A MADAME F E R D I N A N D FRANÇOIS
17 janvier 1854.
Pauvre enfant! je regrette bien que ma maudite jambe m'empêche de vous dire toute ma douleur du jugement rendu1. Cette douleur est surtout pour vous, car je crains l'effet qu'il a dû produire sur votre cœur. Quant à François, outre qu il a l'appel d'abord, il sait que dans le cas de confirmation, nous aurons recours aux moyens qui peuvent adoucir cet arrêt inique. Déjà Reynaud, qui m'en a apporté la nouvelle, a pensé à quelqu'un qui semble avoir le pouvoir de faire du bien. Moi, je recourrai à des autorités que jusque-là j'ai négligées. Nous pouvons donc espérer de réparer une partie du mal que ces bourreaux déjuges vous ont fait. Dites-le à notre ami, qui vraisemblablement ne s'afflige que pour vous. Dites-le aussi à votre excellente tante qui doit tant souffrir pour ses chers enfants. Aussitôt qu'il me sera permis de sortir, j'irai vous voir et nous causerons de tout cela. Surtout ne vous découragez pas et comptez sur vos amis.
1 M. Ferdinand François, ancien directeur de la Revue indépendante, venait d'être condamné à trois ans de prison, pour cause de participation à une société secrète. Béranger, qui savait bien que, si M. F. François avait connu l'existence de cette société, il n'en avait pas fait partie, pensait que l'accusé serait absous, et tout au plus condamné à une peine très-légère, et il n avait négligé aucune démarche pour lui être utile. M. F. François était nouvellement marié et sa femme allait accoucher. Béranger, qui ne la connaissait pas avant le mariage, se conduisit avec madame François comme l'ami le plus ancien et le plus dévoué l'eût pu faire.
Quant à moi, j'y ferai tout ce que je pourrai et je n'ai pas besoin de vous l'assurer.
Courage, chère enfant, courage ! A vous de cœur.
CCXXYI