XL1I
A MONSIEUR PAUL DOIT EAU
10 août 1849.
Vous avez bien fait, monsieur, de mettre votre nom dans le corps de la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, car voire signature ne me l'eût cerles pas fait deviner, et, après avoir lu votre prose et vos vers, je n'aurais pu vous remercier du plaisir qu'ils m'ont procuré.
Vos couplets sont très-piquants et très-faciles; l'esprit y abonde, et vous me semblez capable, monsieur, de faire un jour bonne guerre aux lâches, aux sots et aux corrompus, sous quelque masque qu'ils se présentent.
Conservez vos honorables sentiments, inculquez-les en bons vers à ceux qui vous entourent et ne désespérez pas de l'avenir.
A la fin du siècle, monsieur, vous aurez sans doute à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. J'espère que vous aurez alors un spectacle moins affligeant que celui qui me fait détourner les yeux; mais, fût-il plus triste encore, monsieur, n'en répétez pas moins les paroles d'espérance que je n'ai cessé de redire depuis Irente-cinq ans : quand Dieu aura besoin de la France, il la réveillera.
iv. 4
Et si mon nom vous revient en mémoire alors, apprenezle à vos enfants. 11 est possible qu'ils vous répondent : En fait de chansonnier nous avons beaucoup mieux, et que ce soit de vous qu'ils entendent parler.
Je le souhaite, je vous assure, et vous prie, monsieur, d'agréer l'expression de mes sentiments distingués1.
* J'étais en rhétorique au lycée Charlemagne, et j'avais osé, sans le connaître, envoyer à Béranger une chanson dont le refrain était :
Quoi quen aient fait messieurs les politiques, Il ne fout pas désespérer de Dieu.
Béranger me répondit sur-le-cl amp, et certes je ne m'attendais pas à tant d'honneur. Je me rappellerai toujours quel saisissement j'éprouvai en lisant son écriture et en voyant son nom au bas de la page. J'étais toute chétive personne, et ne confiais ^uère mes rêves d'avenir qu'aux champs et aux bois. La résolution me vint dès lors de faire ce que je pourrais pour m élever aux travaux de la vie littéraire. Je n'o ai pourtant qu'au bout d une année renvoyer de mes vers à l'homme célèbre qui m'encourageait. Je lui annonçais en même temps que j'allais entrer à l'École normale. «Je suis à présent voisin de cette école, me répondit-il, venez me voir, i J'y allai tout tremblant, et j'y lus si vite à mon aise, que je me pris à pleurer de joie dans la petite chambre du poëte. Quelle reconnaissance lui dois— je pour la bienveillance qu'il me témoigna dès ce jour et pour les conseils de toute espèce qu'il n a cessé de tne donner, avec tant de libéralité, de simplicité et de grâce! Au bout de l'année, il m'invitait à m'asseoira sa table. Quand je quittai l'école en 1852, sans ressource aucune, et ne sachant vraiment si j'aurais le moyen de gagner ma vie, Béranger m'oîfrit, et de quelle manière ! de regarder sa maison comme la mienne et son pain comme le mien. J'ai été assez heureux pour n'avoir pas à recourir à lui, mais je sais, moi aussi, par cette expérience, quel était son cœur et combien sa charité était inépuisable.
De 1852 à 1857 il n'est guère de quinzaine où je n'aie vu Béranger. Je pouvais dune rendre témoignage personnellement dans la grande cause instruite en sa faveur devant la postérité. Je le puis bien mieux encore, à présent qu'il m'a été donné, grâce à la désignation de son exécuteur-testamentaire, de publier ses œuvres posthumes et de recueillir toutes ces lettres, celles qui sont ici imprimées, celles qui ne le sont pas, et, à propos de ces lettres, tant de souvenirs I
J'aurais voulu ne placer dans ce recueil aucune des lettres que je possède pour ma paî t ; mais on m'a dit que je devais indiquer la trace des relations personnelles que j'ai n;es avec Béranger pendant quelques années. J'ai donc inséré à cette place la lettre qu'il écrivait au petit lycéen, et plus loin j'en ai mis trois ou quatre, non sans hésiter longtemps, parce que j'y suis traité avec une excessive bienveillance. Mais c'est mon titre pour ma mission, et je n'ai pas à m'excuser si j en suis fier.
0 Boi-angcr, qu'il m'eut enorgueilli, celui qui m'aurait dit qu'après dix années j';iurais celle charge à remplir, alors que j'allais lire et relire votre première lettre, avec de tels tressaillements de cœur, sous les derniers ombr.iges, sur la dernière herbe verte du coteau de Romainville ! Je vois le sentier, la haie déjà dépouillée par l'automne ; il me semble que ma joie est fraîche encore.
DE BÉKÀNGER.
A MONSIEUR GILHARD
1er septembre 1849.
J'ai promis à Dupont d'aller passer huit jours avec lui , dans les premières semaines de ce mois. Il y a pour moi plaisir et devoir à faire cette petite course, qui me coûte beaucoup, car, plus que jamais, j'ai besoin de rester dans mon coin. Je me suis toujours gêné avec les autres, même chez moi; mais là, du moins, je connais les portes de derrière pour échapper à la contrainte, et puis sont survenues les petites habitudes dont se compose la vie des vieillards. Enfin, j'espère encore pouvoir m'acquitter de la parole donnée, mais ce voyage de Rougeperriers sera mon dernier, sauf accident.
Vous êtes bien heureux, mon cher Gilhard, dans le repos que vous vous êtes fait et que je vous envie. Oh ! que j'échangerais bien aujourd'hui tout le vain bruit qu'a fait mon nom pour une retraite paisible comme la vôtre ! Je ne cesse d'être l'homme d'affaires de tout le monde ; les pauvres de toute sorte s'attaquent à ma maigre bourse, que j'ouvre, dit-on, trop facilement, et je n'ose me déplacer, parce que nous vivons dans un temps où l'on ne sait trop où transporter sa tente. La terre tremble partout, et partout le ciel est orageux; il est sage d'avoir des voisins qui vous affectionnent.
J'ai fait part de vos compliments à Àntier, qui est trèsoccupé avec notre ami Blaize, qu'on laisse au Mont-de-Piété.
Judith vous fait ses amitiés ainsi que Fanny, qui est revenue avec nous après une assez longue absence. Passy (Antoine)1 m'a en effet parlé de votre rencontre et se félicite de vous avoir trouvé dans vos montagnes, d'où il est revenu enchanté. Il ne vit guère qu'à la campagne; à peine arrivé
d'Auvergne, il est reparti pour la Normandie, laissant son frère se débattre contre toutes nos médiocrités intrigantes et contre tous les obstacles financiers de notre malheureuse époque, si pauvre en écus et en hommes.