‹ Correspondance d'OrientChapitre 61 sur 62 · LETTRE XCVII · texte numérisé non relu

LETTRE XCVII

Quelques réflexions sur l’église du Saint-Sépulcre et sur les saints lieux.

Jérusalem, février 1831.

Quand je suis entré pour la première fois dans l’église du Saint- Sépulcre , j’ai été si troublé, qu’il ne m’est resté que des idées confuses, et que j’ai dû mettre un peu de vague dans mes descriptions; je suis retourné ce matin dans le sanctuaire de la croix, et les images que j’en ai conservé dans mon esprit ont pris plus de netteté et de précision ; je n’entreprendrai pas toutefois de vous faire un tableau plus complet et plus exact de ce que j’ai vu, et de vous dire ce que d’autres ont déjà si bien décrit avant moi. Je me bornerai à quelques détails qui n’ont pu être connus; j’y joindrai quelques observations que m’a suggérées l’état présent des saints lieux.

A travers les sentimens dont mon esprit était dominé pendant nos pieuses stations, j’éprouvais une sensation pénible, et je ne crains pas de vous l’avouer, il me semblait que le soin qui avait été pris pour répandre partout des ornemens, avait ôté à quelques-uns de nos monumens religieux quelque chose de leur majesté ; j’ai regretté, vous le dirai-je ! que la montagne du Calvaire ait été taillée par le ciseau, et qu’elle soit couverte en plusieurs endroits de couches de marbre, de lames d’argent; l’aspect de cette montagne , qui semble sortir de la main des sculpteurs, et que les arts ont ornée , m’eut inspiré peutêtre plus de vénération, si je l’avais vue telle qu’elle était au temps de la passion du Christ. J’ai fait cette remarque au père Placide qui m’accompagnait ; avant que les choses fussent ainsi, m’a-t-il répondu, le pèlerins ne se faisaient point scrupule d’enlever des morceaux de pierre dans les lieux les plus révérés ; on emportait une si grande quantité de ces reliques , que le tombeau du Sauveur , que le mont Golgotha aurait fini par disparaître tout entier; on a pris le parti

d'opposer des couches de marbre à ces pieuses dégradations. — Mais les lames d’argent, pourquoi les voit-on dans le lieu où Dieu est mort nu sur la croix? — Le bon père s’est étonné de cette dernière objection ; vous venez d’Europe , m’a-t-il dit , mais dans quel endroit de votre Europe, l’argent est-il assez méprisé pour qu’on ne l’emploie pas à orner les lieux saints? Croyez-vous qu’en Orient on soit fait d’une autre manière que chez vous ! — Ces paroles m’ont éclairé ; j’ai trouvé que j’avais parlé comme un artiste qui raisonne ses impressions , et que le père Placide avait raisonné comme un philosophe chrétien qui prend l’humanité telle qu’elle est ; tout bien considéré * quel mal y a-t-il que Dieu soit honoré comme les rois de la terre, et que dans le lieu où la Divinité a le plus compati aux misères de notre nature , l’homme se montre encore avec quelques-unes de ses faiblesses !

Le père Placide est un jeune moine italien , qui ne manque ni d’esprit ni d’instruction ; il est d’un caractère doux et aimable ; comme il parle assez bien le français , je recherche sa conversation et j’y apprends toujours quelque chose. Dans nos entretiens, il me parle souvent avec une grande douleur des usurpations continuelles des grecs et des arméniens ; à chacune des stations que j’ai faites avec lui, il s’arrêtait pour déplorer les pertes des latins ; les sectes schismatiques se sont emparées d’une grande partie du Calvaire; il y a peu d’années, les grecs ont usurpé la pierre où fut déposé le corps de Jésus avant d’être enseveli. Comme nous étions arrêtés devant cette pierre* et que le père Placide me faisait ses lamentations, pourquoi, lui ai-je dit, n’essaieriez-vous pas de la racheter? Hélas! m’a-t-il répondu, la chose est impossible; car les grecs ne la donneraient pas pour trente millions . Voilà un trait qui peut vous donner une idée du prix qu’on met ici à la possession d’un lieu sacré.

Je ne vous parlerai point de toutes les révolutions qui arrivent dans les saints lieux; on ne me comprendrait pas en Europe ; chez vous , une révolution est le changement d’un empire, le renversement d’une dynastie, l’envahissement d’une province ; ce sont là les grands évènemens qui occupent vos publicistes de Paris ; ici c’est la perte d’un autel , l’envahissement d’une chapelle , l’usurpation d’un marbre ou d’une pierre ; il s’agit pour vous de savoir si un roi reviendra dans le palais de ses pères ; on s’inquiète ici, on se demande à qui doit rester la demeure de Dieu, à qui sera confiée la garde de ses autels.

d’orient.

Il n’y a pas un sanctuaire, pas un coin de l’église du Saint-Sépulcre dont la possession n’ait été l’objet d’un débat , d’une réclamation , d’une querelle entre les différentes sectes chrétiennes. Toutes ces contestations ont souvent passé les mers, et sont parvenues aux oreilles des rois de l’Europe. L’Europe , pressée par les latins , n’a point envoyé des armées comme au temps des croisades, mais on a envoyé des commissaires , des négociateurs , des arbitres ; on a présenté des notes, on a fait des menaces. Au moment où je vous écris, le révérendissime de Saint-Sauveur est à Constantinople, pour solliciter l’intervention delà Porte et l’appui de l’ambassadeur de France contre les dernières usurpations des arméniens et des grecs.

Parmi ces usurpations , la plus récente et la plus douloureuse est celle qui a enlevé aux latins la possession exclusive du saint tombeau, le droit exclusif d’y allumer des lampes et d’y célébrer l’office divin. Il nous a fallu , m’a dit le père Placide, partager la pierre du tombeau avec les arméniens et les grecs. En me disant ces mots , il m’a montré sur le marbre sacré le sceau des Turcs , qui le divise en trois parties égales, car ce sont les Turcs qui jugent ces sortes de contestations. Une chose singulière, c’est la manière dont les musulmans reconnaissent en ce cas le droit de propriété. S’ils ont vu quelqu’un balayer une chapelle , un lieu quelconque de l’église , cette chapelle ou ce lieu appartiennent à celui qu’ils ont vu un balai à la main. Vous vous étonnerez sans doute de cette justice distributive des musulmans ; il faut l’expliquer par ce qui se pratique à Médine pour le tombeau de Mahomet ; quarante noirs sont tous les jours occupés à frotter, à nettoyer, à balayer l’enceinte dans laquelle se trouvent déposées les cendres de leur prophète , ce qui leur a fait donner le nom de ferrasch (balayeurs) ; c’est une fonction très-considérée chez les musulmans ; il y a même des aspirans à cette charge de balayeur ; il y a des balayeurs honoraires qui sont nommés par le sultan de Stamboul, et que sa hautesse choisit ordinairement parmi ses favoris et les principaux personnages de sa cour. Au reste, je n’ai pas besoin de vous dire que la raison tirée du balai qu’on met ainsi en avant, n’est pas le seul titre qu’on fasse valoir. Ici, comme ailleurs, il y a toujours deux raisons pour faire certaines choses, l’une qu’on dit publiquement, et l’autre qu’on garde pour soi. Il y a tel sanctuaire qui a été ouvert aux grecs et aux arméniens, parce que ceux-ci ont donné beaucoup d’argent , et qui leur serait fermé demain si les

latins avaient de quoi satisfaire la cupidité des musulmans. Il est arrivé plus d’une fois que les Turcs ont reçu quelques milliers de piastres pour donner une chapelle à l’une des sectes chrétiennes , et qu’ils en ont reçu le double pour la livrer à une autre.

Gomme j’étais chargé indirectement d’examiner l’état des choses, et surtout les moyens de rétablir la paix, je n’ai rien négligé pour connaître la vérité, et me mettre dans le cas d’éclairer les démarches de la haute diplomatie. J’ai eu plusieurs conversations avec quelquesuns des pères latins ; ils m’ont expliqué tous leurs griefs, et la plupart de ces griefs m’ont paru justes. Mais comment y faire droit ! quels moyens employer! J’ai hasardé un conseil pacifique, et j’ai proposé de terminer par une conciliation une guerre à laquelle la puissance même des rois ne saurait mettre un terme. Ne pourriezvous pas, ai-je dit au père Placide, vous entendre sur quelques points avec vos adversaires, sans faire intervenir des puissances qui sont un peu comme le dieu Baal, lequel, lorsqu’on venait à l’invoquer, se trouvait toujours en voyage ou en affaire ? Se partager, comme on l’a fait, la pierre du sépulcre, n’est-ce pas se donner une fâcheuse ressemblance avec ceux qui se partagèrent lesvètemens du Christ? Pourquoi ne partagerait-on pas le temps, au lieu de partager le marbre? Yoici donc comment on pourrait se mettre d’accord pour la chapelle et la pierre du saint tombeau ; les latins en auraient la disposition, et y feraient leurs cérémonies saintes depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures ; les grecs depuis neuf heures jusqu’à midi , les arméniens le reste de la journée. Dans ce partage du temps, les derniers venus trouveraient de quoi se consoler dans la parabole de la vigne du Seigneur, où l’ouvrier qui arrive à la onzième heure est aussi bien récompensé que celui qui a supporté le poids du jour. — Le père Placide secouait la tête en écoutant ces paroles. — La justice que vous attendez, ai-je ajouté, dépend d’une foule de circonstances, sur lesquelles vos larmes ni vos prières ne peuvent rien. Vous savez que la Russie protège les grecs, et que la Russie commande en souveraine à la cour du sultan ; d’un autre côté, les arméniens ont beaucoup d’argent à donner, et cette nation industrieuse et active n’est pas sans appui auprès du divan. Ne devez-vous pas craindre, d’après cela, que la querelle qui trouble maintenant le sanctuaire n’ait point de fin, et que la justice se fasse attendre jusqu’au jour où Jésus-Christ viendra juger le genre humain dans la vallée de

D’ORIENT

Josapliat ? — Ce langage paraissait dur et amer au bon père Placide ; les vieux gardiens du Saint- Sépulcre ne pouvaient consentir à ce que je proposais. L’usurpation d’une partie du saint tombeau leur paraissait une calamité égale à celle qui avait frappé Israël, lorsque l’arche sainte tomba au pouvoir des Philistins ; ils ne pouvaient s’expliquer comment de tous les royaumes de l’Europe on ne venait pas à leur secours. La France, me disaient-ils, avait fait la guerre au dey d’Alger pour un motif beaucoup moins grave que celui qui excitait leurs plaintes.

Le père Placide m’a exprimé d’autres chagrins ; ses plus grandes douleurs viennent de la tyrannie des Turcs, qui ont la clef de l’église du Saint-Sépulcre, et qui font la police des saints lieux. N’est-il pas odieux de voir des musulmans s’asseoir dans le temple, parler tout haut et fumer leur pipe en présence des fidèles assemblés? J’ai été témoin de ce scandale ; il n’y a pas jusqu’aux enfans des Turcs qui ne se mêlent aux outrages qu’on fait aux disciples du Christ. Je vous citerai un trait qui s’est passé sous mes yeux ; lorsque nous suivions le père Placide dans les différentes parties de l’église de la Résurrection , trois ou quatre petits garçons musulmans sont venus lui enlever le flambeau ou la bougie qu’il tenait à la main; j’en ai témoigné ma surprise au pauvre père, qui s’est contenté de me répondre : Cela m’arrive tous les jours. Comme le père Placide, avant de faire sa tournée dans le sanctuaire , avait pris sous sa robe beaucoup de tranches de pain , je lui demandai ce qu’il en voulait faire. — C’est pour les petits Turcs; sans cela, ils nous tourmenteraient et ne nous permettraient pas de faire nos stations. — Toute cette licence, à laquelle Içs pères latins sont ainsi en butte, ne pourrait-elle pas être appelée à bon droit l’ abomination de la désolation dans le saint lieu ! Il faut dire toutefois une triste vérité ; c’est que les Turcs ne sont pas toujours ceux dont on redoute le plus la présence dans l’église du Saint- Sépulcre. Il y a des latins qui, lorsqu’ils entrent dans le sanctuaire, s’accommoderaient beaucoup mieux de voir autour d’eux des musulmans que des grecs et des arméniens, de même qu’il y a beaucoup d’arméniens et de grecs qui aimeraient mieux voir là des Turcs que des catholiques.

Parmi les sectes chrétiennes que la piété rassemble en ce lieu, il en est deux toutefois qui ne sont point en guerre avec les autres ; leurs cérémonies se font sans éclat ; leurs petits sanctuaires, ornés mo-

destement, paraissent presque toujours déserts ; elles ne reçoivent des contrées lointaines que de modiques tributs ; à peine quelques pauvres pèlerins viennent-ils prendre part à leurs solennités ; le monde où nous sommes n’a aucune puissance qui les protège. Ces deux sectes, que personne ne voit, que personne ne cherche, auxquelles on ne porte point envie, et qu’on laisse vivre en paix, sont les coptes et les abyssins. Si on ne les reconnaissait pas à leur teint basané, à leur visage noir, on les distinguerait facilement à leur attitude suppliante, à leur extérieur qui annonce la misère et la pauvreté.

Le père Placide a donné à un de ces pauvres Abyssins un des morceaux de pain qu’il réservait aux Turcs, et je Fen ai remercié au nom de l’humanité; il en est revenu à ses plaintes contre les musulmans; sans doute, lui ai-je dit, vous avez beaucoup à vous plaindre de la domination desmécréans; mais dites-moi, lorsque cette église a été brûlée il y a vingt-cinq ans , sont-ce les Arabes , les Mores , les Maugrabins ou les Turcs qu’on a soupçonnés d’y avoir mis le feu. Si Dieu a permis que l’église qui renferme son tombeau se soit conservée jusqu’à nous, les infidèles n’ont-ils pas été les instrumens de ses desseins ! L’humiliation des disciples de l’Évangile a été grande sans doute, lorsque des musulmans se sont emparés du sépulcre de Jésus-Christ ; mais qui peut savoir ce qui serait arrivé, si le tombeau du Sauveur avait été placé dans un autre pays, et confié à la garde d’un autre peuple, môme chrétien. Qui peut savoir ce que serait devenu ce précieux dépôt, s’il se fût trouvé dans quelques cités de notre Europe à certaines époques! Il y a beaucoup de barbares en Orient ; mais l’Occident n’en manque pas non plus, et ceux-ci n’auraient pas eu peutêtre la tolérance des Turcs. Représentez-vous le Saint-Sépulcre au milieu de nos cités populeuses, dans ces jours de désolation où les églises étaient fermées et démolies, les autels renversés, les prêtres proscrits, où les dépouilles des saints et des rois étaient jetées aux vents, et leurs os dispersés sur les chemins.

Ce qui nuit encore plus que la présence des Turcs à tout ce que cette terre a de saint , de solennel et de poétique, c’est l’ignorance grossière des chrétiens qui l’habitent. La plupart des monumens sacrés que j’ai vus, ont frappé mon imagination; mais, vous le dirai-je! au milieu de ces monumens sans nombre qui attirent ici les regards et la dévotion des pèlerins, on est fâché d’entendre sans cesse autour de soi le langage d’une superstition grossière ou d’une crédulité puérile.

d’orient.

A coté de cette ignorance qui croit tout, et qui respecte le mensonge comme la vérité, est venue se placer une érudition vainc et superbe qui ne croit rien, et qui a profité des ténèbres répandues sur ce pays, pour semer partout des doutes et de trompeuses clartés.

C’est ici qu’il faut déplorer l’état d’isolement et d’abandon où la chrétienté a laissé Jérusalem ; on sait qu’autrefois, il y avait des rapports continuels entre la ville sainte et l’Europe chrétienne ; tous ces rapports ont cessé; les pèlerinages à Jérusalem, si fréquens dans le moyen âge, ont duré jusqu’au dix-septième siècle ; mais la philosophie du siècle dernier avait fait oublier les chemins de Sion ; ce pays était tombé dans un tel oubli, qu’une armée française, aussi nombreuse que celles du temps des croisades, était venue en Égypte, avait porté ses conquêtes jusque sur les côtes de Syrie, sans qu’on prononçât le nom de Jérusalem, et qu’aucune personne de l’expédition eût seulement la pensée de traverser les montagnes de la Judée. Des savans, dignes d’ailleurs de toute notre estime, ont à cette époque étudié S’Égypte et tous ses monumens; nous avons de gros volumes sur Thèbes, sur Memphis, sur toutes les merveilles des Pharaons, et nous n’avons pas une ligne sur Jérusalem et ses antiquités. Jérusalem, que nos pères regardaient comme le centre delà terre, est restée à l’écart et comme dans un coin du monde.

N’est-il pas permis de croire que la ville sainte reprendra sa gloire parmi nous, et que la science, non point celle qui prend l’orgueil pour guide, mais celle qu’éclaire le flambeau de la foi, suivra un jour les pèlerins aux rives du Jourdain et du Cédron? nous verrons alors une croisade nouvelle, une croisade de la philosophie et du savoir, dont les suites ne périront point, et qui réunira pour jamais l’Orient et l’Occident.

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