A MONSIEUR LEFRANÇOIS
. 19 avril 1854.
Voilà deux mois, mon cher Auguste, que j'aurais dû répondre à votre lettre, ne l'eussé-je fait que pour vous engager à m'écrire un peu plus souvent. Mais je deviens paresseux comme vous; seulement je suis moins inexcusable, vu mon âge. Toutefois n'allez pas croire que j'ai mis tout ce temps à lire les deux morceaux d'histoire3 que vous m'avez envoyés. Si j'avais su où adresser mes remercîments à M. Corne, que j'estimais déjà beaucoup, mais que je n'ai pas l'avantage de connaître personnellement, je l'aurais fait il y a longtemps.
1 Parent de Manuel et de Fortoul.
2 M. Valerio revenait d'Autriche et de Hongrie avec de grands cartons pleins de très-belles aquarelles, prises en tout lieu, et formant un fort intéressant musée d'ethnographie pittoresque. Le public a pu en voir au salon de peinture divers échantillons ; et le peintre a gravé lui-même une partie de son œuvre.
5 Richelieu et Mazarin, publiés dans la Bibliothèque des Chemins de fer, par M. Hyacinthe Corne, ancien député sous Louis-Philippe, procureur général à Douai, puis à Paris, et représentant du peuple sous la République.
Je n'ai pas eu le même empressement, parce qu'en vous disant tout le bien que je pense de l'entreprise littéraire de M. Corne et tout ce que j'ai trouvé de remarquable, comme pensée et comme style, dans ces deux morceaux biographiques, rien ne m'assure qu'un paresseux de votre trempe, qui m'écrit une lettre en un an, transmettra mes remercîmcnts et mes éloges à son compatriote, malgré tout le bien que vous m'en dites. Ajoutez que depuis quelque temps j'ai été accablé d'affaires et d'embarras.
Avez-vous su que dans mes courses j'ai attrapé ce qu'on appelle le coup de fouet? De plus j'ai été tristement occupé des affaires de Manuel, tombé dans de grands embarras à force de générosité et de manque de résolution, pour trancher dans le vif. Bien d'autres affaires m'ont préoccupé : c'est assez de soixante-quatorze ans quand on doit finir ainsi; et, bien qu'il me reste assez de gaieté pour rire de toutes les sottises que je vois faire, je me porte assez bien, Judith aussi ; mais il est bien imprudent de pousser la course plus loin.
La mort de Lamennais m'a bien préoccupé, ma jambe malade m'a empêché de le voir dans ses derniers moments, mais j'ai accompagné ses restes en voiture et j'ai le retentissement des affaires qu'il laisse.
S'il n'est pas mort en chrétien, c'est qu'il ne l'a pas voulu; car, bien qu'on ait dit, l'on a obéi à toutes ses volontés, la lucidité de son esprit ne l'a pas abandonné, et personne n'eût pensé à lui désobéir. Jamais homme ne s'est vu mieux mourir jusqu'au dernier moment et ne s'en est montré plus satisfait, au dire des amis dévoues qui l'ont veillé jusqu'au dernier soupir. Quel Breton ! Sa nièce, qui est sa légataire universelle, femme très-dévote, n'a rien pu gagner sur lui. Il l'a fait, m'a-t-on dit, mettre à la porte quelques heures avant sa mort, parce qu'elle appelait un prêtre,
qu'on eût été chercher s'il y eut consenti. Quel temps singulier où, en débutant par ['Indifférence en matière de religion, on peut arriver à finir ainsi ! En dépit de messieurs du clergé, tenez-vous-en à l'Evangile, mon cher ami : il vaut mieux que Voltaire et tous les Pères de l'Église.
Cela me ramène à Richelieu et à Mazarin, dont vous voudrez bien remercier l'auteur de ma part, et l'engager à continuer son œuvre, auquel je souhaite le succès qu'il mérite1.
CCXXX1X
A MADAME Y A LC H ÈRE
16 mai ISoi.
Ma pauvre amie, vous êtes une femme de grand cœur, et, de plus, vous avez un talent réel, mais vous n'avez su tirer parti d'aucun de ces avantages. Vous avez connu madame Récamier et M. de Chateaubriand, vous avez rencontré chez moi Lamennais, qui vous a invitée à l'aller voir, vous êtes en bonnes relations avec l'archevêque de Paris, vous êtes liée avec madame Valmore, et, au lieu de profiter de toutes ces bonnes connaissances pour vous faire ouvrir les portes des journaux, des théâtres et des éditeurs, vous vous cachez obstinément dans un coin à la campagne où vous regardez l'herbe pousser. Je conçois votre goût, et j'avouerai même que je le partage; mais, quand on veut se faire un chemin dans la carrière des lettres, il faut voir le monde, et non s'abandonner à son penchant pour la solitude.
Ce qui vous a toujours manqué, c'est de faire une chose raisonnable quand cette chose n'entrait pas dans vos goûts. Aous croyez donc que ceux qui parviennent n'ont pas eu de difficultés à vaincre, de défaites à essuyer, d'ennuis à braver?
1 Lettre communiquée par M. Corne.
On n'obtient pas tout avec rien, surtout par le temps qui court. Je vous le répète, c'est le temps des prises de possession; il faut marcher à la brèche, y grimper, renverser ceux qui vous font obstacle et y déployer votre drapeau. Je sais, pauvre femme, que ce que je vous conseille est difficile; votre nature, trop défiante d'elle-même, n'a pas l'énergie qu'il faut pour vous faire arriver; puissent les bons conseils vous aider à obtenir ce résultat ! Je vous engagerais à vivre modestement comme vous le faites dans votre campagne, si je ne vous reconnaissais un talent qui, bien dirigé, vous ferait certainement un nom honorable dans les lettres. Je viens de lire votre comédie des Bas-bleus. Il s'y trouve des choses excellentes, de l'esprit d'observation, un bon jugement, de charmants vers, et nous disions avec Antier, ces jours-ci, que vous aviez tout ce qu'il faut pour faire une œuvre remarquable en ce genre. Cependant, faite comme elle est, votre pièce ne pourrait marcher. Le fonds du sujet est heureux, quoique peut-être d'une hardiesse qui, au jour bienheureux de la représentation, vous attirerait bon nombre d'ennemis en jupons. Mais l'intérêt dramatique n'y est pas assez développé. Vous oubliez trop qu'il faut aujourd'hui au théâtre force bruit, force mouvement, des enlèvements, des bouquets empoisonnés, des surprises, et, enfin, tous les effets des mélodrames, voire même dans la comédie de mœurs.
Vos caractères ne m'ont pas paru mal dessinés, sauf toutefois celui de la jeune amoureuse, trop rapidement bâclé. Il y a aussi beaucoup de détails inutiles, des domestiques qui entrent on ne sait trop pourquoi, des lettres dont le public se passerait fort bien, enfin cinq actes qu'il faudrait, selon moi, réduire à trois. Hélas ! vous êtes mère, et c'est triste de sacrifier deux de ses enfants à la prospérité des trois autres. Médée a fait mieux que vous, et il ne lui en resta aucun pour la consoler. Au reste un auteur dramatique vous donnerait
de meilleurs avis que moi, qui n'ai pas un goût bien vif pour le genre moderne. Si aujourd'hui Molière inconnu venait offrir au Théâtre-Français le Misanthrope, son chef-d'œuvre, il serait impitoyablement refusé : voilà ma conviction. Il ne faut plus des idées, de l'observation, de la philosophie pour fairedes pièces, il faut des événements et de l'action. Fissiezvous des vers comme Boileau, ils ne l'emporteront pas sur le besoin des émotions. Tout cela n'est pas consolant, je le sais, et je voudrais pouvoir vous enseigner la bonne voie à suivre; mais mes vieilles idées ne sont pas d'accord avec les idées du jour, et, en vous indiquant mon chemin, j'ai peur de vous éloigner de voire but. Travaillez pourtant avec courage; il y a en vous quelque chose. Tâchez que ce quelque chose fasse un jour du bruit dans le monde. Je vous crois un peu paresseuse : c'est le défaut des rêveurs. Votre donneur de conseils, qui n'a su de sa vie qu'aligner quelques rimes, a été et est fort paresseux aussi et n'a guère le droit de morigéner les autres, mais c'est grâce à ces quelques rimes qu'il a aujourd'hui un morceau de pain sur la planche.
En voici bien assez de bavardages pour un jour; encore si je pouvais vous être bon à quelque chose ! Adieu, chère enfant, je vous serre la main et Judith vous embrasse.
A LA HÊME
Vous élevez mal votre lils : vous le dorlotez comme une fille, vous lui mettez des gants jaunes, vous l'habituez à la paresse, toutes choses mauvaises pour un garçon né sans fortune; et encore se souviendra-t-il de vos bontés, en sera-t-il reconnaissant? Vous viendra-t-il en aide le jour où vous vous serez ruinée pour lui faire une vie heureuse? Prenez garde,
DR BÉR ANGEIt. 267
pauvre mère, ne vous fourvoyez pas par trop de faiblesse. Faites-lui apprendre un état; il est jeune, il a de la santé : qu'il travaille, qu'il se fasse homme, homme de cœur s'il se peut. Ne le jetez pas dans la littérature : on y mange tout quand on y gagne quelque chose, et, la plupart du temps, on n'y gagne rien; il y a des exceptions, c'est vrai, mais elles sont rares. Que ne faites-vous de Georges un commerçant ! Le commerce est aujourd'hui le meilleur moyen de tirer son épingle du jeu; il ne l'aime pas, m'avez-vous dit, tenez-lui fermée votre bourse, et il faudra bien qu'il cherche les moyens de remplir la sienne. Amenez-le-moi un matin : j'ai besoin de le mieux connaître pour vous donner un bon avis.
Je vous félicite d'avoir trouvé bon gîte et bonne compagnie à la campagne. Je suis si vieux et si souffrant, qu'il m'est difficile de rompre mes habitudes, même pour quelques jours. Judith ne marche pas du tout ; c'est toute une histoire pour elle que de prendre un fiacre et d'aller à Passy voir de vieilles amies. Vous me demandez dans quelle tragédie je préfère Rachel? Elle est admirable dans toutes, elle est sublime dans Polyeucte. Du reste, j'avoue à ma honte que je ne l'ai vue que cinq fois. Vous me paraissez fort affectée de ce que vous ont dit les médecins : ne vous en rapportez pas trop à eux, ils font souvent plus de bruit que de besogne. Ne vous droguez pas, faites de l'exercice, et j'espère qu'avec ce beau temps vous vous trouverez mieux.
A LA MÊME
Si je tenais le monde dans ma main comme l'apôtre Jean Journet, je le pétrirais de telle sorte, qu'il en sortirait des choses superbes. Les femmes auraient un sort plus heureux.
C'est vous dire que je partage votre opinion sur la part trop étroite qui leur a été faite dans nos sociétés modernes ; non pas que je veuille plus que vous la réhabilitation de la chair. Je laisse à mesdames les saint-simoniennes le soin de planter elles-mêmes ce nouvel arbre de liberté. Bon Dieu! que de fruits il produirait! Je voudrais que celles qui sont nées sans fortune ou celles qui ont perdu la leur par des raisons indépendantes de leur conduite^ pussent gagner honorablement leur vie par un travail bien rétribué. Je voudrais aussi que les enfants fussent mieux élevés, et qu'on leur apprît à tous, riches comme pauvres, un état manuel qui, au jour des revers, leur servît à devenir des hommes utiles. Au lieu de cela, on les habitue au luxe et à la mollesse; et, quand le malheur arrive, ils deviennent des fainéants presque toujours, et des intrigants quelquefois.
Ce sont bien les B*** que j'ai connus qui habitent Champigny, et je vous félicite d'être en bonnes relations avec cette famille. Elle a été bonne et serviable, et si B*** ne s'était fourré dans la tête je ne sais quelle idée folle de se faire nommer député, nous serions encore en bonne intelligence; mais je ne croyais pas M. B*** propre à remplir cette mission, et je n'ai pas voulu l'appuyer.
Madame B*** a-t-elle toujours de belles épaules? La petite Marie promettait d'être une charmante femme. En somme vous avez raison de les voir : ce sont d'excellentes gens; et, si je n'étais pas si ennemi du dérangement, je les retrouverais chez vous avec plaisir.
On m'a dit que B*** venait de gagner un million dans l'affaire des terrains du Diorama. Je le désire pour lui, qui aime les voitures et les châteaux.