A MONSIEUR DE II IN
15 juillet 1852.
Mon cher Dehin, j'aurais répondu plus tôt à votre lettre, sans l'accablement que m'ont causé les chaleurs que nous venons d'avoir. Nous respirons enfin, et j'en profite pour
140 CORRESPOND ANGE
vous dire combien j'ai regret de toutes les tribulations auxquelles vous avez été en butte pendant si longtemps.
Je ne blâme pas le père de famille qui cherche à améliorer le sort des siens : en étendant des entreprises que la conscience ne peut désavouer, vous avez fait tout ce qu'un autre eût fait à votre place; votre loyauté seule vous a exposé à des pertes : c'est un malheur commun aux hommes de votre caractère. Enfin vous avez obtenu justice, et la paix est rentrée dans votre âme.
Mais, dites-moi, vous qui si fraternellement veniez à mon secours à une autre époque, pour vous remettre tout à fait sur vos pieds, n'avez-vous pas besoin de quelque petite somme ? Je n'ai pas fait fortune non plus, mais si deux ou trois cents francs vous pouvaient être utiles, je les trouverais en quelques jours. Ne vous privez donc pas de cette ressource, si elle vous était nécessaire. Je ne vous fais pas cette offre pour m'acquitter envers vous; mais parce que je serais fier d'être utile à un aussi honnête homme que vous, et que je n'ai que ce moyen de vous offrir un témoignage de mes sentiments d'affection.
Avant de vous parler ainsi, j'ai voulu m'assurer que je pouvais sans me gêner venir à votre aide; ainsi, point d'embarras pour moi si vous acceptez.
J'ai reçu la visite d'un de vos compatriotes, qui m'a remis un petit, trop petit recueil de fables de M. Gancet. Comme je ne sais pas l'adresse de l'auteur, chargez-vous, mon cher Dehin, de lui faire mes remercîments, ils sont bien sincères. Je vous dirai même que ce n'est pas sans surprise que j'ai lu ces fables, dont l'invention est souvent trèsheureuse, qui sont presque toutes écrites avec un choix d'expression, une finesse d'esprit et une variété de forme très-rares chez nos fabulistes modernes.
A propos, vous savez que Lachambaudie, que je n'ai pu
sauver de l'exil, est à Bruxelles. S'il n'eût pu rester dans cette ville, je l'aurais engagé à se retirer à Liège; comme c'est un homme fort simple dans ses habitudes, je vous l'aurais recommandé pour l'aider à se faire une vie économique. Mais Bruxelles lui a fait bon accueil, et il est là près de M. Stassart1, qui peut lui être utile.
CXÏX