A M 0 N S 1 E !. H G I L II A R D
27 janvier 1850.
Je vous connais : vous ne voudriez pas donner votre repos pour tous les embarras d'une réputation dont je n'ai que les charges sans en avoir les profils. Vous auriez raison, mon cher ami; à l'âge que vous avez, on a trop d'expérience pour faire pareille folie. Parlez-moi de ceux qui se font un privilège de leur réputation pour arriver à tout. On les appelle des vaniteux; non, ils ne sont que conséquents. C'est d'un sot d'avoir fait du bruit sans l'aimer; d'avoir marché dans le chemin des honneurs pour les repousser; de s'être vendu au public sans en tirer une fortune. Mieux valait rester obscur
et paisible dans son eoin. Voilà près de vingt ans que je me dis cela. Aussi l'envie de rire me prend quand on me félicite du bonheur accordé à ma vieillesse. Ce que j'ai de bonheur, je ne le dois qu'cà mon caractère et à ma santé qui, malgré quelques atteintes, n'est pas aussi mauvaise que celle de beaucoup de gens de mon âge.
Je ne vous parlerai pas de la politique. Je la regarde faire, n'y comprends pas grand'chose, et il me semble vivre dans un temps de brouillard, où l'on ne voit pas à deux pas devant soi, avec la crainte de se jeter ou dans un fossé ou sous les roues d'une voiture; du reste, préparé à tout et plus effrayé pour les autres que pour moi.
Parlez-moi d'un heureux garçon comme Antier: son humeur toujours jeune éloigne de lui toute préoccupation sérieuse et ne lui a jamais permis de penser que le lendemain pùt différer du jour, à moins que le jour ne fût mauvais. Il m'a chargé de ses amitiés pour vous. Judith vous remercie des vœux que vous faites pour elle. Sa santé est excellente. Seulement elle engraisse trop. Fanny vous remercie également. Je crains que l'état de vieille tille ne convienne pas à sa santé. Mais où sont les jeunes gens qui épousent sans dot? Pas plus sans doute en Auvergne qu'à Paris.
Savez-vous que votre pays fait bien ses affaires. Tous les porteurs d'eau vont devenir grands seigneurs. Riom a surtout la chance. Deux ministres, tudieu ! On m'a assuré qu'il y en a un qui ne prend pas la chose au sérieux; c'est M. de l'arrieu : il n'en va pas moins mal pour cela.
lui
A MONSIEUR LLFRAKÇOIS
l'a^sy, 7 février ly5U.
Je vous attendais pour vous remercier de vos offres qui, vous le croyez bien, ne m'ont pas surpris, et que j'accepte-
rais de grand cœur, s'il y avait nécessité. Mais je ne manque pas d'argent; je dirai que j'en ai trop, car les dividendes d'une liquidation m'apportent de petites sommes dont je ne sais que faire. Mais la diminution de mes revenus exige une réforme; j'ai commencé par rompre une réunion qui avait lieu deux fois par mois, et je voudrais quitter notre maison, pour donner une idée juste de ma situation et dépister les quémandeurs qui me harcellent et à qui je ne sais pas résister.
Si la liquidation dont je parle devait se terminer heureusement, j'aurais peu d'inquiétude pour l'avenir. Mais aujourd'hui, rien de certain, et je ne voudrais pas mourir sans assurer le sort de Judith, qui, quoique plus âgée que moi, vivra, je crois, plus longtemps. Vous irez à cent cinq ans, lui dis- je chaque jour en riant. Il y a peut-être du vrai dans la prédiction. Il est donc de nécessité d'assurer les frais d'un si long voyage. Mais voyez qu'en nous resserrant, en donnant moins, je pourrai atteindre le but que je me propose. Gardez donc vos bonnes intentions pour le cas où, en mourant, je laisserais Judith dans l'embarras et où Perrotin ne serait pas là pour pourvoir à ses besoins.
J'ai vu souvent madame N**\
Je ne sais pas si elle pense à retourner bientôt chez elle. J'irai sans doute demain, ou après voir toute cette nichée, qui me paraît fort intéressante, mais où les occupations me paraissent manquer. Voilà tout jeunes gens qui n'ont rien à faire que fumer. Mon cher Auguste, j'en suis venu à prendre la pipe en haine, depuis que j'ai vu les fumeurs s'emparer du pouvoir.
Dieu! quelle ineptie! Il faut être juste pourtant. Thiers, Molé, Montalembert, ne fument pas et valent encore moins.
A îi ON SI EUR JOSEPH R1CCIARDI
10 février 1850.
Il n'y a que cinq joui-, monsieur, que j'ai reçu voire lettre et le volume que vous avez bieu voulu me faire remettre. J'ai lu votre ouvrage1 avec autant d'intérêt que d'empressement. Il vous appartenait de nous donner la narration de tant d'événements, où vous avez eu votre part d'honneur et de danger, dont l'Italie vous tiendra sans doute compte un jour. Heureusement vous l'avez pu faire dans notre langue, car nous autres Français rarement nous savons suffisamment ce qui se passe en dehors de nos irontières, même chez les peuples qui ont le plus notre sympathie. Cela ne nous empêche pas d'en raisonner comme si nous étions sur les lieux. Aussi nous trompons-nous et peut-on souvent nous tromper. Tour cela même, monsieur, me permettrai-je de vous dire que j'aurais désiré que votre histoire fut beaucoup plus complète sur beaucoup de points, et nous fournit par conséquent plus de moyens de rectifier les erreurs que, chez nous, on a dû commettre dans les jugements portés sur les événements qui ont eu lieu dans la Péninsule italique. Tel qu'il est, monsieur, votre volume, écrit en fort bon style, rapide, clair, précis, mérite d'être répandu en France. Aussi je voudrais, ainsi que vous me le demandez, pouvoir aider à lui gagner les voix du journalisme. Mais rappelez-vous, monsieur, que toute ma vie j'ai vécu loin des journaux et de ceux qui les font. Mes rapports au National se réduisaient à l'amitié que j 'ai pour Thomas, qui n'y est plus qu'un membre inutile et presque toujours absent du conseil de ce journal. Je
1 L'Histoire de la Révolution d'Italie (in-l*2, i 8r>0). écrite pour combattre à ia fois la politique pontificale et celle deM^zzini.
vais cependant lui écrire à ce sujet pour lui recommander votre ouvrage de la manière la plus pressante. Quant à Lamennais, il a quitté la Réforme. Si vous ne lui avez pas écrit, je l'engagerai à faire de son côté ce qu'il pourra. Nous ne nous voyons que rarement, car tous deux sommes d'une assez mauvaise santé, et habitons désormais loin l'un de l'autre. Je vis en ermite, monsieur, ne voyant que quelques vieux amis. J'ai donc peu de moyens de vous rendre le service que vous attendez de moi Mais soyez sûr que je saisirai toutes les occasions de parler et de faire parler de votre histoire. Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis naturellement poussé par l'intérêt de la cause italienne et par celui que vous devez vous-même inspirer aux patriotes de tous les pays, ne vous connût-on pas personnellement, ainsi que j'en ai l'avantage.