‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 149 sur 162 · A M. TROUSSEAU · texte numérisé non relu

A M. TROUSSEAU

Dimanche, à cinq heures du matin.

Mon cher Trousseau, je viens de passer la plus horrible nuit possibl1.

Si vous pouvez me donner un moment, venez en grâce.

1 Le mot possible n'est pas achevé.

DE BÉRANGEK.

Le plus éloquent des commentaires que Ton puisse joindre à ces lettres, c'est un extrait du travail médical qu'a publié, peu de temps après lamortdeBéranger(dans l'Union médicale duoO juillet 1857), M. Ch. Bernard, l'un des médecins qui ont vu s'affaiblir et s'éteindre la noble vie de Béranger. C'est en lisant l'histoire de la douloureuse maladie qui affligea ses dernières années que l'on admire le plus le courage de cette bienfaisance qui, dans les souffrances les plus pénibles, et jusqu'au bout, sut consoler sans relâche, aider et secourir les hommes.

« Faible et mal portant pendant sa jeunesse, Béranger a donné des inquiétudes jusqu'à un âge un peu avancé. Il a été toute sa vie, mais surtout de vingt à quarante ans, très-sujet h de violentes migraines. Fréquemment atteint de rhumes, sa poitrine, à plusieurs reprises, parut attaquée. Mais, en fait de maladies graves, il n'en a eu que deux, l'une en 1825, et l'autre en 1851. La première fut une pneumonie, pour laquelle son ami Antoine Dubois le fit entrer à sa maison de santé. La deuxième maladie grave est une congestion cérébrale dont il fut atteint en 1851, et dont il fut traité par M. Chomel et par moi.

« Depuis cette dernière affection, la santé de Béranger parut moins bonne; mais jusqu'au printemps de 1855 on pouvait encore rencontrer souvent Béranger traversant Paris, d'un pas ferme, au milieu des jours les plus chauds. Il rentrait chez lui après avoir fait trois et quatre lieues sans éprouver une fatigue notable. Pendant l'été de 1855, il continua ses courses, mais en souffrant plus de la chaleur et de la fatigue; il dut se restreindre.

« Évidemment, depuis plusieurs mois, la constitution robuste de Béranger avait subi une atteinte profonde, quand, à l'automne, au mois de septembre 1855, il fut pris d'une épistaxis effroyable qui commença vers sept heures du soir, et que M. Ségalas arrêta à grand'peine vers minuit. Cette première hémorrhagie, qui produisit une prostration assez grande, fut suivie de plusieurs autres pertes

de sang, qui finirent par jeter le malade dans une faiblesse et une anémie très-prononcées.

« Pendant l'hiver de 1855 à 1856, outre la faiblesse et quelques phénomènes nerveux, il se manifesta une dyspnée que nous fûmes disposé à rapporter à l'anémie. Mais, ce phénomène persistant et s'accompagnant de quelques autres symptômes dont nous allons parler, nous songeâmes à l'existence d'une affection organique du cœur.

«Priant alors M. Trousseau de vouloir bien nous aider de ses lumières et de ses conseils, nous procédâmes l'un et l'autre à un examen approfondi et minutieux, dont voici le résumé succinct :

« Le pouls est égal, régulier, mais fort, résistant, vibrant et bondissant. La matilé précordiale est augmentée d'étendue et indique un certain degré d'hypertrophie. On perçoit un bruit de souffle au second temps, qui a son maximum d'intensité à la base du cœur, souffle assez doux. Les autres organes sont intacts; il n'y a pas de signe de bronchite. Le foie n'a pas sensiblement augmenté de volume. Nous n'osâmes pas, dans la crainte d'effrayer notre malade, examiner s'il existait de l'œdème aux extrémités inférieures. Dans tous les cas, l'anasarque, s'il y en avait, était bien légère. Béranger nous apprit en outre que, tout en ayant toujours été excellent marcheur, il avait depuis longtemps l'haleine courte quand il montait un escalier, et deux étages à gravir le fatiguaient plus qu'un quart de lieue à faire.

« De l'ensemble des phénomènes, nous conclûmes à l'existence d'une hypertrophie du cœur et d'une insuffisance de valvules aortiques.

« Depuis ce moment, la maladie n'a cessé de faire des progrès.

« De tous les phénomènes du mal, le plus remarquable, le plus pénible pour le malade, celui dont il ne cessait de se plaindre, celui à propos duquel il a longtemps, toujours même prétendu que les médecins se trompaient, était une sensation de vacuité à la région épigastrique. Cette sensation morbide, qui devait évidemment être rapportée à l'affection cardiaque, paraissait au malade avoir son siège dans l'estomac et provenir d'une digestion trop rapide : il fondait son hypothèse sur le besoin qu'il éprouvait alors de manger.

« Bientôt, vers la fin de l'année 1856, les nuits commencèrent à devenir mauvaises, agitées, et sans beaucoup de sommeil.

DE BÉRANGKP..

« Pendant les premiers mois de 1857, la maladie fit des progrès plus rapides; l'anasarque, peu marquée jusque-là, se montra d'une manière bien manifeste.

« Au commencement d'avril 1857, Béranger était déjà bien changé, bien affaibli, quand il eut la douleur de perdre sa vieille el digne compagne. Il répétait souvent qu'il lui survivrait peu. A partir du 15 mai, les nuits deviennent détestables, elles n'ont cessé d'empirer; la journée, après midi ou une heure, était relativement bonne et tranquille. Souvent Béranger descendait, faisait encore, en avril et au commencement de mai, une petite promeT nade au jardin de la maison, et y passait quelques heures à causer avec ses amis; puis, s'arrêtant à chaque étage, il remontait dans sa chambre.

« Le soir se passait encore en d'assez tranquilles causeries.

« Il se couchait vers dix heures, et, à minuit ou une heure, il était réveillé par une agitation et une angoisse extrêmes qui ne lui permettaient pas de reposer jusqu'au matin, et le forçaient à changer continuellement de position.

« Dans les derniers mois, l'agitation et les souffrances de la nuit occasionnaient souvent des troubles cérébraux plus ou moins marqués ; le plus habituellement ils consistaient en des hallucinations qui étaient la continuation des rêves de la nuit, et, le matin, le malade restait engourdi et sous le coup des cauchemars de la nuit.

« A mesure que le temps s'écoulait, les souffrances augmentaient et se prolongeaient ; elles atteignirent leur maximum d'intensité pendant les jours et les nuits des 26, 27, 28 et 29 juin, où le thermomètre s'éleva au dessus de 50 degrés. Dès le 27, l'intelligence, à laquelle la maladie avait déjà porté quelques atteintes, parut fortement affectée; il y eut des alternatives d'excitation et d'abattement. Un délire passager survint, délire qui se reproduisit de temps en temps, mais qui ne fut jamais constant.

« Le trouble des facultés intellectuelles consistait en une perte de mémoire des faits et des choses actuels poussée de plus en plus loin. Avec les personnes dont il avait l'habitude et qu'il voyait chaque jour, son esprit paraissait obscur; il parlait tout seul, et semblait continuer, éveillé, un rêve qui l'avait vivement impressionné . lorsqu'au contraire il se trouvait vis-à-vis d'un homme qui lui rappelait les époques antérieures de sa vie, il sem-

blait que le voile qui obscurcissait son intelligence se dissipât peu à peu. Plusieurs fois nous fûmes témoins de ce fait remarquable. Un jour surtout il nous frappa vivement.

« C'était le 1er juillet : depuis plusieurs jours l'état était tellement grave, que nous redoutions une fin procbaine. L'intelligence était généralement engourdie ou délirante. Béranger, eoucbé sur le tapis, en proie à une anxiété bien pénible pour ses amis, ne parut pas me connaître: quelques instants après on le releva et on le mit dans son fauteuil, puis on fit entrer M. Thiers. La conversation fut d'abord insignifiante, mais parfaitement lucide de la part du malade. Bientôt elle prit de part et d'autre un ton plus élevé, et fut digne en un mot des deux interlocuteurs.

« Le délire paraissait être la continuation des rêves ou la conséquence d'idées ou de sujets qui avaient fortement et récemment préoccupé le malade. Aussi peut-on dire qu'il portait presque toujours sur des sujets intéressants, qu'il présentait surtout un caractère élevé, et montrait que Béranger, même au milieu des souffrances de la maladie et du trouble de l'intelligence, conservait les idées qu'il avait développées et défendues toute sa vie.

« Le 6 juillet, nous crûmes devoir, M. Trousseau et moi, prier M. Bouillaud, dont le nom fait justement autorité pour les maladies du cœur, de nous assister de ses conseils.

« En voici le résumé : Pouls encore assez fort, égal, régulier et d'une fréquence moyenne (100 pulsations). Matité précordiale peu étendue. Existence de deux bruits de souffle, celui accompagnant le deuxième temps paraissant plus intense que l'autre et présentant son maximum vers la base de l'organe. Tumeur hépatique dépassant les fausses côtes. Anasarque très -considérable des membres inférieurs et du tronc; ascite. Râles sonores et muqueux dans les deux poumons.

« Le diagnostic fut : hypertrophie du cœur, double insuffisance des valvules aortique et initiale, hypertrophie du foie et anasarque consécutive.

« Il se produisit, du 6 juillet au 15, une amélioration relative.

« Le 15 juillet, le temps, qui s'était rafraîchi les jours précédents, redevint tout à coup très-chaud : aussitôt l'état du malade s'en ressentit ; l'oppression et l'agitation augmentèrent rapidement et furent portées au plus haut degré pendant la nuit.

«Le 14 juillet, le râle trachéal commença vers dix heures du malin, s'accompagna d'un coma profond et fit penser que la mort allait arriver en quelques heures. Mais, au milieu de la journée, il se produisit une amélioration inattendue; la connaissance revint le soir et persista plus ou moins jusqu'au dernier moment. Le pouls, du reste, pendant la crise de la matinée, avait faibli, s'était un peu accéléré (120 pulsations), mais avait conservé une certaine ampleur, de la régularité, et n'avait pas offert d'intermittences constantes.

« Le 16 juillet, encore assez tranquille jusqu'à deux heures de l'après-midi, Béranger fut repris, peu de temps après, de la plus vive agitation, et témoigna qu'il éprouvait, du côté du cœur, les plus atroces souffrances. Il se calma enfin et s'éteignit à quatre heures trente -cinq minutes du soir. »

Page 1