A MONSIEUR BOULA Y (DE LA MEURT HE
Le pauvre Meunier (Arsène), arrêté le 2 décembre, à cinq heures du matin, remis en liberté le 30, a été réarrêté le c29 janvier, sans aucun nouveau fait à sa charge, ainsi que je m'en suis assuré à la police, lorsque j'ai été le voir au dépôt. Son dossier et son interrogatoire ne laissent craindre aucun fâcheux résultat.
Il paraît qu'il n'a que moi à qui s'adresser, bien que je le connaisse peu. Aussi m'écrit-il aujourd'hui que la commission vient de 1 e faire transférer du fort de Bicêtre à celui d'Ivry, ce qui annonce une condamnation. Croiriez-vous, mon cher monsieur, que c'est sur son journal d'éducation et sur l'activité qu'il a particulièrement déployée à cette époque, que semble se fonder la suspicion dont il est l'objet. Prenez garde à vous, qui avez fait bien plus que lui dans cette patriotique affaire, ainsi qu'il l'a publié dans un certain numéro où j'ai lu alors un article sur vous, qui m'a fait d'autant plus de plaisir qu'il ne contenait que de justes éloges.
Meunier a encore une chance : c'est à la commission de révision. Ne pourriez-vous, mon cher monsieur et ami, servir ce malheureux, que la déportation en Algérie menace, en lui accordant l'appui de votre nom, qui ne peut être que tout-puissant? Un mot de vous au ministre de la guerre sauverait sans doute le pauvre instituteur. J'ai fait l'épreuve depuis deux mois que je ne puis être utile à personne. On m'avait accordé une commutation pour Lachambaudie; et ce fabuliste, d'une santé déplorable, est encore en rade de Brest, à bord du Duguesclin1, ce qui me fait craindre qu'on ne soit
1 Ce vaisseau de ligne s'est perdu, il y a peu de temps, dans le voisinage du port de Brest.
revenu sur la décision à demi favorable qu'on m'avait fait connaître.
C'est le peu de crédit que j'ai sous ce gouvernement qui m'engage à vous supplier de vous employer promptement en faveur de Meunier, qui, si vous pouvez en parler au ministre de la guerre, évitera sans doute la déportation en Afrique.
Je présume trop bien de votre humanité pour vous faire mes excuses de cette démarche; mais je vous prie de me croire comme toujours, monsieur et ami, votre tout dévoué.
A MESDEMOISELLES **'
19 février 1852.
Je suis bien en retard avec vous, mes chères amies; mais, depuis le 2 décembre, j'ai eu peu de temps à moi. Il m'a fallu m'occuper de bon nombre de ceux qui ont été emprisonnés ou proscrits. J'en connais beaucoup; quelques-uns sont même de mes amis. Voilà donc deux mois et demi que je cours les ministères, que j'écris, etc., etc., et tout cela malheureusement sans beaucoup de succès. Quand on ne s'est pas rangé sous le drapeau du vainqueur, on n'a que peu de crédit à mettre au service des vaincus. Enfin, j'ai fait et fais encore tout ce qu'il m'est possible pour les malheureux qui s'adressent à moi.
Telle est mon excuse pour le silence que j'ai gardé. Je pourrais ajouter, à tant d'embarras et de peine, les préoccupations patriotiques; j'aime mieux me taire sur ce dernier point, en vous laissant décider ce qu'il faut penser des Cincinnatus modernes, vous qui avez chanté si bien le dictateur romain.
Puisque me voilà sur vos poésies, je vous remercie du der-
nier morceau que vous m'avez communiqué. Je n'y trouve à reprendre que quelques consonances ou assonnances vicieuses, comme dans les deux premiers vers; les fausses rimes de l'hémistiche et de la fin des vers fils, fuis, jadis, d'ennuis, ou plus souvent, d'un savant, etc.
Il me semble aussi que le dernier vers de ce morceau serait mieux placé ainsi :
Que tu pusses un jour, Dédaignant les honneurs, la fortune, la gloire, De cet homme de bien rappeler la mémoire.
De cette dernière observation faites ce que vous voudrez. Mais, pour les fautes contre l'euphonie, je dois d'autant plus insister que généralement je ne vous trouve pas l'oreille assez difficile.
Celte moralité de l'ambition mérite que vous la débarrassiez de ces petites taches.
Si toutes les affaires ne vont pas bien, il est heureux du moins que les vôtres soient en bonne voie. Je vous en félicite, mes chères enfants; c'est une consolation pour moi.
Votre frère m'a apporté un numéro de son journal (je ne me rappelle pas bien le titre); je n'y étais pas; il avait promis de revenir. Je l'attends encore. Je regrette de ne pouvoir vous donner de ses nouvelles. Le temps n'est pas bon pour ceux qui vivent de la presse périodique.