‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 17 sur 162 · XL1V · texte numérisé non relu

XL1V

A MONSIEUR YOGI" ET

Roueeperriers, 15 septembre 1849.

Voilà deux mois, mon cher Yoguet, que je veux vous remercier de votre bonne et aimable lettre, et que le temps me manque pour le faire. Tout le monde a ses maux et ses contrariétés: mais puis-je me plaindre de la part qui m'est faite, en pensant à vous, qui vivez sous le poids de tant de souffrances et de douloureuses afflictions? Qu'est-ce que l'ennui que me cause mon temps mis au pillage par le premier venu, ou les préoccupations qui m'assiègent en pensant à ceux nue j'essaye en vain de tirer de peine, auprès des épreuves que vous avez à subir? Je viens d'être un peu malade; mon début dans ma soixante-dixième année n'a pas été de bon augure; mais, en vérité, est-ce qu'à l'âge avancé où me voilà, je puis tenir compte de quelques douleurs, lorsque votre force d'aine sait vous mettre au-dessus de tout ce que vous avez à souffrir? Ah ! cher philosophe, Dieu vous a donné en exemple, non au\ Sybarites, mais à ceux qui osent prendre le nom de philosophes et qui, en prose ou en vers, se targuent trop souvent d'un courage dont vous seul offrez la preuve chaque jour. Dans le christianisme, quel saint a subi pareil martyre avec plus de résignation? Et ce cœur, qui a tant de vertu contre le supplice où vous vivez, a encore assez de force pour prodiguer l'amour à vos semblables. Je vous admire et

1 M. llipiolyte Passy, ministre des linances.

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me sens bien petit auprès de vous. Ne me remerciez donc pas de l'intérêt si sincère que je vous porte et que je voudrais vous témoigner plus utilement. Je ne regrette jamais plus d'avoir peu de crédit que lorsque je pense à vous et à votre position. Croyez que, si jamaisune occasion se présentait pour moi de vous assurer un sort plus supportable, j'en serais plus heureux que vous-même1.

Je conçois que l'égoïsme vous révolte, et vous avez bien raison de dire que, si le Christ revenait sur terre, il serait crucifié de nouveau par les charlatans qui en font l'enseigne de leur boutique de foire. Ah ! mon pauvre ami, quel beau livre que l'Évangile ! C'est le plus magnifique poëme qu'il soit possible à l'homme de lire. Aussi est-il le plus simple de tous les poëmes. Lisez-le souvent; ce livre-là a été fait pour vous. Il vous fera pardonner même à ceux qui depuis dix-huit cents ans en ont fait un si détestable usage.

Je veux vous annoncer une nouvelle qui vous réjouira : Lapointe2 s'est enfin remis à son état. Il a reconnu, sans rancune pour les lettres, qu'il fallait mieux gagner son pain en faisant des souliers que d'user les siens à courir après des succès littéraires qui ne pourraient arracher à la misère ni lui ni ceux qu'il a devoir de nourrir. Son bon cœur lui a donné le rare courage de s'arrêter à temps. Que le ciel l'en récompense3!

1 Béranger parvint à obtenir un bureau de tabac pour le père de M. Voguet. - M. Savinien Lapointe, qui était cordonnier.

3 M. Voguet a reçu environ vingt lettres de Béranger, et nous les a toutes remises. Il n'est pas de consolations qu'il n'ait dues, dans sa vie tie souffrances et de tristesse, à la sympathique parole de Béranger. Suétone a dit d Auguste : « Pumillos, atque distorlos, et omnes generis ejusdem, ut ludibria uaturss malique ominis abliorrebat. » Béranger n'avait pas l'âme ouverte à ce mépris des maux qui accablent quelques hommes. Quand, un jour, il eut occasion de voir M. Voguet, et que ses yeux furent frappés du spectacle de sa misère physique, il ne détourna point son regard, il alla à lui et l'embrassa avec une profonde émotion.

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