‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 103 sur 162 · A MONSIEUR G I L H A R D · texte numérisé non relu

A MONSIEUR G I L H A R D

25 janvier 1854.

Je vous félicite, mon cher Gilhard, de faire de bonnes affaires dans votre pays. Vous avez, parbleu, bienfait de ven Ire un coin de terre, à peine bon à vous enterrer, et d'en tirer quelques voyages à Paris dont nous profiterons. En définitive, je vois qu'il est assez bon d'être propriétaire, ne seraitce que pour avoir quelque chose à vendre. Vous direz qu'on peut faire de même avec des rentes : c'est même ce qui vient de m'arriver. Hélas ! mon cher ami, je vis sur mon capital; puisse-t-il aller jusqu'au bout ! Quand je m'entends flatter sur l'état de ma santé, la peur me prend de pousser cette mauvaise plaisanterie qu'on appelle la vie beaucoup trop loin.

Judith est bien capable d'en faire autant et mieux même. Elle attend la solution des affaires d'Orient avec un calme parfait.

Quant à moi, j'ai fini par ne plus m'en occuper : ce ne serait pas de même si je jouais à la Bourse.

Notre gouvernement me semble mettre une grande prudence dans ce grand prologue : cela veut-il dire qu'il nous en tirera bien ? Je ne sais, car je ne me fie pas plus au gouvernement français qu'au gouvernement anglais, dans cette occurrence, d'où peut sortir un bouleversement général. Au reste, je dis depuis le commencement, que « aujourd'hui les prophètes ont la gueule morte. » Souffrez donc que je me taise sur ce sujet.

DE BÉRANGEJR. 251

Je viens de passer dix-huit jours au logis. En rentrant un soir, je me suis donné ce qu'on appelle le coup de fouet. Je n'ai d'abord pas pris de précautions; puis il m'a fallu recourir à un médecin qui a fait des entorses et coups de fouet sa spécialité. Je suis guéri et n'ai plus que quelques jours à passer au coin du feu. Savez-vous que j'ai des connaissances qui y ont été retenues des trois, quatre, six mois pour pareil accident !

Lamartine va très-bien dans ce moment. 11 n'en est peutêtre pas tout à fait de même de ses affaires qui s'embrouillent toujours. Toutefois il est moins tourmenté à cette heure.

Les vers de Hugo font un grand bruit ici; ce qu'on m'en a répété me fait croire que son admirable talent s'est encore agrandi. Mais je suis loin d'avoir tout entendu.

Lamennais est fort malade de la goutte 1 en ce moment. Je ne puis l'aller voir et en suis désolé; il est toujours occupé de sa traduction de Dante.

Quant à moi, je suis un vase complètement vide. Il ne sort plus rien de moi. Voilà plus de deux ans que cela dure. Je ne m'en attriste pas le moins du monde.

À MESDEMOISELLES

26 janvier 18$4.

Vous me souhaitez beaucoup de bonheur pour l'année qui commence, mes chères amies, et vous m'en procurez un grand en m'annonçant que les misères de cette époque ne vous atteindront pas. Je redoutais pour vous ces mois de cherté qui pèsent si rudement sur grand nombre de nos provinces, même sur Paris, malgré les préférences du pouvoir

1 C'était le commencement de la maladie qui devait emporter l'illustre auteur des Paroles d'un croyant.

pour notre grande ville. Il n'y a que l'or de bon marché ici. Ce qui ne veut pourtant pas dire que tout le monde en ait.

Ma santé est bonne, et tout le monde m'en félicite au point de me faire peur; car, comme pour avoir un peu d'aisance, je mange mes fonds avec mon revenu, ainsi que le bonhomme, je tremble d'aller trop longtemps et trop loin, au delà de mes ressources.

J'ai conservé tous mes vieux amis (il y en a de cinquantehuit ans de date), et Lamennais est toujours à Paris, travaillant à une traduction de Dante. Mais il n'habite plus Beaujon. Il s'est exilé au Marais1, près du Temple. C'est un peu loin; mais, en santé, il vient assez souvent dîner avec nous. Malheureusement, depuis quinze jours, il a la goutte qui le tient à l'estomac, ce qui m'inquiète fort, d'autant qu'ayant été atteint de ce qu'on appelle le coup de fouet, il ne m'est pas possible de quitter ma chambre depuis trois semaines. Je suis bien impatient d'aller m'assurer par moi-même de l'état du malade, qui, je l'espère, se tirera bien de cette crise.

Je vous félicite de conserver votre frère auprès de vous, et j'admire à quel point il aime la retraite. Il doit sorlir quelque chose de bon de la sienne. Hélas ! moi aussi je voudrais pouvoir vivre loin du monde; mais le sort en a décidé autrement. Le nombre des importuns semble s'accroître au lieu de diminuer, comme je l'espérais, et tout mon temps se perd en courses et en bavardages. •

Trélat a encore éprouvé un accident. Il a repris voiture depuis son mariage. Or un obligeant, pour lui éviter de fermer sa portière, la lui a poussée de façon à lui écraser la main. Il a eu deux doigts de broyés. Il en souffre encore beaucoup. Je le vois rarement; car il y a bien loin de l'Arc de Triomphe à la Salpétrière.

1 Rue du Grand-Qiantier, n° 12, où il est mort, Lamennais avait pris le lit le 16 janvier.

DE BÉUANGEK. 253

J'allais oublier d e vous parler de vers, depuis que je n'en fais plus, et absolument plus (voilà trois ans de cela), je pense qu'il en est ainsi pour tout le monde. Vous pensez autrement. Où donc en êtes-vous de vos productions? Vous me direz cela dans votre prochaine lettre.

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