LETTRE XCVI
Béthanie, désert de Saint-Jean, monastère latin et village de Saint-Jean, Modin^
les Machabées et Richard-Cœur-de-Lion.
Février 1831.
Ma première promenade m’a conduit à Béthanie , situé à une heure de la ville, au-delà de la montagne des Oliviers. Béthanie, appelé aujourd’hui Lazarié, est un village arabe habité par une trentaine de pauvres familles ; les huttes ou les grottes qui servent d’habitations à ces familles, ressemblent plutôt à des cavernes d’animaux qu’à des demeures d’hommes. La population de Lazarié , mêlée de chrétiens et de musulmans , subsiste des produits de l’agriculture ; elle a le caractère sauvage des Arabes du pays, sans avoir ni leur physionomie sombre ni leur barbarie. Deux choses sont remarquables à Béthanie, le tombeau de Lazare et les ruines d’un grand édifice que tous les voyageurs appellent le château de Lazare, et qui n’est autre chose qu’un ancien monastère du royaume de Jérusalem , bâti par Mélisende , femme de Beaudoin III. La grotte sépulcrale qui porte le nom de tombeau de Lazare, n’offre rien de curieux ; on trouve au fond de la grotte un autel de chétive apparence, sur lequel on dit la messe tous les ans. Le sépulcre avait été enfermé dans l’enceinte du monastère de Mélisende.
L’Evangile offre peu de scènes plus intéressantes que la résurrection de Lazare. Marie et Marthe allèrent à la rencontre de Jésus, et lui dirent en pleurant : Seigneur , si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. Jésus pleura aussi, et les juifs se dirent entre eux : Voyez comme ii aimait Lazare! Quelque temps après, c’était six
d’orient.
jours avant la pàque, le Sauveur vint souper à Béthanie, dans la maison du ressuscité ; Marthe servait ; Marie ayant pris une livre d’huile de parfum de vrai nard, qui était d’un grand prix, le répandit sur les pieds du Christ, qu’elle essuya ensuite avec ses cheveux.
Tels sont d’abord les souvenirs qui m’ont suivi à Béthanie. Ce lieu est un de ceux que le Christ aimait le plus à fréquenter; en parcourant Béthanie et les champs voisins , on foule une terre que Jésus a souvent foulée, on peut espérer de s’asseoir sur des pierres où Jésus s’est assis, de poser ses pieds là où l’homme-Dieu posa les siens. Si le voyageur se plaît à visiter à Athènes les jardins d’Académus, à suivre dans la ville de Minerve les promenades de Platon, avec quel intérêt il s’arrêtera sur les coteaux, dans les vallées où le Christ avait coutume d’enseigner à ses disciples ces doctrines qui devaient changer la face du monde 1 Les ruines du monastère de Mélisende m’ont d’autant plus intéressé , que nous pouvons les regarder comme une de nos découvertes ; voici en deux mots l’histoire de cette abbaye, qu’on appelait l’abbaye de Saint-Lazare. Mélisende avait une sœur nommée Yvette, \ouée à la vie religieuse dans l’abbaye de Sainte-Anne, à Jérusalem; comme AAette n’était point à la tête de cette communauté, il ne parut pas convenable à Mélisende que la fille d’un roi fût soumise à la loi monastique comme une simple fille du peuple ; la reine fit construire alors un couvent à Béthanie , pour lequel elle choisit une abbesse d’un âge fort avancé ; celle-ci n’ayant pas tardé à mourir, fut remplacée par la jeune Yvette. Mélisende avait obtenu des chanoines du Saint-Sépulcre la cession de Béthanie, qui était un de leurs apanages, et leur avait donné en échange la petite ville de Thécua, située à deux heures au midi de Bethléem. De grands fossés et de fortes tours défendaient le monastère de Béthanie , exposé aux attaques des Arabes ennemis de la croix. Guillaume de Tyr , à qui j’emprunte ces différens détails, nous apprend qu q, pour ce qui est des biens temporels , aucun monastère d’hommes et de femmes n’égalait celui de Béthanie; Mélisende concéda à la nouvelle abbaye la ville de Jéricho et toutes ses dépendances ; elle l’enrichit de vases sacrés, en or, de draperies en soie, d’ornemens sacerdotaux de tout genre. Les débris de ce couvent sont semblables aux débris d’une forteresse; des tours et des murailles renversées, des fossés comblés par la terre ou les décombres, annoncent encore que cette pieuse retraite des vierges
latines était un vrai château de guerre capable de soutenir un siège.
Si nous voulons une nature moins triste que la nature de Jérusalem, si nous voulons égayer nos yeux par la vue de rians paysages, allons dans la vallée qu’on appelle le désert de Saint- Jean, à une heure et demie de la ville sainte, à l’occident. Nous ne nous arrêtons point au monastère grec de Sainte-Croix , qu’on rencontre à mi-chemin , et qui, depuis quelques années, est entièrement abandonné. Cet édifice est bâti à coté d’un verger d’oliviers, qui, d’après une tradition, fournit le bois de la croix du Sauveur. Je ne sais jusqu’à quel point cette tradition peut avoir de la vraisemblance ; puisqu’on voulait dresser une croix à l’homme-Dieu avec du bois d’olivier , l’olivier ne manquait point aux bourreaux du Christ sous les murs de Jérusalem * et je ne vois pas pourquoi on serait allé en chercher à trois quarts d’heure de là. Ce serait peut-être ici le cas de parler du bois de la vraie croix, et de ce qu’il en reste dans le monde chrétien : mais vous penserez sans doute comme moi, que rien ne serait plus difficile que de suivre les traces du bois sacré à travers les révolutions de dix-huit siècles, et j’aime mieux ne rien dire que de m’aventurer dans des calculs et des systèmes qui ne sauraient amener rien de positif.
Ce qu’on appelle le désert de Saint-Jean, n’est point une terre sauvage, sans arbres et sans culture, abandonnée aux bêtes fauves et aux oiseaux de proie ; le désert qui cacha l’enfance et la jeunesse du précurseur, est une de ces charmantes solitudes dans lesquelles on aimerait à voir finir ses jours ; ce sont des vallons parés d’arbustes et de fleurs, des champs d’orge et de blé, une douce et vivante nature qui semble tou t à coup vous séparer des régions que Jéhovah a maudites. On rencontre dans ces vallons une grande quantité de caroubiers. La grotte qui recueillit jadis Jean-Baptiste est une roche creuse et blanchâtre, suspendue aux flancs d’un coteau élevé ; au-dessus de la grotte, les restes d’une église ; à côté, une fontaine où s’abreuvait, dit-on, le fils de Zacharie, Le désert de Saint-Jean n’offre aucune cabane, aucune espèce d’habitation ; les passereaux, les alouettes et les rossignols sont les seuls êtres qui animent cette sainte solitude ; leurs chants joyeux se mêlent à cette voix du désert qui semble redire encore à l’oreille du pèlerin : Préparez la voie du Seigneur , rendez droits ses sentiers ,
Le précurseur du Christ, avec son vêtement de poil de chameau, avec sa ceinture de cuir, vivant de sauterelles et de miel sauvage, s’est toujours montré à moi comme un des caractères les plus poétiques de ces temps merveilleux ; il s’en allait de son désert aux rives
du Jourdain, prêchant la pénitence, baptisant avec le baptême de l’eau tous les peuples de la Judée , traitant les pharisiens et les saducéens de race de vipères, annonçant le Christ qui, ayant son van en main , devait nettoyer son aire, puis amasser son blé dans le grenier , et brûler la paille dans un feu inextinguible . Vous n’avez point oublié comment le fils de Zacharie fut traité par Hérode le tétrarque ; la tête de Jean tomba par la fantaisie d’une danseuse. C’est en songeant au meurtre de son précurseur, que le Christ prononçait un jour ces mélancoliques paroles : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes » et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois ai-je » voulu rassembler tes enfans comme une poule rassemble ses petits » sous ses ailes, et tu ne l’a pas voulu ! »
À une demi-heure à l’est du désert de Saint-Jean, se trouve un village de ce nom, habité par environ deux cents familles, dont une quinzaine seulement sont catholiques. Les religieux latins y possèdent un beau monastère, bâti au dix-septième siècle ; l’église du monastère, une des plus riches et des plus remarquables de la ferre sainte renferme dans son enceinte le lieu où naquit saint Jean. Autour du village, on montre à la piété des pèlerins la place de la maison où la vierge Marie alla saluer sa cousine Élisabeth, la fontaine où la mère du Christ avait coutume de venir puiser de l’eau pendant son séjour dans cette vallée ; l’emplacement de la maison d’Élisabeth est marquée par un couvent et une église tombés en ruines.
La population du village de Saint-Jean se distingue par un caractère sombre et turbulent ; les guerres de famille à famille y sont fréquentes et quelquefois terribles. Les religieux s’enferment alors dans leur monastère comme dans une forteresse, afin de se dérober aux violences de bandes arabes qui veulent des provisions ou de l’argent. Les voyageurs s’étonnent quelquefois que nos franciscains se soient bâtis des demeures semblables à des forteresses; mais si les religieux latins n’habitaient que d’humbles ermitages ou des cellules, que deviendraient-ils, ainsi exposés chaque jour à la barbarie fanatique des peuplades musulmanes? Pour que les cénobites de Saint-François aient pu se maintenir si long-temps dans la terre sainte, il a fallu quelque chose de plus que la protection des rois chrétiens, il a fallu de hautes et épaisses murailles, des portes revêtues de fer.
Le territoire de Saint-Jean fournit des fruits et des légumes aux marchés de Jérusalem ; la fête du précurseur réunit tous les ans.
dans ce village, grand nombre de catholiques de la ville sainte, qui, après les cérémonies du couvent latin, passent la journée en joyeux banquets. Quoique les terres environnantes soient fécondes et bien cultivées, le village de Saint-Jean présente partout le spectacle de la misère ; lorsqu’un voyageur franc y passe, il n’entend de tous côtés que des voix suppliantes, il ne voit que des mains tendues vers luu Les pauvres n’ont point manqué sur mon passage ; il a fallu jeter une pluie de paras sur la foule mendiante qui avait envahi mon chemin. Au milieu d’une multitude de petits enfans nus, de petites fdles sans grâces et couvertes de sales vètemens, à travers toutes ces figures à peau noirâtre, desséchées parla misère, j’ai reposé mes yeux sur une jeune fille d’environ quatorze ans, belle comme une vierge de Raphaël , se tenant à l’écart, silencieuse et triste, comme si elle avait eu quelque chagrin. Les petits mendians s’approchaient de moi en grand nombre, et la jeune fille restait immobile. Après quelques instans, lorsque déjà je m’étais un peu éloigné du village, vite elle a accouru vers moi, et me montrant une croix de verre suspendue à son cou, elle m’a dit, avec un gracieux sourire mêlé de tristesse : Je suis chrétienne et je m'appelle Marie, Ana nassara ké chesmou Maria . Vous pouvez imaginer l’effet que ces mots ont produit sur moi; j’ai mis aussitôt dans la main de la pauvre fille tout ce que j’avais dans mon gousset ; et la petite Marie, qui ne s’était jamais vue aussi riche, après avoir cou» vert mes mains de larmes et de baisers, s’en est allée en courant pour porter sans doute les pièces d’argent à une mère pauvre et souffrante. Cette belle petite Marie, qui m’a apparu au sein d’une région barbare, restera dans mon esprit comme une image de ce que l’Orient a de plus suave et de plus pur.
En parcourant les déserts de Saint-Jean, j’avais devant moi, au nord-ouest, la haute montagne où s’élevait Modin, patrie des Ma» chabées; je me suis acheminé jusqu’au sommet de la montagne, es* passant par un village arabe nommé Zuba. Le livre des Machabées* est l’Iliade des Hébreux. Quels guerriers que les fils de Mathathias, Jean, Simon, Judas, Éléazar et Jonathas ! l’Écriture les compare à des géans terribles, à des lionceaux qui rugissent à la vue de leur proie; leur épée était la protection d’Israël, et chacun de leur& combats était une victoire. « Souvenez-vous des œuvres de nos an- » cètres, leur disait Mathathias à l’approche de sa mort, et vous » acquerrez une grande gloire et un nom éternel. » C’est à Modin
d’orient.
que furent ensevelis les vaillans guerriers d’Israël. — « Simon, disent » les livres saints, fit bâtir sur le sépulcre de son père et de ses frères, » un haut édifice qu’on voyait de loin, dont toutes les pierres étaient » polies devant et derrière ; il fit construire sept pyramides , dont » l’une répondait à l’autre, une à son père, une à sa mère, et quatre » à ses frères; il plaça tout autour de grandes colonnes, et sur les » colonnes des armes pour servir de monument éternel; et auprès des » armes, des navires en sculpture, pour être vus de loin par tous ceux » qui navigueraient sur la mer. » Ainsi, les navigateurs avaient de glorieux sépulcres à saluer sur les mers de Syrie, comme sur la mer d’Hellé ; mais on cherche vainement à Modin les tombeaux des Machabées ; je ne sais si je me tromperais de beaucoup en disant que les Machabées étaient contemporains des héros d’Homère ; voyez que de grandes choses dans le même âge, et dans deux pays différens qui sans doute ne se connaissaient pas !
Richard-Cœur-de-Lion qui, à l’époque de son expédition en Palestine, resta long-temps campé à Ramla, s’aventurait quelquefois seul ou avec un petit nombre de chevaliers pour trouver des musulmans, à combattre ; un jour, le roi d’Angleterre s’étant plus avancé que de coutume dans les montagnes de Jérusalem, aperçut la ville sainte et versa des larmes ; Richard pleura à l’aspect de cette cité pour laquelle il avait pris la croix et l’épée, et que sa bravoure ne pouvait délivrer. N’y a-t-il pas tout une épopée dans ces pleurs religieux du roi pèlerin? Quand Richard, l’Achille des croisades, pleure à l’aspect de Jérusalem , ses larmes sont-elles moins héroïques que les larmes du fils de Pélée? Dans les environs de Jérusalem du côté du couchant , on ne peut découvrir la ville que du haut de la montagne de Modin; il faut en conclure que le monarque anglais était sur cette montagne lorsque ses regards rencontrèrent la cité sainte. Voilà Richard, défenseur de la croix, que le hasard conduit auprès des tombeaux des défenseurs d’Israël. Ainsi, en vous parlant de Modin, je vous aurais nommé tout ce qu’il y a de plus éclatant dans la gloire des armes ; Judas Machabée en Israël, Achille aux temps héroïques de la Grèce, Richard-Cœurde-Lion aux temps héroïques de l’Europe : ces trois grandes figures me frappent par leur merveilleuse ressemblance.
Après avoir trouvé que c’est du haut de Modin que le roi d’Angleterre aperçut la ville sainte, je reconnais d’une manière évidente que vous avez eu raison de placer l’Emmaüs des croisés au village de
Jérémie appelé aujourd’hui village d’Abou-Ghos, car la montagne de Modin n’en est pas loin, et nos chroniques nous disent que les hauteurs d’où Richard découvrit Jérusalem étaient voisines d’Emmaüs. 11 ne doit plus y avoir aucun doute sur cette question. Des citernes, des grottes , des chambres souterraines , telles sont maintenant les curiosités de Modin. Les restes de l’ancienne ville ont servi à bâtir un village , une mosquée et un fort ; c’est dans ce fort que le fameux Abou-Ghos avait coutume de se retirer , lorsqu’autrefois les pachas d’Acre ou de Damas lui faisaient la guerre. Les Arabes de Modin cultivent leur montagne, et recueillent en assez grande quantité des olives , de l’orge et du blé. La montagne de Modin est une des plus hautes de la Palestine ; du sommet de ce mont, le regard se promène, au midi, sur la Judée pâle et blanchâtre ; au couchant, sur les vertes plaines de Ramla et sur la mer ; au nord, sur la Galilée, entrecoupée de riantes collines ; à l’orient , le regard s’arrête sur Jérusalem ; vue des hauteurs de Modin , Jérusalem se présente avec les teintes les plus lugubres , et ressemble à une cité couchée dans la poussière ; à cet aspect , mon cœur s’attristait , et peu s’en est fallu que je n’aie pleuré comme Richard.
d'orient.