LETTRE LIE
Yisites.
Péra , octobre 1830.
J’ai fait, ce matin, une visite au mollah d’Eyoub. Le village ou faubourg d’Eyoub est situé à l’extrémité de la Corne-d’Or, au pied 4’une colline riante, et près de l’embouchure du Barbysès. Ce village renferme les tombeaux de plusieurs princes et princesses de la famille d’Othman, de plusieurs visirs et ministres de la Porte. Un silence religieux règne dans les rues, bordées à droite et à gauche de turbés ou chapelles sépulcrales. On n’y entend que le bruit du ciseau qui travaille les pierres tumulaires, et la voix de quelques pauvres femmes turques qui vivent de la charité qu’inspire la vue des sépulcres. C’est dans Eyoub, dans cette ville des morts, que les sultans, à leur avènement au trône, reçoivent le sabre impérial. Quel spectacle que celui d’une grandeur qui s’élève, d’un règne qui commence dans le lieu même où tout succombe et tout finit ! Un contraste aussi imposant aurait pu donner aux princes d’utiles leçons; pourquoi faut-il qu’il n’ait jamais frappé que l’imagination des voyageurs, et qu’il soit devenu un lieu commun pour les poètes sans avoir jamais occupé la pensée des sultans ! On nous a montré, dans une rue d’Eyoub, le mausolée que la sultane, sœur de Mahmoud, a fait bâtir pour elle à côté de la chapelle sépulcrale de son époux, mort il y a quelques années. La chronique de Stamboul raconte plusieurs aventures galantes dont cette princesse est l’héroïne, et qui sembleraient annoncer qu’elle ne songe pas encore à rejoindre son mari dans sa dernière demeure. Nous avons vu quelques chansons amoureuses qu’on lui attribue, et dans lesquelles elle adopte franchement la maxime d’Horace et des poètes érotiques, qui nous disent que la vie est courte, et qu’il faut la passer gaiement. Nous nous sommes arrêtés devant un
d’oui ent.
turbé récemment construit. Une inscription invite les passons à prier Dieu pour Famé de Seïda effendi. Seïda fut un des ministres les plus vertueux de la Porte ; on croit généralement qu’il mourut empoisonné pour avoir dit la vérité au grand-seigneur, et lui avoir conseillé la modération envers les Grecs et les Arméniens catholiques. Que Dieu fasse paix, dans une autre vie, aux amis de la modération et. delà vérité, toujours si persécutés dans ce monde ! J’étais préoccupé, de ces tristes pensées, lorsque nous sommes arrivés chez le mollah d’Eyoub. Comme le mollah est un des hauts justiciers delà capitale, nous avons trouvé à sa porte un grand nombre de plaideurs ayant dea procès à faire juger. Lorsque nous sommes entrés chez lui, il était assis au coin de son sofa, entouré de beaucoup de papiers. Je ne savais, trop quel titre me donner pour me présenter à un mollah. J’aurais bien pris celui d’académicien ; mais qu’est-ce qu’un académicien pour les osmanlis qui n’ont point d’académies? J’imaginai de me donner pour un uléma , et le titre d’uléma parisien a fait merveille. Nous avons été sur-le-champ à notre aise, et nous avons causé dès l’abord avec un abandon qui ressemblait presque à de l’intimité. Le mollah a des manières élégantes et polies. Son esprit n’est pas brillant, mais il s’allie à une raison solide : c’est un bon sens perfectionné. Si on mu, demandait ce qu’est un homme comme il faut chez les Turcs, je citerais le mollah d’Eyoub.
Nous avons parlé des révolutions en général; car c’est un sujet qui ne s’épuise jamais, et qui revient toujours à l’esprit en quelque pays que l’on soit. La conversation s’est d’abord portée sur le danger qu’il y a de se mêler de la politique. Je lui ai dit que j’avais été condamna h mort dans la première révolution française, La chose lui a paru .toute simple; il en est de la politique comme de la guerre ; pour l’un *et pour l’autre on doit savoir mourir. « Pour vivre tranquille dans ce monde, ajoutait-il, il faut se confier à la puissance de Dieu2 et SQr tenir bien éloigné des puissances humaines. Le sultan Mustapha avait coutume de dire : Heureux celui qui ne me connaît pas et que je na connais pas! — - Ces paroles sont si vraies, lui ai-je répondu, qu’un de nos monarques les plus populaires, Henri IY, a dit à peu près la même chose. » Le mollah d’Eyoub s’occupe depuis quelque temps du dénombrement de Constantinople, ordonné par le grand-seigneur. Ce travail est fort avancé; mais il n’a pu nous dire quelle était la population de la capitale. Au reste, ce dénombrement doit être très-incomjii. 4
pîet, attendu qu’on ne compte pas les femmes, et qu’on ne peut pénétrer dans l’intérieur des maisons. Ajoutez à cela qu’on n’a point de registre pour les naissances et les décès. Les calculs les plus probables portent la population de Constantinople à quatre cent mille aines.
Le sultan Mahmoud ne fait rien d’important sans consulter Ie& principaux ulémas : on les consulte même pour des livres de tactique militaire qu’on traduit du français. Le mollah, en nous parlant d’un ouvrage qu’on vient de traduire, nous a demandé notre avis sur la signification du mot aide de camp, qui n’a point d’équivalent dans la langue turque. Il est question depuis quelque temps de donner une nouvelle organisation à la police ; un conseil a été nommé pour cela, et les premiers magistrats de la capitale y sont appelés. Le mollah, qui est de ce conseil, m’a demandé si nous avions en français de bons livres sur la police des grandes cités. Je ne connaissais que le Traité du marquis d’Argenson, qu’on ne lit même plus aujourd’hui. C’est ici qu’on peut voir combien les Turcs sont peu avancés ; car le mollah d’Eyoub regardait comme une merveille la décision qu’on a prise de donner un numéro à chaque maison, un nom à chaque rue de Constantinople. Encore tout cela n’est-il que sur le papier; on recule devant l’exécution ; on n’ose mettre la main à l’œuvre, dans la crainte d’un mécontentement populaire. Tout en nous pariant de ce projet et de l’hésitation du gouvernement, le mollah roulait dans ses mains une tabatière en terre cuite, où se trouvaient quelques figures en basrelief. Il me l’a montrée, en me priant de lui donner l’explication des figures : c’était la fable du conseil des rats , de La Fontaine. La physionomie grave du mollah s’est déridée lorsqu’il a reconnu les principaux personnages delà gent trotte-menu, assis à la manière des Turcs, et dans l’attitude de gens qui délibèrent. Je lui ai expliqué de mon mieux, aidé par mon spirituel interprète, la représentation un peu grotesque qu’il avait sous les yeux. « Ce conseil que vous voyez, lui dis-je, a décidé qu’on attacherait un grelot à Rodillard , à Y Alexandre des chats; la résolution est unanime, mais personne ne se présente pour l’exécution.
L’un dit : « Je n’y vas point; je ne suis pas si sot ; »
L'autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire On se quitta .
Ce conseil des rats ressemble parfaitement au conseil dont le
d’orient.
mollah d’Eyoub faisait partie. Le mollah souriait lui-même de la ressemblance et de la leçon ; mais il n’en craignait pas moins d’éveiller les passions du peuple, et, pour justifier ses craintes, il nous a cité un apologue oriental , dont voici le sens :
« Un jour le cousin se présenta devant Salomon, et se plaignit du » vent du nord qui lui faisait de grands dommages. Salomon écouta » les plaintes du cousin , et lui dit : Si le vent du nord t’a fait quelque » dommage , il sera puni; mais je ne dois pas le condamner sans » l’entendre : je vais le faire venir devant moi. A ces mots, le cousin » tout effrayé, répliqua : O grand Salomon, que Dieu me préserve » de la présence du vent du nord ; car s’il vient ici, je ne pourrai plus » faire entendre ma voix ni rester devant votre tribunal. » « Nous autres magistrats, ajouta le mollah, nous sommes le cousin de cet apologue , et le vent du nord représente la multitude , dont il faut surtout éviter la présence dans les affaires politiques. »
La comparaison nous a paru fort ingénieuse et pleine de justesse. J’ai promis au mollah de faire connaître en France son apologue du cousin , à condition qu’il parlerait aux ulémas du conseil des rats de notre bon La Fontaine. La conversation, qui a roulé quelque temps sur ce sujet, paraissait beaucoup l’intéresser, lorsqu’on est venu le chercher pour aller à la mosquée. Voyant que je me disposais à sortir, il m’a invité à rester encore , et nous a dit du ton le plus poli : « S’instruire n’est-ce pas prier? » Comme nous prenions congé de lui, il nous a reconduits jusqu’à la porte, ce que les Turcs font rarement pour les chrétiens.
On croit généralement en Europe que les Turcs ne sont pas polis ; on se trompe. Il est vrai que ceux que j’ai vus sont des gens bien élevés, et qu’on ne doit pas juger toute la nation par ce qu’on appelle la bonne compagnie. Mais ce qui me fait croire que les habitudes de la politesse sont plus répandues qu’on ne pense, c’est que les osmanlis ont plusieurs ouvrages fort estimés sur les déférences et les égards que les hommes se doivent entre eux dans leurs rapports habituels. En parcourant le catalogue de la bibliothèque du sérail et celui de plusieurs autres bibliothèques de la capitale, j’ai remarqué les titres suivans : Explication de la Civilité , Balance de la Civilité, le Jardin odorant de la Civilité , la Beauté de la Civilité. On a fait un abrégé de ces livres, à l’usage de la jeunesse turque. J’ai su que dans les écoles de Constantinople, on enseigne la civilité en meme temps que
la philosophie et la morale. Les gens instruits, parmi les Turcs, sont persuadés que la politesse dans le discours et dans les manières, est l’expression ou tout au moins l’image de la bonté, et que le sentiment des convenances est une partie de la vertu. Les Turcs bien élevés sont, en général, très-polis; et pour paraître avec les avantages que leur donne l’éducation, il ne leur manque qu’une société comme la nôtre, où l’envie de plaire et les qualités aimables de l’esprit seraient encouragées et perfectionnées par la présence et le concours des deux sexes.
En sortant du village d’Eyoub, nous sommes entrés dans un café placé à la pointe de la Corne-d’Or. Ce café est le rendez-vous des hommes graves, tels que les derviches, les imans et les ulémas. Dans le cours de ma vie, trois choses m’avaient toujours paru difficiles : la première lettre, la première visite, le premier mot de la conversation. Ces difficultés, grâce à mon interprète, sont aujourd’hui diminuées de moitié pour moi ; et je m’étonne de la facilité que j’ai d’ouvrir une conversation avec des hommes aussi peu communicatifs que les Turcs. Nous nous étions assis, dans le café, à côté d’un vieillard à longue barbe, au teint animé, à l’œil vif. Nous avons d’abord échangé quelques paroles ; puis la conversation s’est établie , et nous nous sommes mis à parler de la prédestination. Notre interlocuteur, qui était supérieur d’un couvent de derviches, nous a paru, dès les premiers mots qu’il nous a dits, très-grand partisan de la doctrine du fatalisme. Il l’a soutenue avec nous par des sentences et surtout par des anecdotes qu’il racontait longuement ; je lui opposais des doutes, je me retranchais dans mon ignorance des volontés de Dieu et des lois par lesquelles la Providence régit ce bas monde. « Nous savons si peu de choses dans cette vie, lui disais-je, que je n’ose rien affirmer. » Et, lui montrant les cimetières que nous avions devant nous, sur la colline de Saint-Dimitri , j’ajoutai : « Ces pierres sépulcrales, que nous voyons là-haut , en savent peut-être plus que nous. » Cette manière de raisonner a paru embarrasser notre derviche ; et soit qu’il fut blessé de mon scepticisme, soit qu’il ne trouvât d’abord rien à me répondre, il a gardé le silence pendant quelques minutes, puis il est revenu à la charge , et s’est mis à nous raconter une histoire qui venait à l’appui de sa doctrine. Un musulman avait une femme malade et en danger de mort. Comme cette femme avait des biens considérables, il s’occupa des moyens de recueillir sa succession, et
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sortit pour consulter les hommes de la loi. En sortant de chez lui, il fait une chute; il est reconduit dans sa maison blessé grièvement; il meurt peu de jours après. Sa femme, au contraire, revint à la santé, et c’est elle qui disposa des biens de son mari. Le supérieur des derviches termina son histoire par cette moralité : Quand la flèche de la fatalité est lancée , le bouclier de la prudence ne saurait nous en préserver.
Je n’ai pas besoin de vous faire observer que dans la1 discussion , les Turcs emploient rarement le syllogisme , bien qu’ils connaissent la logique d’Aristote. Ils se contentent de citer un fait historique, un apologue, quelques passages d’un moraliste ou d’un poète. Pour achever notre conviction , et pour répondre aux doutes que je lui avais exprimés, en lui montrant le cimetière de Saint-Dimitri, notre vieux derviche a fini par nous réciter une épitaphe en vers turcs; en voici la traduction littérale : « Ma demeure est le sommet des mon- » tagnes. Plus ne m’occupe de ce qui se passe dans la plaine. J’ai bu » le sorbet du destin. Plus n’ai besoin du secours de Lokman. » Pour entendre cette épitaphe , il faut savoir que Lokman est ici le nom d’un médecin, et que le sommet des montagnes désigne un cimetière ; les Turcs aiment à se faire enterrer sur les hauteurs, et choisissent toujours pour leur sépulture un lieu apparent, j’ai demandé à ce grand partisan du fatalisme s’il appliquait sa doctrine aux évènemens politiques. Il m’a répondu que Dieu avait tout écrit d’avance dans le livre des destinées. Nous en sommes restés là. Le derviche que j’entendais parler ainsi me présentait un contraste frappant avec le mollah d’Eyoub ; l’un était rempli de crainte et de prévoyance ; l’autre montrait une aveugle sécurité. L’opinion du premier est celle d’un homme d’État, qui croit toujours devoir prendre des précautions avec l’avenir ; l’opinion du second est celle d’un religieux qui s’est retiré du monde, et qui s’abandonne à la volonté de Dieu ou du destin. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que dans la nation la politique du magistrat est celle du petit nombre, et que la grande majorité des osmanlis pense comme le cénobite.
L’histoire nous apprend que le fatalisme dominait dans les esprits aux siècles héroïques de la Grèce ; c’est une disposition qu’on remarque chez tous les peuples barbares, surtout chez les peuples qui commencent. Cette doctrine peut être bonne dans les jours heureux, dans les temps de progrès et de victoire, parce qu’elle ajoute à l’en-
thüusiasme des peuples, et qu’elle les fait marcher plus vite. Mais, dans les temps de décadence, elle n’est plus bonne à rien ; elle nuit même plus qu’elle ne sert ; la confiance extrême dans le destin empêche qu’on ne fasse ce qu’il faut faire ; elle dérobe aux yeux d’un peuple les maux qu’il pourrait éviter, et la doctrine de la prédestination n’est plus alors qu’un dernier oreiller où les empires s’endorment du sommeil éternel.
Nous avons pris un caïque pour traverser le port; les rameurs étaient deux Turcs, qui nous ont paru être du parti de l’opposition. Comme on démolit la caserne des Bombardiers, bâtie près du havre, nous leur avons adressé quelques questions. « La mode aujourd’hui, » a dit l’un d’eux, est de tout changer; les pierres ont aussi leur » révolution. » La passion du sultan est de faire démolir les édifices publics, pour les réédifier sur un plan nouveau. Cette passion, fort dispendieuse d’ailleurs, n’est pas faite pour plaire aux Turcs, qui ne sentent pas même la nécessité de réparer une maison qui peut les écraser sous ses ruines. Pendant que nous parlions ainsi de la démolition des casernes , nous avons vu passer près de nous un caïque rempli de femmes qui chantaient et qui paraissaient dans un état d'ivresse. « Ce sont des femmes turques, nous dit un de nos rameurs, qui viennent des montagnes (rendez-vous des débauchés dans les environs de la capitale). On voit tous les jours maintenant de pareils scandales ; on n’aurait pas souffert cela autrefois ; rien de semblable n’arrivait dans le temps où un mari pouvait tuer sa femme infidèle. » Ce sont ici les expressions littérales de nos deux rameurs turcs. ïls ajoutèrent à ce qu’ils venaient de dire qu’on ne pouvait pas s’attendre à autre chose quand les mauvais exemples venaient de ceux-là même qui devaient empêcher le mal. En parlant de la sorte, ils regardaient le sérail, et se regardaient l’un l’autre avec un sourire amer où se peignait leur mécontentement.
Nous sommes revenus à Péra , et vers les quatre heures du soir, nous avons été dîner chez le colonel Namik-bey , dont le régiment occupe la grande caserne de Scutari ; le colonel a un kiosque ou maison de plaisance, au-dessous du grand champ des morts : c’est là que nous nous sommes rendus. On nous a fait entrer dans un belvédère, donnant sur le Bosphore ; la vue y est ravissante ; le jardin que nous avons traversé est presque sans culture, et n’offre que l’aspect d’un lieu stérile et sauvage. L’appartement dans lequel nous sommes
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entrés est très-simple; point de glaces, point de tapisseries, quelques nattes, un sofa circulaire, voilà tout l’ameublement. Le couvert était déjà mis pour le dîner; c étaient une petite table ronde, haute d’un pied et demi, des serviettes brodées en or, de longues cuillers de bois, un vase de terre rempli d’eau. On avait servi d’avance la salade, des raisins et des cornichons. Je commençai par là à me faire une idée de la manière de vivre des Turcs ; ils n’ont pas de grandes tables comme nous, ils n’ont pas meme de salles à manger ; on ne sait pas en Turquie ce que c’est que nos repas de société, nos dîners d’invitation. Les grands comme les petits, les riches comme les pauvres, mangent presque toujours seuls; à certaines solennités seulement, les gens de la cour sont traités par le grand visir et les ministres du divan ; on dresse alors vingt ou trente petites tables rondes dans un vaste appartement ou galerie, et chacune de ces petites tables reçoit trois ou quatre convives. Cette espèce de banquet de cérémonie peut offrir la perspective d’un grand salon de nos restaurateurs, où chacun dîne séparément, avec la différence que chez les Turcs on est assis ou couché sur des sofas, et que le silence religieux de la mosquée règne dans leurs festins. ,
Namik-bey n’était point encore arrivé, nous l’avons attendu quelques minutes : c’était de sa part une recherche de politesse ; les usages défendent aux musulmans de se lever devant des chrétiens. En arrivant après nous , il se trouvait naturellement debout pour nous recevoir; il nous a exprimé, en fort bon français, et de la manière la plus gracieuse, le plaisir qu’il avait de nous recevoir et de passer quelques heures avec nous. Le colonel Namik-bey est un homme de vingt-huit à trente ans, d’une tournure agréable, d’un air fort distingué; il avait le petit uniforme, une veste et un pantalon, avec la plaque de diamant, marque de son grade. Ses serviteurs ne sont pas nombreux ; il n’avait dans son kiosque qu’un cuisinier grec et un renégat arménien qui lui sert de valet de chambre. Il n’est point marié ; on voulait lui faire épouser une fdle riche, il a mieux aimé acheter deux esclaves. Les femmes qu’on achète sont moins difficiles à gouverner que celles qu’on épouse ! Je vous prie de croire que cette observation est du colonel. Après les premiers complimens, on s’est mis à table ; nous n’étions que trois, un musulman et deux chrétiens. Il n’y avait que le colonel qui bût du vin ; il avait placé la bouteille à ses pieds sur le parquet , et se versait lui-mème la
liqueur défendue, tandis que ses gens nous versaient de l’eau. Ou ne servait qu’un plat à la fois; d’abord est venue la soupe au riz,, servie dans un grand vase de faïence, où chacun de nous puisait avec sa longue cuiller de bois ; au potage a succédé un plat de viande bouillie, puis du mouton coupé en petits morceaux, des plats de légumes , des plats sucrés , enfin le pilau , le dernier plat d’un dîner turc. Le colonel riait un peu de ma maladresse à me servir de mes doigts au lieu de fourchette; pendant le dîner, nous n’avons point été silencieux, selon l’usage du pays ; nous avons parlé de la dernière revue de Scutari. Le jour de cette revue, Namik-bey avait eu la police du camp, et veillait au maintien de l’ordre. Beaucoup de harems étaient venus à Scutari ce jour-là ; il avait donné pour instruction aux officiers et aux soldats d’en agir avec plus de modération et de réserve qu’à l’ordinaire. Il leur avait recommandé surtout de ne point s’occuper des réglemens sur les costumes, et de n’être pas sévères avec les dames pour leur iachmak (leur voile ) , et leur feredjé (manteau). Dans cette journée , qui était comme une fête donnée aux Francs, on avait suspendu les lois rigoureuses qui tiennent toujours les deux sexes séparés ; un musulman ou un chrétien pouvait se trouver à côté d’une ou de plusieurs dames turques sans qu’on y prît garde ; il pouvait même leur parler sans courir le risque de la prison ou de la bastonnade ; on ne devait punir que ceux qui troubleraient l’ordre de la fête. Cette tolérance de la police militaire paraîtra toute simple à Paris, mais on doit la regarder ici comme une innovation extraordinaire dans les usages et les mœurs des Turcs. Le colonel ajoutait qu’il avait vu plusieurs de ses officiers montant en arabat avec des femmes, et qu’il les avait laissé faire ; chose qu’on eût regardée en d’autres temps comme un scandale inouï, et qu’on eût peut-être puni de mort. Il faut bien croire que tout cela se passait avec la permission du sultan, car sa hautesse se trouvait en personne à la grande revue de Scutari.
Namik-bey a fait partie de l’ambassade envoyée à Pétersbourg f l’année dernière; il se plaît à raconter ce qu’il a vu en Russie, et ses souvenirs annoncent qu’il a voyagé avec fruit. C’est une grande chose que cette ambassade, au moins dans l’esprit et à la cour du sultan ; car le chef de cette mission solennelle a été nommé, à son retour, capitan-pacha ; tous ceux qui l’accompagnaient ont obtenu des emplois distingués. Namik-bey doit à son voyage chez les Mosco-
d’ortent.
vîtes, l’honneur de commander un des plus beaux régimens de la garde. Comme la langue française est la langue de la diplomatie européenne, on avait choisi tous ceux qui savaient un peu de français ; ils sont revenus émerveillés d’avoir vu notre langue répandue en Russie, dans toutes les classes de la société. On peut dire que cette ambassade ottomane a véritablement porté bonheur à la langue de Racine et de Fénélon ; comme tous ceux qui la parlaient s’en sont bien trouvés, beaucoup de jeunes gens de Stamboul se sont mis à l’apprendre. Je demandais au colonel combien il comptait de ses compatriotes qui sussent le français, il m’a répondu : Cinq cents ! Je crois entre nous qu’il y a ici de l’exagération. Pour trouver cinq cents amateurs de la langue française à Stamboul , il faudrait au moins comprendre dans ce nombre tous ces fashionables turcs qui nous abordent quelquefois dans les rues, en nous disant : Bonjour , monsieur, comment vous portez-vous ? Ils ne savent que ces mots là, et lorsqu’on veut entrer en conversation avec eux, ils vous répondent : Mach allah , bakaloum. Quoi qu’il en soit, néanmoins on peut affirmer que la connaissance de notre langue fait chaque jour des progrès parmi les jeunes effendis qui se destinent aux affaires. Si la sublime Porte envoyait maintenant une autre ambassade en Europe, elle trouverait encore plus de Turcs parlant bien le français, qu’elle n’en a trouvé pour l’ambassade de Pétersbourg.
Lorsque nous sommes sortis de table, le renégat arménien qui nous servait pendant le dîner, nous a versé de l’eau sur les mains, en nous présentant une serviette brodée d’or ; puis sont venus la pipe et le café, par lesquels tout commence et tout finit dans ce pays-ci. Un des voisins de Namik-bey est venu fumer avec nous le chibouc ; on appellerait cela chez les Francs passer la soirée. La présence du nouveau venu a ranimé la conversation , qui commençait à languir. On a parlé des progrès de la civilisation en Turquie ; tout le monde est convenu que ces progrès allaient fort lentement, et que la civilisation était loin de se répandre d’une manière uniforme et générale. « Il nous manque une chose , disait Namik-bey , c’est que nous autres Turcs , nous ne sentons pas assez le besoin de vivre ensemble et de nous communiquer nos idées; nous avons d’ailleurs trop peu de rapports avec les étrangers qui pourraient nous instruire. Comment pourra s’éclairer un peuple qui s’endort dans ses propres foyers, chez
lequel chacun vit dans l’isolement , et qui reste lui-même isolé au
milieu des autres peuples ? » Ces réflexions nous semblaient fort judicieuses, et chacun de nous y ajoutait ses propres idées. « La première chose à faire pour les Turcs, c’est d’apprendre qu’ils sont ignorons , et jamais ils ne le sauront, s’ils ne voyagent hors de leur pays. La mesure du beau et du vrai pour eux est dans ce qu’ils voient tous les jours : aussi ont-ils une grande disposition à se moquer de ce qu’ils n’ont jamais vu. Comment emprunteraient-ils aux étrangers des institutions qu’ils ignorent ou qu’ils dédaignent , et des lumières qu’ils croient avoir? Tels sont d’ailleurs tous les peuples de l’Orient qui restent chez eux, et que les préjugés, plus forts que l’envie de s’instruire, empêchent de voyager. » Ainsi parlait le voisin du colonel que la Porte a chargé de plusieurs missions diplomatiques, et qui a beaucoup voyagé en Asie. En nous parlant des préventions réciproques des nations, et des antipathies que fait naître entre elles la différence des mœurs , il a raconté une anecdote qui nous a beaucoup amusés ; je veux vous faire assister à notre conversation, en vous répétant son propre récit : « J’avais été envoyé, nous a-t-il dit, auprès du pacha de » Bagdad ; à notre première audience, le pacha et sa cour se mirent » à rire en nous regardant, et de notre côté nous nous prîmes à rire » aussi. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps en présence les » uns des autres sans pouvoir deviner pourquoi nous riions; il se » trouva que ceux de Bagdad n’avaient pu voir sans rire l’énorme » ampleur de nos turbans, et que les députés de Stamboul n’avaient » pu garder leur sérieux , en voyant le pacha et tous ses courtisans » avec une barbe peinte en rose. » Nous conclûmes de ce récit, que nos habitudes font sur nous le même effet que les verres de couleurs, qui nous empêchent de voir les objets tels qu’ils sont; les hommes, même chez les peuples éclairés , ne peuvent échapper à l’empire des coutumes et des préjugés , et si on ôtait de notre esprit tout ce que l’habitude y a mis, il n’y resterait presque rien. Que de sang a coulé dans le monde pour des choses indifférentes en elles-mêmes, lorsque ces choses se liaient aux habitudes populaires! Ne voyons-nous pas encore chez des peuples civilisés qu’on fait la guerre pour la couleur d’un drapeau ! Namik-bey nous a dit à ce sujet que la Porte venait d’ouvrir une négociation avec les révoltés de l’Albanie, et que les plus ardens offraient de déposer les armes , si on n’exigeait point d’eux qu’ils changeassent leur costume. Ils s’engageaient à se soumettre à la discipline européenne; mais ils avaient juré de se faire tuer tous
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jusqu’au dernier pour défendre leur fousicmellc, espèce d’habillement particulier à leur pays.
Nos philosophes turcs ont parlé assez long-temps sur ce chapitre. Nos sages de Paris n’auraient pas mieux raisonné. Il fallait , disaientils, punir cette bizarre obstination, cet aveugle attachement à des usages surannés. Pour moi, qui suis venu en Orient pour voir ce qui nous reste des anciens , je n’étais pas de leur avis , et j’avoue que je penchais au fond du cœur pour la révolte des Albanais. Vous saurez que les Albanais de nos jours sont encore vêtus comme les héros grecs que nous voyons sur nos théâtres et dans les chefs-d’œuvre de la peinture et de la poésie classique. Que de nobles souvenirs se rattachent à une forme de vêtement que portaient Achille, Agamemnon et les personnages si poétiques de l’Iliade! Il faut se rappeler aussi, que l’habillement des Albanais fut celui d’Alexandre, de Thémistocle, d’Alcibiade. Je n’ai rien vu, d’ailleurs, de plus élégant parmi les Orientaux. Lorsqu’on veut forcer aujourd’hui les enfans de l’Albanie à se dépouiller des costumes de la Grèce héroïque, ne vous semble-t-il pas qu’on fait la guerre à l’antiquité, et qu’on outrage tous les héros de la fable et de l’histoire ? Yous voyez que j’ai aussi mes préjugés.
Cette conversation m’intéressait beaucoup, mais la voix des muézins venait d’annoncer la prière du soir. Il était près de huit heures ; il a fallu nous séparer. Nous avons traversé le champ des morts , que la nuit couvrait de ses ombres. Dans la capitale des osmanlis , tout le monde était couché, excepté les Francs. Nous n’avons rencontré personne dans les rues. Me voilà rentré dans ma petite chambre de Péra, où je prends la plume pour vous rendre compte d’une journée que je me flatte d’avoir assez bien employée pour mon instruction et pour Ja vôtre.