MONSIEUR D 0 L L E Z
20 janvier 185G
Mon cher monsieur, une pauvre jeune personne s'est adressée à moi y se disant fille d'un homme attaché à votre maison. Il s'agissait pour elle de retourner au plus vite à Cambrai auprès de son père. J'hésitais à lui en fournir les moyens; mais, hier samedi, elle m'a apporté une leltre du père (que je joins ici), et, touché de sa position malheureuse
1 L'année suivante, le bruit s'étant répandu que Béranger était pensionné en secret par la cour, M. Perrotin a répondu par cette lettre sans réplique :
« Monsieur le rédacteur en chef1,
« Un de ces journaux étrangers5 qui remplissent leurs colonnes de toutes sortes de bruil s ramassés on ne sait où, accablait, dans son numéro du lundi 5 janvier 1857, notre poëte Béranger en lui reprochant une pension qu'il aurait acceptée d'un auguste personnage, sans en dire un mot à personne, et comme s'il dissimulait une mauvaise action.
« Mon nom n'aurait pas été prononcé dans ces lignes misérables et tout à fait indignes de la presse qui se respecte que j'aurais encore le droit d'y répondre au nom même de Béranger. S'il n'a jamais répondu à aucune espèce de calomnie, il ne peut pas empêcher ses amis d'y répondre en son nom.
« Voici tout simplement le fait d'où cette grosse rumeur est sortie.
« L'an passé, Sa Majesté l'Impératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger, me fit proposer par une personne de sa confiance (le secrétaire de ses commandements), sous la promesse du secret le plus strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le chiffre, et que j'offrirais, en
1 Du Siècle.
° Le Journal de Bruxelles.
DE RÉRANGER. 209
et pour la sauver des iuconvénienls d'un plus long séjour à Paris où elle manquait d'ouvrage, je lui ai fourni ce qui lui était nécessaire pour regagner votre ville. Elle m'a dit qu'elle y arriverait aujourd'hui même. Je vous écris cela, cher monsieur, pour que vous me donniez l'assurance que cette malheureuse est en effet retournée auprès de son père. C'est le prix que j'espère du peu que j'ai fait pour elle. Mais je profite de l'occasion pour me rappeler à votre souvenir ainsi qu'à celui de nos bons parents.
Faites mes amitiés bien tendres, je vous prie, cher monsieur, à Forget et à sa femme ainsi qu'à la vôtre et à M. et madame Taffin. Ma santé n'est pas très-bonne depuis cinq ou six mois. Je cours toujours, mais souvent les jambes me manquent . Toutefois je crois qu'il n'y a rien de grave encore dans tout cela. Je souhaite que vous soyez tous en bonne santé et que vous n'oubliiez pas trop votre vieux cousin qui pense souvent à vous1.
mon nom, à Béranger lui-même. Certes, la proposition était digne d'un noble cœur, mais, pour ma part, je n'avais pas le droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droit-là, et, quand feus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en disant qu'il n'eût pas compris que j'eusse agi autrement. Il fit plus : il m'écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'àme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu'il n'avait jamais eu moins besoin d une fortune plus grande et que sa reconnaissance était d'autant plus entière, qu'il n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'honorer.
« Voil'a, monsieur, mot pour mot, tout ce qui a été fait, tout ce qui a été dit, et vous partagerez, comme moi, l'indignation que nous fait éprouver le censeur anonyme, lorsqu'en tutoyant Béranger il lui reproche d'avoir tendu la main à V aumône et qu'il complète son mensonge en lui disant : Sois cousu d'or!
« J'ai pensé qu'il était de notre honneur a tous de relever comme il convient ces perûdies, et que vous seriez content d'honorer, cette fois encore, un homme dont le désintéressement n'a jamais été égalé que par sa charité.
« Agréez, cependant, les meilleures déférences de votre tout dévoué serviteur,
« Perrotin, « Éditeur des Chansons de Béranger. »
« Paris, 1 î, janvier 1857. »
1 Lettre communiquée par M. Lefèvre (Jean-Paul Faber) de Cambrai.