LETTRE L
Un mot sur l’esclayage en Turquie.
Péra , septembre 1830.
L’esclavage , dans l’empire des osmanîis et dans une grande partie de l’Orient, ne ressemble point à ce qu’il était chez les anciens Grecs et chez les Romains ; il ne ressemble pas non plus à ce qu’il est encore dans plusieurs de nos colonies d’Amérique. Lorsqu’on examine l’état et le sort des esclaves dans l’antiquité, on les voit exclusivement chargés des soins les plus laborieux de la société. Un sentiment de mépris qui s’attache à leur condition, en fait une classe à part et les sépare entièrement des enfans de la cité. Us sont partout regardés comme des ennemis qn’il faut sans cesse surveiller ; aussi Rome voyait-elle souvent éclater des révoltes , des guerres d’esclaves , qui menaçaient l’existence même de la république. Il n’en est pas de même en Turquie, où la législation qui concerne les esclaves est beaucoup moins sévère qu’elle ne l’a jamais été dans aucun autre pays. La servitude chez les Turcs n’est insupportable que pour les chrétiens qui restent fidèles à leur religion ; les esclaves musulmans sont efficacement protégés par la croyance religieuse et par les mœurs du pays. Leur condition ne fait naître aucune idée de mépris ; il est rare qu’un esclave ne soit affranchi au bout de quelques années , et le souvenir de sa servitude ne le suit point dans l’état de liberté. Si beaucoup d’esclaves pris en Morée et dans l’Archipel ont refusé, comme je vous l’ai dit plus haut, de revenir dans leur pays, on peut sans doute en donner pour raison qu’ils étaient liés par leur nouvelle profession de foi ; mais on peut croire aussi qu’ils persistaient à rester chez les Turcs, parce que leur servitude ne leur paraissait pas trop dure. L’histoire nous apprend que la même chose arriva après le traité de Carlowitz; commissaires du czar parcoururent toutes les provinces de rem-
DORlEiNT.
pire ottoman pour ramener avec eux les esclaves de leur nation ; un très-petit nombre de ces esclaves se décidèrent à retourner en Russie.
Il est encore un autre point de vue sous lequel on peut envisager l’esclavage en Turquie ; le despotisme oriental a toujours aimé à s’entourer d’esclaves ; les sujets qu’il préfère sont ceux qu’il achète et qu’il fait venir de loin, qui n’ont point de racines dans le pays, point d’attachement, point de lien, et qui n’ont d’autre cause à défendre que la sienne, d’autre habitude que celle de lui obéir. Aussi l’histoire d’Orient nous montre-t-elle presque toujours les grands monarques confiant à des esclaves la garde de leur personne et même le soin de gouverner ou de contenir les peuples. Souvent les esclaves sont ainsi devenus les maîtres, et les empires ont changé de face, comme on l’a vu en Égypte, où les sultans avaient été remplacés par les mamelucks. La dynastie ottomane n’a point eu le sort des autres dynasties d’Orient, mais la Turquie n’en a pas moins été livrée de tout temps à l’influence des esclaves. Sans remonter à des époques éloignées, ne voit-on pas encore aujourd’hui des ministres tout-puissans qui , dans leur jeunesse, ont été achetés au bazar ; combien de pachas, combien d’officiers de l’armée ont été amenés comme captifs des côtes de la mer Noire ou des rivages de l’Afrique; je ne vous rappellerai point quel crédit ont eu quelquefois les eunuques blancs ou noirs, ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont encore à la cour du prince. Vous voyez quels rangs occupent dans ce pays les esclaves ou si vous le voulez les affranchis, vous voyez quels intérêts on leur confie, à quels honneurs ils peuvent prétendre. Que vous dirai-je des femmes esclaves et surtout des Circassiennes? A quelle famille n’ont-elles pas donné desenfans, à commencer par la famille impériale? Dans quel harem n’ont-elles pas dominé et ne dominent-elles pas encore? Quel empire n’exercent-elles pas dans l’État et dans les foyers domestiques des osmanlis?
Au milieu d’un pareil état de choses, on peut se figurer quels changemens apporterait dans la société l’abolition de l’esclavage, amenée par l’impossibilité de la traite ou par toute autre cause ; je ne veux point me livrer ici à des considérations générales, mais il me semble au premier coup d’œil, que si les bazars venaient à être déserts, l’état de la famille en Turquie se trouverait amélioré, et que la civilisation pourrait partir de là pour faire quelques progrès. On n'a pas besoin de beaucoup réfléchir pour juger combien cette facilité de remplacer des épouses par des esclaves, ou de prendre des esclaves pour épouses.
de louer, d’acheter au bazar des moyens de continuer sa race, combien' cette facilité, dis-je, doit dénaturer le véritable esprit de la famille, et jeter des germes de dissolution dans le mariage, cette association "naturelle, par où toute société politique doit commencer. Je sais bien que le Coran avec sa polygamie n’est pas propre à remédier au mal ; pour organiser la famille, et pour lui donner quelque chose de saint, de fort et de durable, il ne faut pas non plus s’en rapporter au despotisme, à moins qu’il ne veuille donner sa démission ; car toute autorité qui s’élève lui porte ombrage, et la famille même du despote ottoman ne trouve pas grâce devant les jalousies du pouvoir. Ajoutez à cela que les chefs de l’empire ne se marient jamais, et que le titre d’épouse est inconnu au sérail : en voyant cette quantité d’esclave3 destinées à perpétuer la famille impériale, je me demande quelquefois jusqu’où doit aller la parenté des sultans du côté des femmes , et si: les successeurs d’Osman ne pourraient pas être appelés aussi les fils de la pluie, les fils des nuées l. De ce désordre, ou plutôt de cette absence de la famille est née chez les osmanlis une égalité insouciante, triste et sauvage, qui exclut l’esprit d’émulation et les sentimens généreux, avec laquelle il n’y a ni gloire, ni société, ni patrie. Chez les anciens, l’esclavage d’un certain nombre d’hommes donnait quelques avantages à la cité , et tournait au profit de la liberté des citoyens ; chez les musulmans, l’esclavage ne profite à personne. Les esclaves que le despotisme favorise, que la famille reçoit dans son sein sont en Turquie comme ces plantes parasites qui se mêlent à la moisson et lui dérobent les sucs de la terre et les rosées du ciel.
Ce qu’il y a de plus étrange dans cet empire ottoman auquel les pays étrangers donnent des soldats, des ministres et des chefs, chez ce peuple à qui tous les pays fournissent des femmes, les serviteurs manquent à l’état, les épouses et les enfans à la famille. La population turque diminue sensiblement, tandis qu’on voit s’accroître chaque jour la population des autres nations indigènes qui n’ont point d’esclaves, et qui se contentent de leurs propres femmes, des femmes nées dans le pays. Les femmes sont pour les osmanlis une production exotique qu’on fait venir de loin, que la guerre faisait abonder et qui devient plus rare dans la paix ; aujourd’hui les bazars ne sont plus approvisionnés que par la Circassie et quelques pays d’Afrique.
1 Ces mots sont une grande injure chez les Turcs.
d’orient.
Plusieurs des marchands avec lesquels'je me suis entretenu, regrettent le temps passé, et prévoient une époque où il n’y aura plus d’esclaves, ce qu’ils regardent comme un grand malheur ; je suis loin de trouver à cela un grand malheur ; mais on doit au moins y voir une grande révolution dans les mœurs du peuple et l’état de la société.
Si je demeurais long-temps à Constantinople, j’irais souvent an bazar des esclaves, et je ne manquerais pas d’interroger les marchands sur les progrès ou la décadence de leur commerce. J’irais au bazar pour savoir où en est l’empire, où en sontles institutions de la Turquie, comme chez nous on va à la bourse pour savoir où en est le crédit public.
P. S. Dans votre dernière lettre, vous demandez des nouvelles de la fugitive Lesbienne qui était venue chercher un asile dans YArmenio, lorsque nous étions retenus sur les côtes de Metelin; il a fallu ici, comme pour beaucoup de merveilles de ce pays, renoncer à nos illusions, à nos enchantemens : notre Lesbienne, restée sur le navire ragusain, est arrivée ici quelques jours après nous; elle a d’abord été accueillie par des Grecs charitables; elle promettait d’abjurer l’islamisme et de revenir à la religion chrétienne ; mais la retraite et les austérités qui devaient précéder la cérémonie de son abjuration, ont effrayé sa dévotion mal affermie. Je ne suivrai point la pauvre compatriote de Sapho dans tout ce qui lui est arrivé à Byzance ; il me suffira de vous dire que le côté romanesque de ses aventures a perdu tout ce qui pouvait nous intéresser, et qu’après avoir mérité une place dans les romans de Walter Scott, elle ne pourrait pas même figurer maintenant parmi les personnages de notre Paul de Kock. Comme sa conduite n’a pas été sans scandale, et qu’elle s’est fait enlever par un Turc, elle peut être poursuivie par la police du vaivode de Galata. Pour se mettre à l’abri elle veut partir pour Syra ; or, vous saurez que l’île de Syra est aujourd’hui pour l’Archipel ce qu’était la voluptueuse Corinthe pour l’ancienne Grèce.
Il faut que je vous dise aussi ce que sont devenus les compagnons de voyage que nous avons trouvés sur les bords de l’Hellespont, et qui nous ont suivis jusqu’à Constantinople. Vous apprendrez avec plaisir que notre philhellène Franc-Comtois, qui s’est battu pendant trois ans pour l’indépendance des Grecs de la Morée, vient d’obtenir du service dans les nouvelles milices du sultan ; le voilà monté au rang de sous-instructeur dans l’armée impériale. Il est venu nous voir àPéra
avec le tarbousch rouge , avec la veste et le pantalon de drap bleu » prescrit par les derniers régîemens. Notre pauvre Piémontais Michel a été moins heureux : il croyait trouver un asile chez un oncle, négociant à Galata: mais au moment où il arrivait à Constantinople, son oncle partait pour l'éternité, ne laissant dans ce monde que des dettes. Le pauvre Michel aurait bien voulu trouver une place où il pût exercer ses talens 1 Pourquoi le cuisinier du brick le Génie n’aurait-il pas été reçu dans les cuisines impériales comme notre Franc-Comtois dans Tannée de sa hautesse ? Michel en était à regretter que la civilisation n’eût pas fait encore assez de progrès pour qu’il fût placé convenablement dans la capitale des Turcs. Pour comble de malheur, la fièvre est venue le saisir; nous l’avons vu , ces jours derniers, pâle , maigre, découragé. Ce n’était plus ce Michel qui, robuste et joyeux, nous devançait dans tous les gîtes , et s’en allait chaque jour à la découverte dans les montagnes de l’Anatolie et sur les rives de FITelles— pont ; la tristesse était peinte sur sa figure, son œil était morne, ses jambes supportaient avec peine le poids de son corps. Cependant le courage ne l’a point abandonné, et puisqu’il n’a pas trouvé la fortune à Constantinople, il a résolu d’aller la chercher à Brousse; associé avec une femme grecque, il va établir une taverne dans l’ancienne cité de Prusias. Puisse-t-il être heureux au pied du mont Olympe î puisse-t-il ne pas mourir sur un chemin d’Asie, si loin de la paisible vallée d’Aost î
Je ne vous dirai rien du prêtre arménien , qui a été consolé des rigueurs de l’exil par la charité de ses compatriotes. Lorsque nous l’avons revu , nous lui avons rappelé ses frayeurs pendant notre navigation ; il a bien juré de ne plus voyager par mer ; et s’il est encore exilé en Égypte , il s’y rendra par terre. Quant au sous-officier de Capo d’Istrias, il est parti pour Andrinople avec le projet de revoir sa famille , et de faire en même temps un peu de propagande sur la route. Vous me pardonnerez ces détails qui d’ailleurs ne seraient pas Cout-à-fait déplacés dans un tableau des mœurs de l’Orient.
Je yous écrirai encore plusieurs lettres sur Constantinople.
d’orient»
LETTRE Lï.
Visites.
Ptra , octobre 1830.
J’étudie de mon mieux les mœurs de ce peuple , si différent du nôtre , et les physionomies originales des osmanlis ; je passe une grande partie de mes journées à parcourir la ville, à faire des visites; j’en apprends plus dans une promenade, dans une conversation, que dans beaucoup de gros livres. Je vous montrerai quelques-unes des figures que je vois tous les jours ; je veux les faire passer devant vous* afin que vous ayez une idée du peuple de Stamboul, qui a quelquefois envie de devenir un peuple civilisé. Vous verrez que les Turcs tiennent encore à la barbarie par beaucoup de choses ; mais cette barbarie n’a rien de sauvage et de grossier; souvent même elle a plus de finesse et de bon sens que notre civilisation avancée.
J’ai fait hier une visite à un kodja, professeur turc, qui demeure dans le quartier de la Soliman-eh. Ibrahim effendi (c’est son nom), est un homme d’une cinquantaine d’années ; il montre dans sa physionomie une douceur pleine de dignité; le front élevé, le nez aquilin, un teint pâle, m’ont rappelé les Turcs que j’avais vus dans l’Anatolie. Il passe pour avoir plus de philosophie que la plupart des ulémas, ce qui ne l’empêche pas d’être très-attaché à la religion du prophète, et même à beaucoup de préjugés de sa nation. J’en ai été fort bien accueilli, car il aime les Français. Un fils, qu’il m’a présenté, et qui paraît avoir dix à douze ans, nous a servi le café et la pipe. Cet usage d’être servi par les enfans de la maison, est assez commun dans les familles turques. En me présentant son fils, le kodja m’a dit qu’il avait le projet de l’envoyer à Paris pour faire ses études. « C’est là, ajoutait-il, qu’on peut acquérir de véritables lumières» » Mais il
hésitait encore dans l’exécution de son dessein ; d’abord parce que la mère de l’enfant ne pouvait se résoudre à s’en séparer ; ensuite parce qu’il avait quelque scrupule de faire élever son fils chez les chrétiens. Je n’avais rien à dire sur les craintes d’une mère ; quant au second motif de son hésitation, je lui ai dit qu’il y avait à Paris un collège ou une école pour les jeunes musulmans, où ils sont élevés dans leur religion. Je n’ai pu le rassurer complètement. Une autre chose l’inquiétait pour son fils, c’est ce qu’on lui avait dit de notre jeunesse, impatiente du présent et dédaigneuse du passé, « La vérité, lui dis-je alors, c’est que nous avons en France une jeunesse qui ne veut plus l’être ; et nous pouvons nous appliquer ce mot d’un ancien : Vannée a perdu chez nous son printemps . On a cru que les lumières trouvées dans les livres étaient une dispense d’âge pour la raison, et qu’avec les doctrines nouvelles, on pouvait, sans passer par les épreuves de la vie, arriver tout à coup aux jours de l’expérience et de la maturité. Ce sont là les illusions naturelles d’une nation et d’un siècle éclairé ; mais vous n’aurez rien à craindre de tout cela pour votre jeunesse et pour votre pays. » Ma réponse n’a pu dissiper toutes ses craintes. L’idée d’une jeunesse dédaigneuse du passé jetait quelque trouble dans son esprit ; il croyait voir dans ce dédain de nos jeunes gens une disposition à mépriser les leçons du pouvoir paternel. Pour se faire une idée des inquiétudes du bon kodja, il faut savoir jusqu’à quel point les Turcs portent le respect pour ceux dont ils ont reçu le jour. Le souverain absolu de la Turquie n*est pas plus respecté dans son empire que le père de famille ne l’est dans sa maison. L’inquiétude paternelle du professeur turc s’accroissait encore par le souvenir d’un A'ieuxpère qu’il avait perdu récemment. Il m’a parlé, les larmes aux yeux, de cette perte douloureuse. « Ah ! que n’est-il encore dans ce » monde, s’est-il écrié ; il serait la lumière de ma vie, le flambeau de » mes actions; il serait pour moi comme la fontaine d’où découlent » les grâces et les bienfaits. S’il était pauvre, il mangerait mon pain, » et ma demeure serait la sienne; s’il était infirme et malade, je le » servirais comme son esclave. » Il prononçait ces paroles touchantes du ton le plus pénétré ; il regardait en même temps son fils, auquel il voulait inspirer ses propres sentimens.
J’ai demandé au kodja ce qu’on enseignait dans les écoles turques : « D’abord le Coran, et cette partie de l’éducation est très-soignée ; car le Coran est chez nous la religion, la loi, et même la société tout
d’oiuent.
entière. — Qu’enseigne-t-on après le Coran? — Un peu de logique, de physique et même de l’astrologie. Il y a une ignorance, a-t-il ajouté, qui s’apprend comme la science elle-même, et cette ignorance apprise est quelquefois plus encouragée que les lumières véritables. — Les langues d’Orient n’entrent-elles pas pour beaucoup dans le système de votre éducation ? — Il n’y a point de softa qui ne consacre plusieurs années de sa jeunesse à l’étude de l’arabe et du persan. — C’est fort bien, lui répondis-je; mais l’arabe est la langue des patriarches, des pasteurs et des poètes, et non celle de la législation eide la politique. Les langues orientales, formées dans les temps primitifs du monde, ne sauraient exprimer les progrès d’une civilisation que l’Orient n’a jamais connue. Elles portent d’ailleurs toutes vos pensées vers l’Asie, et vous avouez vous-même que vous avez besoin de chercher ailleurs des lumières et des modèles. » Le professeur turc m’écoutait d’un air distrait et rêveur. En détournant ses pensées de la terre classique de l’islamisme, il croyait abjurer sa religion et sa patrie. Sa raison adoptait les réformes empruntées à l’Europe ; mais il avait quelque peine à les arranger avec les doctrines venues de la Mecque, et surtout avec la mémoire de son père enseveli à ScutarL Il lui semblait que ce père, si chéri et si regretté, souffrait dans sa tombe, et qu’il se plaignait de son fds aux deux anges du sépulcre. Il se rappelait en même temps l’exemple de plusieurs musulmans élevés en France, en Italie, en Angleterre ; presque tous avaient été proscrits à leur retour, et leur vie avait été remplie de grandes calamités.
» Je vois bien, lui dis-je, que vous n’enverrez pas votre fils h Paris. — Je ne renonce pas à mon dessein ; mais j’y réfléchirai ; et ce que le destin aura décidé pour mon fils s’accomplira. — Je devine quel sera l’arrêt du destin et quelles seront vos réflexions. Vous penserez que votre fils pourra revenir chez vous avec quelques lumières de plus, mais aussi avec quelques croyances de moins. Cette considération suffit bien sans doute pour vous faire hésiter, et vous resterez entre la Mecque et Paris sans prendre une détermination. » L’honnête kodja ne m’a pas répondu, et la conversation est demeurée là.
Le Turc que vous venez d’entendre parler, passe pour un des amis de la réforme. Il est au nombre de ceux qui applaudissent le plus à la révolution du sultan Mahmoud. Yoilà les Turcs tels qu’ils sont
aujourd’hui, placés sans cesse entre les idées de l’Europe et les souvenirs de l’Asie, entre l’espérance d’acquérir nos lumières et le danger de perdre leurs habitudes. Je vous parle ici des préjugés des honnêtes gens; mais si je vous parlais de ceux du peuple, ce serait bien autre chose. La crainte de se mettre en butte aux opinions populaires retient les plus éclairés. Le gouvernement lui-même ne se croit pas assez fort pour braver les répugnances nationales. ïl y a quelques mois que le sultan voulait envoyer à Paris un certain nombre de jeunes Turcs. On avait demandé une frégate à l’ambassadeur de France ; la frégate avait été accordée ; tout était prêt ; mais on a réfléchi, on a craint, et personne n’est parti. Tel est encore l’empire de la superstition et de l’ignorance. Nous voyons tous les jours dans le monde physique les ténèbres de la nuit se retirer, à l’heure marquée, devant la lumière du soleil. Il n’en est pas de même dans les sociétés humaines, où il n’y a point d’heure marquée pour l’arrivée du jour, où la nuit des préjugés replie lentement ses voiles, et ne se disssipe qu’à force d’épreuves, de secousses et de malheurs.
Que résultera-t-il de ces contradictions, de ces incertitudes qu’on remarque dans les sentimens et le caractère d’un peuple qui veut tout à la fois être nouveau et ancien? On pourrait croire quelquefois que les Turcs s’éloignent de la barbarie ; mais s’approchent-ils de la civilisation? le temps nous l’apprendra. Je me rappelle avoir vu dans le Paradis perdu de Milton un tableau des premiers momens de la création, qui ressemble assez à l’état actuel des ottomans. Le poète nous montre les êtres, sortant par degré du néant, la terre s’essayant à produire des plantes inconnues, des animaux à moitié formés. C’est ainsi qu’on trouve partout chez les Turcs les images imparfaites d’une création commencée. Un monde nouveau semble apparaître ; mais îe chaos est encore là, toujours prêt à ressaisir son empire. Voilà bien des comparaisons, mon cher ami, pour vous dire la même chose; mais n’oubliez pas que je suis sur la terre classique du style figuré, et que j’habite un pays où la raison elle-même ne va jamais droit ni à un fait, ni à un principe, ni à une idée.
En quittant le professeur turc, j’ai dirigé mes pas vers îe Fanar : je voulais voir le patriarche grec. J’ai traversé un quartier triste et solitaire, autrefois très-brillant et très-peuplé. Je suis entré dans un assez beau palais, dont les avenues sont désertes. Des papas, qui occupaient l’antichambre et qui font l’office de serviteurs, m’ont introduit dans
1) OllIENT .
l’appartement du patriarche. Je me suis trouvé au milieu de dix ou douze évêques grecs assemblés en synode. Sa sainteté (c’est le titre qu’on lui donne) m’a fait asseoir à côté d’elle, sur un sofa. Le patriarche est un homme d’esprit ; il a beaucoup voyagé, et sa mémoire s’est enrichie de tout ce qu'il a vu. Il a publié un ouvrage historique et géographique sur le mont Sinaï. On a de lui une assez bonne carte de l’île de Chypre 1 : il vient de donner une description, en grec moderne, de la ville et des antiquités de Constantinople. Avant d’entrer en conversation, il m’a fallu, comme chez les Turcs, prendre le café et fumer le chibouc. Le prélat grec s’exprime en français avec beaucoup de facilité. Il m’a d’abord demandé des nouvelles de M. de Chateaubriand, qu’il a connu à Alexandrie lorsque notre illustre voyageur revenait de Jérusalem. Sa sainteté a cru devoir me parler et se féliciter avec moi de la conquête d’Alger. C’est aujourd’hui l’évènement qui fait le plus d’honneur à la France dans toutes les contrées d’Orient. Depuis l’expédition des Français en Égypte, rien n’a remué plus vivement l’esprit des Grecs, des Arabes, et des Turcs. L’entretien est tombé ensuite sur la révolution de Paris, qui a détrôné Charles X. Le patriarche ne concevait pas trop la chute d’une monarchie après une aussi grande victoire ; il s’étonnait qu’un prince qui avait fait trembler l’Afrique pour un coup d’éventail, n’eût pas réussi à venger dans sa capitale d’autres injures, et qu’une ancienne monarchie eût succombé en quelques heures comme un homme qui meurt dans un duel.
Depuis quelque temps, il nous arrive chaque jour par la poste deux ou trois révolutions. Tantôt c’est en Belgique, tantôt c’est en Pologne, tantôt en Allemagne et en Italie. On croirait que le monde marche violemment à sa fin. Toutes ces révolutions excitent ici une grande curiosité. Le patriarche m’a fait là-dessus beaucoup de questions qui exprimaient plus que l’étonnement. « Il y a quelques jours, me disait sa sainteté, que nous admirions l’Europe telle qu’elle était, et voilà qu’on veut en faire une nouvelle. Les sceptres de vos rois, dont nous attendions nos destinées, sont devenus des jouets d’enfans, et votre civilisation, que nous prenions pour modèle, ne nous offre plus que l’aspect d’un tremblement de terre. » Au milieu du désordre
1 Le bureau topographique du ministère de la guerre vient de recevoir une copie de cette carte.
général, le prélat déplorait surtout le sort de la France et celui des fils de saint Louis. Ce qui confondait toutes ses idées, c’est que Charles X fût tombé du trône comme un ennemi de la liberté, lui que la Grèce appelait son libérateur, et qui venait de renverser la tyrannie des pirates africains. Le patriarche ne savait que ce qui s'est passé en Orient ; il ne comprenait point nos querelles sur les élections et sur la liberté de la presse ; il ne savait rien ni sur le centre gauche, ni sur le centre droit, ni sur la congrégation, ni sur le comité directeur, ni sur le ministère du 8 août, ni sur les deux cent vingt et un. J’ai tourné et retourné la révolution nouvelle dans tous les sens, afin de lui en faire au moins comprendre quelque chose ; mais tout ce que j’ai voulu éclaircir est resté pour lui une énigme. C’est comme si je lui avais parlé de l’origine des vents et de la lumière du mont Thabor.
Au reste, ne pas comprendre, c’est quelquefois juger. La France du mois de juillet n’est pas jugée autrement chez les étrangers; dans l’éloignement, on ne voit que les grandes choses, et c’est pour les petites, bien souvent, qu’on ébranle les sociétés. Il n’est pas très-sûr, d’ailleurs, que ceux qui ont fait votre dernière révolution aient compris eux-mêmes tout ce qu’ils faisaient. Comment voulez-vous qu’on le comprenne au dehors? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne se doute pas ici de ce qui a mis tout à coup l’Europe en mouvement ; et les partis qu’on voit de loin s’agiter, sans qu’on sache trop pourquoi, nous paraissent, passez-moi cette comparaison familière, comme des gens qui danseraient sans les violons.
Je n’ai point osé demander au patriarche des nouvelles de la Grèce ; je sais qu’il se trouve, à cet égard, dans une situation très-embarrassante* Le gouvernement et les fidèles de la Morée ne reconnaissent point son autorité et ne correspondent point avec lui, même pour les affaires spirituelles. De son côté, il s’applaudit de n’avoir point de rapports avec un pays qui doit être , plus que jamais, odieux à la Porte. Sa suprématie, reconnue parmi des peuples qui ont secoué le joug des Turcs, entraînerait pour lui une responsabilité pleine de périls. La fin tragique d’un de ses derniers prédécesseurs doit être toujours présente à son esprit. Dans son entretien, il ne m’a pas laissé ignorer qu’il est surveillé de près par les disciples du prophète. Chez nous, on met le plus grand prix à publier ses opinions, ici à les cacher.
L’objet principal de ma visite était d’obtenir du patriarche quelques éclaircissemens sur l’ancienne Constantinople. Je l’ai mis sur ce cha-
d’ouient.
pitre, et après avoir parlé des ruines qu’entassent de tous cotés les révolutions présentes, nous avons parlé de celles qu’ont faites les révolutions d’autrefois. J’avais été introduit auprès de lui par un libraire, qui m’avait recommandé, par-dessus toute chose, de ne point parler à sa très-haute sainteté du livre qu’elle vient de publier sur Byzance. Le libraire pensait, avec raison peut-être, qu’il pouvait y avoir quelque danger pour le patriarche à se déclarer comme auteur d’un gros livre sur la ville de Stamboul; car les Turcs n’aiment pas qu’on parle de ce qu’il y a de curieux dans leur pays, et cacheraient volontiers aux étrangers tout ce que leurs cités renferment d’anciennes ruines ; j’ai donc suivi fidèlement l’avis de mon introducteur, mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que ma réserve était au moins fort inutile. J’ai questionné le savant prélat sur l’emplacement des palais de Blaquernes et de Bucoleon, et sur les murailles et les tours de l’ancienne Byzance; il a répondu à mes questions, et comme je lui opposais quelques doutes, que je lui citais d’autres témoignages que le sien, il m’a répété plusieurs fois qu’il avait fait un livre sur Constantinople, et qu’il connaissait mieux que personne la ville impériale. J’ai reconnu, à ces mots, que le prélat ne se souciait guère de garder l’incognito et de rester caché sous le voile de l’anonyme ; je l’ai complimenté, quoique un peu tard, sur son livre, que j’avais acheté la veille; j’étais bien aise de trouver la vanité d’auteur dans ce quartier du Fanar, qui avait été autrefois le quartier de toutes les vanités. Je dois, au reste, vous dire que j’ai peu profité de l’ouvrage du patriarche ; quoique ce livre soit digne d’éloges, il n’apprend que peu de choses à ceux qui ont lu les savantes recherches de Pierre Giles, de du Cange et de Cantemir, ainsi que les relations de Pierre Grelot, de M. Lechevalier, et surtout du voyageur anglais Delawav ; j’ai pris congé du patriarche. Comme j’avais le projet de visiter la bibliothèque des Grecs à Jérusalem, j’ai demandé à sa sainteté une lettre pour l’évêque métropolitain de la ville sainte; il m'a promis de me l’envoyer, et m’a accompagné jusqu’à la porte, en me recommandant d’aller voir, dans mes courses, son ancien diocèse du mont Sinaï. Après ma visite au patriarche, je suis entré, avec mon guide, chez quelques habitans notables du Fanar : ils sont, en général, plus affables et plus polis que les Grecs qui habitent les autres quartiers de la capitale ; j’ai retrouvé, surtout dans la princesse Mo...., à laquelle j’ai été présenté, cet esprit d’aménité, cette grâce dans les manières,
qui distinguaient autrefois les premières familles grecques de Constantinople. Elle a éprouvé, dans ces derniers temps, toutes sortes de malheurs, et les a supportés avec un courage héroïque ; son mari est exilé depuis dix ans ; elle a perdu la plus grande partie de sa fortune. A force de prudence et de fermeté, elle a survécu au règne de la persécution, et s’est fait respecter des Turcs. Ses enfans ont reçu sous ses yeux et par ses soins, l’éducation la plus parfaite ; je la comparerais volontiers, si je ne craignais d’être accusé de faire de la poésie, à la mère des alcyons, qui élève sa famille en présence de la tempête. Il y a quelques mois que le plus jeune de ses fils, à peine âgé de douze ans, partit pour Vienne en Autriche, tout seul et sans rien dire à personne. Il arriva chez M. le prince de Metternich, qui fut trèssurpris de voir voyager ainsi un jeune enfant; il l’accueillît avec une grande bonté. « Si vous désirez quelque chose, lui dit-il, vous n’avez qu’à me le demander. — Que peut demander, répondit le jeune voyageur, un fils dont le père est exilé? » A ces mots, M. de Metternich l’embrassa et lui promit de solliciter le rappel de son père auprès de la Porte. La princesse Mo.... racontait cet exemple de piété filiale avec l’orgueil naïf d’une mère. Cette femme intéressante a pu regretter quelquefois l’ancienne splendeur de sa famille ; mais n’y a-t-il pas plus de gloire à nous offrir le modèle des vertus domestiques, qu’à être saluée princesse des Moldaves ou des Valaques?
En parcourant les rues du Fanar, j’ai trouvé sur tous les visages un air de tristesse, une préoccupation inquiète. Les grandes familles sont dispersées, les plus belles maisons restent sans habitans. Naguère la jalousie et l’ambition troublaient sans cesse la population choisie du Fanar : maintenant il n’y reste que le deuil, la misère et la crainte ; j’ai demandé ce qu’étaient devenues ces riches bibliothèques qu’avaient rassemblées quelques amateurs distingués, et ces réunions savantes où l’on se plaisait à parler la langue d’Homère et de Platon. Pour toute réponse, on m’a montré deux presses mal entretenues, où s’impriment des circulaires, et une école pour les petits enfans. Tout ce que j’ai vu dans ce quartier si fameux, qui offrit long-temps aux étrangers une image de l’ancienne Byzance, m’a laissé de bien tristes pensées. De toutes les grandeurs du Fanar, il ne reste véritablement que le patriarche grec; encore le successeur de Photius m’a-t-il apparu comme ces débris des vieux monumens qu’on vient visiter à Constantinople, comme cette colonne Brûlée, que j’avais vue la veille,
entourée de misérables échoppes et parmi les décombres d’un incendie.
Voilà, mon cher ami, bien des visites dans un jour; je n’en fats pas autant à Paris dans une semaine. Tant de choses me passent sous les yeux, que je n’ai guère le temps de les juger, encore moins de mettre de l’ordre dans mon récit. Il faudra vous contenter de mes impressions et de mes surprises exprimées à la hâte ; j’ai visité beaucoup d’autres personnages que je vous ferai connaître. Vous me dites, dans vos lettres, que vous m’avez suivi sur la carte, et que vous êtes comme un de mes compagnons de voyage; il faut donc que vous m’accompagniez partout où il me plaira d’aller, et que je vous présente à toutes mes connaissances de ce pays-ci.
Dans une autre lettre, je vous conduirai chez un colonel de la garde impériale, et chez un des premiers magistrats de l’empire, le mollah d’Eyoub.
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