettes, et revêtus d’inscriptions grecques portant le nom de ceux qui ont ainsi offert leurs pieux hommages aux dieux.

Nous étions accompagnés dans notre course de M. Juliani, consul

d’Autriche à Rhodes. M. Juliani est à fois un grand chasseur et un amateur zélé des antiquités ; il sait à la fois où se tiennent les perdrix, les lièvres , les cerfs, et dans quels endroits se trouvent les anciennes colonnes, les marbres antiques, les inscriptions ; ces deux passions l’animent et le dirigent dans toutes ses courses ; il ne se borne pas à parcourir l’île de Rhodes, mais les côtes de la Caramanie lui sont familières. Il faut l’entendre parler des tombeaux de Telmesse, des ruines et de l’amphithéâtre de l’ancienne Patare. Dans la dernière partie de chasse qu’il a faite en Asie, il avait découvert, au milieu des bois, une belle statue représentant une bacchante. Avec quelle joie il avait reconnu sur le plus beau marbre de Paros la taille, le port, la physionomie passionnée d’une prêtresse de Bacchus! Ses cheveux, me disait-il, se hérissent sur son front, son regard exprime la fureur, et de sa bouche à demi-entr’ouverte semble s’échapper encore le cri d'évohé. M. Juliani se proposait d’enlever cette statue, lorsqu’il passerait un navire de sa nation qui voudrait s’en charger : à l’entendre, il y aurait dans les bois de la Caramanie une foule de dieux et de déesses, qui restent là, comme des personnes abandonnées, jusqu’à ce qu’enfin quelque riche amateur vienne les délivrer et les faire embarquer pour l’Europe.

Cette dispersion des ruines de l’antiquité a toujours frappé mon imagination; que d’évènemens, que de secousses il a fallu pour que des statues et des bas-reliefs aient été jetés si loin des lieux où le génie des arts les a produits ! Quand le voyageur rencontre sur les sommets des Alpes ou sur les hauteurs du Taurus des algues marines et des dépouilles du vieil Océan, il s’étonne et songe aux grands bouleversemens du globe ; ainsi, en retrouvant dans nos musées d’Europe des chefs-d’œuvre venus de la Grèce et des contrées lointaines de l’Orient, ne doit-on pas s’étonner de même, et penser aux révolutions qui ont troublé les empires? Si les ruines pouvaient parler, si toutes ces statues qu’on arrache à leur sol natal pouvaient nous dire ce qui leur est arrivé, ce qu’elles ont vu sur leur route, que de pages curieuses pour l’histoire du genre humain !

Nous nous sommes avancés à l’ouest du mont Saint-Etienne; M. Juliani nous a montré de ce côté, à peu de distance de la mer, une vallée profonde, qui servait de retraite au fameux serpent terrassé par Goson ; c’est là qu’habitait ce monstre, semblable au léviathan du livre de Job, « La terreur habitait autour de ses dents; son corps

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» semblait couvert de boucliers d’airain fondu ; il jetait des éclats de » feu, et ses yeux étincelaient comme la lumière du point du jour; » il sortait de sa gueule des flammes comme des torches ardentes ; » une fumée se répandait de ses narines, comme d’un pot qui bout » sur un brasier ; son haleine allumait des charbons; la mort mar- » chait devant lui. » Tel était le monstre que combattit Goson, aidé de ses deux dogues venus du pays de France. Le consul autrichien, en sa qualité de chasseur, regrettait qu’on n’eût pas assez apprécié un si grand exploit ; les victoires les plus honorables de l’homme ne •sont-elles pas celles qu’il a remportées sur les animaux malfaisans? Dans les temps primitifs, on avait placé Hercule au rang des dieux, pour avoir triomphé de l’hydre de Lerne, qui était sans doute un serpent ou un crocodile comme celui qu’avait vaincu Goson. Au temps d’Hercule, ai-je répondu, on en jugeait ainsi ; mais depuis ce temps, le monde a bien changé d’opinion ; pour devenir aujourd’hui, je ne dis pas un dieu ni un demi-dieu, mais seulement un héros, il faut se signaler dans des guerres, où l’homme est aux prises avec l’homme ; un monstre terrassé, voilà la gloire des temps barbares; des villes détruites, des royaumes ravagés, des champs de bataille couverts de morts, voilà la gloire des siècles civilisés. Si la gloire, comme on l’a dit, est une monnaie avec laquelle l’humanité paie les services qu’on lui rend , il faut convenir que cette monnaie est bien souvent mal employée.

J’ai voulu parler à M. Juliani du squelette qu’on voit encore suspendu sous la porte de Sainte-Catherine : c’est le squelette d’un requin, .m’a-t-il dit ; ce qu’il y a de curieux, c’est que le requin a servi trèssouvent à prouver l’existence du dragon ou du crocodile de Goson. J’ai sous les yeux le Nouveau voyage du Levant , par le sieur Dumont. Le voyageur, avant d’arriver à Rhodes, regardait comme une pure invention ce qu’on avait dit du serpent redoutable ; mais, à l’aspect du monstre empaillé, il s’écrie : « On ne peut s’empêcher de croire ce » qu’on voit; la tète du dragon est sur une des portes de la ville, et » j’ai eu tout le temps de la considérer. » Cette manière de raisonner et de conclure est beaucoup plus commune qu’on ne pourrait le croire, et les plus habiles ne savent pas toujours s’en défendre. Au reste, rien n’est plus vrai que l’histoire du dragon, et j’y crois, non parce que j’ai vu le requin, mais parce que j’ai lu sur la tombe de Goson : Draconis exterminator, M. Juliani m’a cité une autre preuve qui n’est pas h

dédaigner, c’est qu’on voit encore dans une maison turque de Rhodes le combat du crocodile et du chevalier, représenté sur la muraille. La peinture grossière qui reproduit cette victoire merveilleuse est sans doute l’ouvrage d’un artiste contemporain, et peut être regardée comme un véritable récit, comme un témoignage authentique.

M. Juliani nous a montré plusieurs lieux auxquels se rattachent des souvenirs historiques; nous avions devant nous, à l’ouest, un endroit élevé, d’où les chevaliers voyaient venir les flottes des Turcs ; dans le même endroit, le célèbre Sidney-Smith avait établi son observatoire pour découvrir la flotte de Bonaparte, marchant vers l’Égypte ; un peu plus loin, à deux ou trois lieues de Rhodes, vers le nord-ouest, on voit la cime du mont Philerme ; c’est la plus haute montagne de File. Strabon l’appelle Atabyre, et nous apprend qu’elle était consacrée à Jupiter. Un ancien pèlerin nous raconte qu’il y avait là, au temps de la conquête des chevaliers de Saint-Jean , une très-belle et forte cité. « Devant cette cité, les frères furent sept ans sans pouvoir la » prendre ni par engins, ni par assauts ; à la fin, ils pensèrent une % grande malice qui les en rendit maîtres ; si firent tant qu’ils eurent » à leur accord un pâtre de grosses bestes et menues, qui chaque jour » issaient de la citadelle et y rentraient le soir ; or, il advint qu’un £ jour les frères tuèrent et écorchèrent plusieurs d’icelles bestes, et » du cuir d’icelles bestes s’affublèrent plusieurs chevaliers, et quand » les bestes rentrèrent dans la cité sur le tard, lesdits frères qui étaient » affublés d’iceux cuirs de bestes, et mêlés entre elles, entrèrent en » icelle forte cité avec icelles bestes, que nul ne s’en advisa devant » qu’ils furent maîtres des portes ; ainsi fut prise la forte cité de » Philerme. » Le seigneur d’Engleure, qui nous fait ce récit, avait vu à Rhodes des vieillards qui vivaient au temps où la forteresse de Philerme fut prise. Les chevaliers avaient fait représenter cette histoire et plusieurs autres sur des tapisseries de Flandre, qui ornaient les prieurés de Rhodes et le palais du grand maître.

Une chapelle destinée à la Vierge avait remplacé, sur le mont Philerme, les autels de Jupiter : « Il y avait là, dit le pèlerin que » nous venons de citer, une église bien belle avec deux hermites ; en » icelle église était une image de Notre-Dame, belle et moult ver - » tueuse , qui faisait moult de beaux miracles, et moult y avaient » parfaite fiance tous les habitans de l’isle, tous les frères de Rhodes » comme les Gregeois et autres marchands. » Il ne reste plus aujour-

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d’hui sur le mont Fhilerme que des ruines et une pauvre chapelle à moitié démolie, où viennent encore en pèlerinage les paysans des villages voisins : des essaims d’abeilles se sont établis dans le sanctuaire de la Vierge, et c’est un pâtre musulman qui recueille le miel miraculeux.

En revenant vers la ville, nous retrouvions sur les chemins beaucoup de débris d’antiquités, des fragmens de statues et d’autels votifs, des inscriptions à moitié effacées, etc. La vue de toutes ces ruines reportait nos pensées vers les temps anciens ; alors, l’île de Rhodes avait une grande splendeur; elle avait partout des colonies; les mers obéissaient à ses flottes; toutes ces îles qu’on aperçoit autour de Rhodes, telles que Scarpanto, Symé, les rivages asiatiques, formaient les domaines de l’île du Soleil ; la capitale était trois fois plus étendue qu’elle ne l’est aujourd’hui ; l’île avait plusieurs autres cités, parmi lesquelles se remarquait Lindo avec son temple de Minerve, où les rois du Nil envoyaient leurs offrandes. La fortune de Rhodes éprouva beaucoup de vicissitudes. Ravagée et soumise tantôt par les Grecs, tantôt par les Perses, tantôt par les Romains, elle fut, à la chute de Rome et de Byzance, la première proie des barbares qui se disputèrent les dépouilles et les lambeaux du monde ancien. Une circonstance que je ne dois pas oublier dans l’histoire de Rhodes au moyen âge, c’est qu’elle fut un lieu de passage pour les croisés et les pèlerins de Jérusalem. Richard-Cœur-de-Lion, en quittant la Sicile, s’arrêta dix jours à Rhodes avec sa flotte; Gauthier Yinisauf, qui accompagnait le roi d’Angleterre, s’étonne de la quantité de ruines et d’antiquités magnifiques dont la cité était remplie ; les croisés anglais avaient trouvé dans la ville beaucoup de monastères, la plupart abandonnés. Rhodes, qui pouvait renfermer une population nombreuse, était presque déserte : « Il n’y était resté, dit le chroniqueur, » qu’un petit nombre d’habitans qui nous vendirent les vivres dont » nous avions besoin. » Ce ne fut qu’un siècle après le passage de Richard que l’île de Rhodes, conquise par les chevaliers de Saint- Jean, retrouva la prospérité et la gloire qu’elle avait eues dans les temps reculés.

j’ai fait plusieurs questions à M. Juliani sur l’état actuel de l’île, et voici ce que j’ai pu apprendre de plus certain et de plus intéressant. L’ile a cent quarante milles de surface, quarante-quatre villages, une capitale, et un bourg, celui de Lindo; le climat est sain; l’année n’y

a pas un jour sans soleil ; les montagnes y sont encore couvertes de belles forêts; on n’y trouve point d’animaux malfaisans, excepté les reptiles ; il n’y a point de rivières dans l’île, mais partout des sources; toutes les céréales peuvent y croître ; le tabac, le coton, et toutes sortes d’arbres fruitiers y réussissent ; les jardins de Rhodes avaient autrefois une grande renommée. Virgile a célébré ses gros raisins ; on vantait ses oranges, surtout ses roses, qui, aux temps primitifs, étaient l’emblème de l’île, et partagèrent avec le soleil la gloire de lui donner un nom ; dans le siècle dernier, la population de Rhodes était encore de quatre-vingt mille âmes, et la ville conservait quelque prospérité ; mais les beys sont venus avec leur barbarie fiscale ; ils n’ont pas seulement accablé le peuple d’impôts, mais ils ont fait le monopole des soies, de la cire, du miel, de Fhuile, des oranges, des raisins, de toutes les productions du pays; les jardins ont disparu, les moissons ne couvrent plus la terre ; dans les lieux les plus renommés pour leur fertilité, il ne reste plus que le sol, et ce qui montre jusqu’où va la décadence de toutes choses, le dénombrement qu’on vient de faire par ordre de la Porte ne donne pas pour toute l’île seize mille habitans.

Nous sommes rentrés dans la ville par le faubourg de Saint-Georges; je ne voyais partout que des maisons en ruines, de misérables cabanes qui paraissaient abandonnées. M. Juliani est revenu alors sur la tyrannie du pacha, qui ne laisse rien aux habitans, et surtout aux malheureux Grecs. Après leur avoir enlevé tout ce qu’ils ont, il les force de travailler à la construction des navires qu’il doit fournir à la Porte ; comme il ne les paie pas, et qu’il les accable de mauvais traitemens, ces pauvres gens prennent la fuite, abandonnant leurs femmes et leurs enfans. On sait que l’île de Rhodes a toujours été comme un lieu d’exil ou d’épreuve pour les pachas que la Porte veut punir. Cette pensée est une consolation pour un peuple qui succombe sous le poids de ses maux, et les Grecs, comme les Turcs, attendent le jour où le grand-seigneur demandera enfin à Sucliiur-bey ce qu’il a fait de la conquête de Soliman.

M. Juliani, après nous avoir accompagné au milieu des antiquités de Rhodes, a voulu nous conduire chez lui pour nous montrer les curiosités qu’il a recueillies. Nous avons vu dans la cour de sa maison des marbres précieux, des fragmens de sculpture antique et quelques inscriptions grecques; M. Juliani nous a copié lui-même la plus re-

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marquable de ces inscriptions; en voici la traduction textuelle1 : « Dionysodore d’Alexandrie, surnommé Êvergète, ayant rempli les fonctions de chef des recettes des haliastes et des héliades, pendant vingt-huit ans jusqu’au mois de xantique (avril), et ayant augmenté les revenus de la communauté, a été loué publiquement et a reçu du corps réuni des haliastes et des héliades une couronne imitant le feuillage de l’olivier ; en récompense de sa vertu il a reçu une couronne d’or, il a été honoré des bienfaits du peuple, et c’est lui qui a consacré ce monument à Bacchus et à la communauté. » Les haliastes et les héliades dont il est ici question, figuraient dans des jeux solennels qu’on célébrait à Rhodes en l’honneur du Soleil. Il paraît que cette corporation avait acquis de l’importance et qu’elle possédait des richesses.

En sortant delà maison de M. Juliani, nous sommes allés visiter le monastère des capucins ; le jeune cénobite qui nous a reçus, nous a montré l’église du couvent, qu’on appelle Notre-Dame-des-Victoires ; un bas-relief représentant la Vierge avec l’enfant Jésus y est placé devant le maître autel. J’ai demandé au religieux s’il y avait dans cette église quelques souvenirs de la chevalerie de Rhodes; il m’a répondu que non ; seulement, lorsque les prêtres latins y disent la messe, ils ne manquent pas d’ajouter au memento : équités Rhodiani . M. Juliani voulait me montrer au fond du port, dans un lieu où se trouvait autrefois le port des galères, l’emplacement du fameux colosse de Rhodes ; mais lorsque nous nous mettions en marche, la cloche du couvent a sonné l’angelus, et les mutselins appelaient les musulmans à la prière ; on allait fermer les portes de la ville ; il a fallu nous séparer ; la chaloupe de la Truite m’attendait. Le lieu où je me suis embarqué me rappelait un dernier souvenir de l’héroïque chevalerie qui gouverna l’île de Rhodes; ce fut là que L’Isle-Adam, le 30 décembre 1521, monta dans sa galère, et s’embarqua avec Notre-Dame de Philerme et ce qui lui restait de compagnons, à peu près comme le pieux Énée était parti d’Antandros avec Minerve-Ilias et les restes de Troie ; en sortant du port de Rhodes, nous étions éclairés par le fanal qu’on allume chaque soir sur la tour de Saint- Nicolas; à sa lueur, nous avons pu jeter un dernier regard sur la ville,

1 C’est au jeune et savant helléniste, M. Miller, déjà cité dans ces lettres, que nous devons la traduction de cette inscription.

et la Truite n’a pas tardé à lever l’ancre pour prendre la route de Chypre 1 .

1 J’ai lu depuis mon retour un ouvrage très-volumineux et fort intéressant du colonel Rottier sur la ville de Rhodes ; le colonel Rottier a fait à Rhodes un séjour de plusieurs mois, et paraît n’avoir rien négligé pour connaître ce que cette ville a de curieux ; on pourrait regretter que ce voyageur éclairé se soit borné dans ses recherches à la ville de Rhodes et à ses environs ; qu’il n’ait point parcouru l’île, qui est si peu connue, et qu’il n’ait pas visité Lindo, qu'on a trop négligée jusqu’ici. Nous aurions voulu aussi que l’ouvrage eût été rédigé avec moins de diffusion, et que l’ordre et la clarté en eussent rendu la lecture plus facile pour le public ; au reste, ce travail, tel qu’il est, mérite toute l’attention des savans.

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