‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 109 sur 162 · A MONSIEUR ANTIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ANTIER

27 février 1854.

Merci de la triste nouvelle.

rence. Bérangerdut sourire. Quant à Lamennais, sa mort énergique est l'une des plus mémorables que Ton ait à raconter. Voici comment il expira sa vie ardente.

« Le dimanche 26 février 1854, Joseph Montanelli et Armand Lévy, qui avaient passé la nuit chez M. Lamennais, et Henri Martin qui était venu le matin de bonne heure, se trouvaient tous les trois dans la chambre, près du salon, quand, sur les une heure et demie de l'après-midi, Auguste Barbet, sortant de la chambre du malade, les appela et les y fit rentrer avant lui.

« M. Lamennais, préoccupé des tentatives qui avaient été faites durant sa maladie pour l'amener à rétractation, et craignant qu'on n'exerçât une pression sur sa légataire universelle, en éveillant des scrupules de conscience de nature à empêcher l'exécution de sa volonté, avait voulu écrire quelques lignes à la suite de son testament. Ne l'ayant pu, il les dicta. Henri Martin les lui relut. Il dit : « Le commencement est. bien, » indiqua une correction de style dans le milieu, puis approuva le tout. Henri Martin les recopia, les lui relut, et il persista. Sur la demande que lui firent Auguste Barbît et Henri Martin, s'il voulait qu'on appelât un ofticier public pour donner à cette disposition une forme authentique, M. Lamennais dit que c'était inutile, que pour sa nièce une obligation, m^rne purement morale, suffisait. Il prit sa plume, se souleva, pria Henri Martin de tenir le carton, et signa. En entrant dans la chambre, Auguste Barbet s'était placé debout au pied du lit, Henri Martin s'était assis à la tête, Armand Lévy à côté d'Henri Martin, près de la porte du salon ouverte, et derrière Armand Lévy, Joseph Montanelli, de façon à ne point voiler la lumière de la croisée unique qui éclairait la chambre et l'alcôve.

« Nous retournâmes tous les quatre dans la chambre du fond, afin que le malade pût reposer un peu. Vers les trois heures, le docteur Jallat nous dit qu'il trouvait M. Lamennais très-mal. Aussitôt Auguste Barbet envoya chercher la nièce de M. Lamennais à l'Abbaye-aux-Bois par M. de Coux. Nous entrâmes dans la chambre du malade : la respiration était difficile. Nous étions depuis quelques instants agenouillés près de son lit, quand tout à coup attachant sur nous un regard fixe et long, et pressant les mains aux deux plus proches, il dit : Ce sontles bonsmoments. L'un de nous lui dit : «Nous serons toujours unis avec vous. » 11 répondit, en faisant un signe de la tête : Cest bien, nous nous retrouver... David (d'Angers) arriva et resta quelques instants. Puis survint Carnot, qui avait passé toute la nuit précédente chez M. Lamennais, et presque en même temps la nièce du malade.

« Sa première parole fut : « Fély, veux-tu un prêtre? Tu veux un prêtre, n'est-ce pas? » Lamennais répondit : Non. La nièce reprit : « Je t'en supplie! » Mais il dit, d'une voix plus forte : Non, non, non ; qu'on me laisse en paix! Un peu après, la nièce s'étant approchée du lit et ayant dit : « N'avez-vous besoin de rien? » il dit d'un ton mécontent : Je n'ai besoin de rien du tout : qu'on me laisse en paix ! Ayant dit : Madame ! la nièce crut qu'on l'appelait: il dit : Non.

A-t-on écrit à Blaize?

Il faudrait, il me semble, le prévenir. Sa nièce est-elle là? Il la faut appeler.

Je suis toujours souffrant de la tète. Au reste tout regarde

Sur sa demande si c'est la garde qu'il voulait, il dit : Oui. Henri Martin et Canot rentrèrent dans le cabinet de travail. Quand vint madame de Grandville, elle s'approcha du lit et dit : «Je suis Antoinette; me reconnaissez -vous ? > Il dit : Parfaitement ; je suis bien aise de vous voir... )lais j'ai affaire avec mes amis. La nièce et son amie ayant promis de ne plus faire de tentatives, elles restèrent au bout du canapé à prier. M- Lamennais se sentait mourir; il dit à l'un de nous : Ce sera pour cette nuit ou la prochaine.

* A cinq heures moins un quart, Armand Lévy étant près du lit, Lamennais lui dit : // faudrait aller trouver .V. Emile Forgues, rue de Tournon, 2, pour lui dire de venir me voir demain matin ou plutôt ce soir. Armand Lévy répéta cette parole à Auguste Barbet, et Carnot partit pour la rue de Tournon avec Henri M.irtin. et revint avec Émi'.e Forgues sur les cinq heures et demie. Auguste Barbet ayant préveuu le malade de l'arrivée de M. Forgues, celui-ci entra, se pencha près du malade; M. Lamennais lui parla de la publication de ses œuvres, dont il le cliargeait par ses testament et codicille, et dit entre autres choses : Soyez ferme ! on essayera de vous circonvenir; publiez- tout, sans changer ni retrancher ! Forgues dit : «Vos volontés seront exécutées complètement, sans qu'il y soit changé un point ou une virgule, je vous le jure ! » Alors, se retournant vers nous, et rentrant dans le cabinet de travail de M. Lamennais, près la cheminée, Forgues répéta : « M. Lamennais m'a dit : « Soyez ferme! on essayera de vous circonvenir, i Je l'ai juré, je publierai tout ce que je trouverai. » « Dans b soirée. Armand Lévy s'approcha de la nièce de M. de Lamennais et de madame de Grandville qui étaient au salon. Elles lui dirent : « 11 est bien triste de voir mourir et mourir comme cela. Car. enfin, ajouta la nièce, c'est :ui qui m'a faite chrétienne. j> Armand Lévy répondit: «La chose première, c'est que la volonté du mourant soit respectée. • La nièce dit : « C'est vrai, et sa volonté est malheureusement trop évidente. • H ajouta : « Si M. Lamennais eût voulu un prêtre, nous eussions été le chercher aussi vite que nous avons couru chez M. Forgues. » La nièce paraissait touchée de l'empressement qu avait mis M. Barbet à la faire prévenir, et elle le disait. Cette conversation fat répétée à l'instant aux personnes qui étaient dans l'autre pièce.

« La lucidité de M. Lamennais fut parfaite toute cette journée du dimanche. Sa main conserva longtemps de la force. A dix heures du soir, il buvait avec une cuiller, sans renverser, s 'impatientant si on voulait soutenir sa main. Le docteur Jallat qui, le matin, était venu sur les huit heures et demie et était reparti, revint sur les deux heures et resta jusqu'au soir. La garde-malade, qui veilla M. Lamennais depuis le jeudi 23 février jusqua la fin, l'autre garde étant 'onibée malade, est madame Valleton: elle ne le quitta j as. Tout le dimanche scir, chaque personne qui se présentait put entrer; il entra même une personne qui n'avait jamais vu M. Lamennais. Entre autres personnes qui vinrent ce soir-là étaient M.Benoit-Chanipv, l'un des exécuteurs testamentaires, le nonce polonais i'arrouski, le général Ulloa. Carnot revint le soir, ainsi que Henri Martin et Jean Beynaud. Ce qui s'était passé en leur absence leur fut redit textuellement alors ; ils partirent à dix heures du soir tous les trois, et, en même temps qu'eux, Ar-

HE BÉRANGER. 25g

maintenant la famille. Engage M. Barbet à laisser la conduite de tout à la sœur de Blaize.

Madame Iémeniz m'a écrit pour avoir un rendez-vous : je présume qu'elle veut ravoir ses lettres. J'en ai parlé ce m a t i n à M . Ba r b e t ; i 1 es t d ' a vi s , co m m e m 0 i , q u ' i 1 f a u d r a i t r a vo i r les quatre ou cinq volumes de lettres qu'elle a de Lamennais en échange de celles qu'elle a écrites à celui-ci. M"* a refusé de rendre à Lamennais les lettres que celui-ci lui a demandées.

Je voudrais bien causer avec Blaize sur la partie dont il est chargé par le testateur.

Page 1