‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 54 sur 162 · A M A D A M E B L A N C H E C OT T E · texte numérisé non relu

A M A D A M E B L A N C H E C OT T E

16 juin 1852.

Merci de votre bonne lettre, ma chère enfant. Je n'ai pas été vous voir, parce que j'ai été enfluxionné depuis quinze jours et qu'on m'a imposé l'obligation de rester au logis le plus possible. Samedi pourtant j'ai été chez Lamartine d'assez bonne heure : il était déjà sorti. Ce jour-là, j'avais 1 intention d'aller vous voir, mais la force m'a manqué. J'observe que je ne marche plus aussi gaillardement que l'année passée: aussi je compte mes pas. Ajoutez que j'ai toujours, comme je vous l'ai dit, des provinciaux qui me volent du temps. Il ne m'est pas toujours facile de sortir avant deux heures. Hier j'ai fait une course forcée, et hier soir, seul dans ma chambre, j'ai failli me trouver mal. Pendant une demi-heure, j'ai dû rester sur mon fauteuil, faute de pouvoir gagner mon lit. Aujourd'hui je vais bien et ma fluxion se dissipe. A votre retour de Saint-Mandé, où vous ne resterez que peu de temps, je pense, écrivez -moi et j'irai vous donner de mes nouvelles, qui, je l'espère , seront meilleures. De plus, je vous porterai du chocolat, dont je crains que vous manquiez.

Qu'est devenu ce projet d'impression de vous? Vous ne m'en dites mot. Aurais-je deviné? Ne prenez pas trop l'habitude des paroles en l'air. Je crois en remarquer parfois dans vos lettres. Prenez-y garde; je m'y connais.

P. S. Quel temps affreux ! et quels tristes spectacles ! Il y a peu de jours, j'ai fait mes adieux à Michelet et à sa femme, partant pour aller se réfugier dans un coin de la Bretagne, où ils se figurent pouvoir vivre plus économiquement qu'à Paris. J'ai vu aussi le logis de la famille Hugo, dévasté par

la proscription; et ce qui est plus triste, c'est, au milieu de ces misères, l'absence de toutes les prétendues grandes amitiés dont on faisait tant de bruit dans le monde. 0 faiseurs de grandes phrases ! tâchez de n'en faire jamais.

CXY

A MONSIEUR PAUL BOITE AU

23 juin 1852.

Je vois, mon cher Boiteau, que vous faites feu des quatre pieds et que les étincelles jaillissent de toute part autour de vous. Si vous m'en donnez le temps, soyez sûr que je vous dirai mon avis bien sincèrement. Mais n'espérez pas que, de tant d'oeuvres diverses, je puisse tirer une conclusion pour la route que vous devez choisir. Au reste, ce n'est sans doute pas ce que vous me demandez, car c'est une question que le temps seul peut décider. Ce que j'entrevois, dès à présent, c'est que le Cosmos1 sera abandonné. Il ira avec le Clovis que j'ai tant rêvé dans ma jeunesse, par une inspiration patriotique qui, du moins, a survécu dans mes chansons, pauvre débris de tant d'autres rêves ambitieux. A l'âge que vous avez , je m'attachais plus aux grands sentiments qu'aux grandes idées. Malheureusement je n'étais pas né avec l'instrument qu'il eût fallu pour en venir à l'exécution.

Vous qui êtes si bien partagé par la nature et l'éducation, dès à présent préoccupez-vous du style, approfondissez la

1 Un poëme, à la façon de Lucrèce, et. inspiré par l'admirable tableau que M. de Humboldt commençait alors à tracer et qu'il a si heureusement achevé avant de mourir. Béranger s'était lui-même laissé séduire à tout ce que je lui disais de ce genre de poésie et mettait souvent la conversation sur le sujet du Cosmos. Il n'avait encore paru que deux volumes et demi de l'œuvre de M. de ïïumboldt. Je lui en Taisais l'analyse, et il s'y plaisait extrêmement. Mais c'était l'exécution d'un tel poème qui lui paraissait bien difficile.

J'étais tout jeune, je ne pensais guère qu'aux vers et avais tout mon temps pour y rêver.

DE RÉRANGER. 137

langue, voyez ce qu'elle peut donner encore de nouveau et je ne doute pas que vous ne puissiez un jour enrayer l'art à la descente où il est lancé. C'est une conviction que ne feront que confirmer, j'en suis sûr, les nouveaux essais que vous voulez me soumettre.

Ce que je désirerais, c'est que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seul. Songez que j'ai été en nourrice vingt ans chez le dix-huitième siècle et que ces vingt ans doivent dominer encore sur le reste. Entourez -vous de jeunes hommes ayant le même amour des lettres que vous, et de leurs observations et de leurs encouragements vous tirerez plus d'avantage que des conseils de ma froide expérience.

En attendant vos vers, je suis tout à vous de cœur.

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