A MONSIEUR LOUIS VIARDOT
27 mars 1852.
Mon cher monsieur Viardot, vous avez toujours eu tant de bonté pour moi, que je prends la liberté de réclamer votre obligeance pour un jeune paysagiste de mes amis, qui a bien
m CORRESPONDANCE
besoin de l'appui d'un homme aussi compétent que vous.
Chintreuil, qui vous remettra cette lettre, a l'audace de tenter une révolution dans l'art. Peintre aux tons fins et vrais, il a déjà un commencement de réputation, et les marchands de tableaux vont frapper à sa porte. Mais vous savez, mon cher monsieur, ce que c'est que les marchands de tableaux. À peine le pauvre Chintreuil reçoit-il quelques pièces de cinq francs pour une toile qu'ils revendent un prix qui ferait vivre l'auteur à son aise pendant six semaines, car Chintreuil, qui ne pense qu'à son art, s'est fait une manière d'être où les jours où il vit de peu de chose sont des jours de fête, à travers tous les jours où il vit de rien.
Prenez donc pitié de cet excellent homme, mon cher monsieur Viardot, et tâchez de lui procurer le placement de quelques-uns de ses ouvrages. Il y a tant de personnes auprès desquelles vous jouissez d'une juste autorité, que, si vous lui accordez votre appui, je pourrai espérer le voir enfin à l'abri du besoin, obstacle douloureux que ne rencontrent que trop les véritables talents. Ce sera une bonne action de plus que vous aurez faite, et dont Chintreuil et moi nous vous serons reconnaissants.
A H A D'À ME BLANCHECOTTE
Je vous remercie, ma chère enfant, de m'avoir donné de vos nouvelles. La vue de votre enfant nous a payés de toutes les peines du voyage. Il n'en faut pas plus à une mère pour elfacer bien des peines. Ce qui me désespère et ce à quoi votre bel Alphonse ne peut rien, c'est l'éternel embarras, d'argent où vous ne cessez d'être. Il me semble étrange que vous vous soyez mise en route sans ce premier des véhicules. Je regrette d'autant plus de ne pouvoir vous envoyer ce qui
DE BÉRÀNGER.
vous manque. Malheureusement, je viens d'apprendre encore une nouvelle perle, qui va me metlre à sec pour longtemps. Bon Dieu! que de gens à plaindre! Je viens de voir deux pauvres femmes, qui sortent de prison, et qui, forcées de quitter Paris par la police, n'avaient pas de quoi faire le voyage qui leur était ordonné. Tous les jours, j'ai de pareils spectacles, de pires même, et vous concevez que ce sont pour moi autant d'occasions d'épuiser mes modiques ressources : ce qui vous explique la gêne dont je me plains. Mais, comme disent mes Gueux, le diable n'est pas toujours à la porte des pauvres gens. Je vous vois en bonne disposition pour le chasser de la vôtre. Vous avez du courage et une intelligence applicable à bien des choses, quoi que je vous aie dit l'autre jour. Il ne vous faut que vouloir pour sortir de l'ornière où vous piétinez depuis trop longtemps. Donnez de l'élan à votre esprit. Cessez enfin d'être petite fille, et je suis sûr que la Providence vous viendra en aide.
On me force à garder la chambre. Par bonheur, j'ai un travail à faire auquel je me suis mis. Car, moi, il faut aussi que je travaille, malgré mes soixante-douze ans, ou, pour mieux dire, parce que j'ai soixante-douze ans et qu'il me faut corriger et mettre au net le peu que je laisserai après moi.
Si vous voulez que je vous réponde au sujet de la loi sur l'instruction, indiquez-moi la partie de cette loi qu'il vous importe de connaître. J'ai ri de la manière dont vous me posiez la question. Vous pourriez peut-être vous faire la réponse, si vous trouviez, où vous êtes, un journal qui contînt cette loi.
GVII
A MONSIEUR PAUL BOITE AU
Mon cherBoiteau, vos vers sont très-jolis, très-spirituels, et cependant ce n'est peut-être pas là une chanson, au moins comme moi je l'entendrais.
N'allez pas croire que l'absence d'un refrain me fasse dire cela. Non; on peut faire de bonnes et belles chansons sans refrain. Ce qui me fait penser ainsi de vos couplets, c'est un je ne sais quoi qui chante dans les vers de chanson, une certaine vivacité de tournure, un enchaînement de paroles que je ne trouve pas dans vos couplets, qui n'en sont pas moins d'un bon faiseur.
Mais, dites-moi, pourquoi voulez-vous devenir chansonnier? 11 me semble que vous aspirez à mieux que cela, et je crois en effet, si vous ne vous effrayez pas du travail, car (à moins d'être Lamartine), il faut travailler le vers et bien étudier la langue, je crois en effet que vous êtes destiné à faire mieux que des chansons.
Je ne vous encouragerai donc pas dans votre nouvelle fantaisie, dussiez-vous m'accuser de vouloir écarter les rivalités dangereuses. Tout à vous de cœur.
A MADAME BLANCHECOTTE
27 avril 1852.
Pauvre mère, je vous vois dans de grands embarras et je vous plains fort, quelque dédommagement que votre tendresse y doive trouver.
Lamartine a été très-souffrant; l'état de ses affaires est
DE BjpftANGE.lt. 129
pour beaucoup dans ses souffrances. Il y a bien à le plaindre quand on voit l'abîme où il me semble s'enfoncer chaque jour davantage. Malgré sa gêne, bien plus pénible que les nôtres, je l'ai vu donner encore 200 francs pour de pauvres orphelins dont il a pris la charge, et cela sans y mettre la moindre vanité; car c'est bien par hasard que j'ai été le témoin de cet acte de bienfaisance, au moment où il parlait de vendre des objets qui lui sont chers pour suffire aux dépenses d'annonces pour son journal l, qui ne me paraît pas aller aussi bien qu'il l'espérait.
Vous êtes son commis voyageur : il lui en faudrait beaucoup comme vous.
Depuis que j'ai reçu votre lettre, je ne l'ai pas rencontré. Je ferai votre commission si je le revois. Je vous dirai qu'il vous appelle : « Mademoiselle. »
Nous allions parler de vous, dernièrement, lorsque des importuns nous ont interrompus. Nous reprendrons l'entretien.
Je n'ai pas encore eu le temps d'aller m'abonner rue de Richelieu. J'irai demain sans doute. Je suis curieux de voir la Jeanne d'Arc. Je vais mieux.
A MADAME CAROLINE VALCHÈRE
G mai 18o2.
Pauvre femme! toujours malade, et de plus la misère que vous ne sembliez pas avoir à redouter; croyez que je prends bien part à vos infortunes.
Malheureusement je n'y puis rien, moi qui commence à m'apercevoir que notre pension bourgeoise est un peu trop chère pour nous, et, d'ailleurs, votre fierté ne peut faire de
1 Le Civilisateur.
jv. 0
vous une emprunteuse. Si du moins je pouvais vous aider à vous faire ouvrir la porte d'un théâtre, des Français ou de YOdéon; mais, vous ne le savez que trop, je suis sans relations avec les coulisses et avec ceux qui y régnent.
Le rôle de Médée, toujours manqué jusqu'ici, me semblait devoir convenir parfaitement à mademoiselle Rachel. Comme elle m'a paru avoir un sens aussi droit que son talent est admirable, je croyais que le rôle, ainsi que vous l'avez envisagé, pourrait la séduire, et que, quels que soient les défauts de votre tragédie, elle pourrait vous indiquer les moyens de les faire disparaître, et surtout vous tracer un dénoûment tout à fait à sa convenance : pour cela, il eût fallu qu'elle eût un moment à vous donner. Une personne plus hardie, plus remuante que vous, serait peut-être parvenue à séduire cette femme de génie, qui au reste doit être bien obsédée de demandes pareilles à la vôtre. Je ne le comprends que trop.
11 vous eût aussi fallu un protecteur puissant, et vous n'en avez pas su trouver. Vous me parlez d'un monsieur que j'avais cherché à intéresser à votre ouvrage : il a perdu la position qui eût rendu sa recommandation utile; mais vous ne m'aviez pas dit que vous connaissiez quelqu'un qui était en rapport avec M. de Castellane, le seul des hommes haut placés par la naissance et la fortune qui se soit montré constamment ami des lettres et du théâtre, et qui ait fait des sacrifices en leur faveur. Que ne cherchez-vous de ce côté une recommandation que je ne puis vous trouver ailleurs; peut-être un pareil protecteur vous mettrait-il en rapport avec les personnes dont vous avez besoin, et peut-être aussi, par ses conseils éclairés, M. de Castellane pourrait-il améliorer votre pièce.
DE B É î\ A IN G E i\ .
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