A MONSIEUR B A R A N D E G U Y - D U P 0 N T
5 septembre 1852.
Très-bien encore, monsieur, très-bien! Comme Proudhon, vous rendez pleine et entière justice aux hommes du gouvernement provisoire; mais je dois vous faire une observation.
En parlant de Marrast, le plus calomnié, ne deviez-vous pas jeter quelques mots sur ses manies aristocratiques qui ont autorisé les quolibets des réactionnaires et même des républicains? Ce qui n'est qu'un ridicule chez un particulier devient souvent un tort grave dans un gouvernant. Don Quichotte donnait à ce sujet d'excellents conseils à son écuyer.
Rien de mieux pour un panégyriste que d'aller au-devant de l'attaque pour la repousser. En convenant du ridicule de Marrast, vous pourriez, il me semble, montrer quel parti en a tiré la malveillance contre un homme de cœur et de probité.
Encore un mot, si vous voulez bien le permettre. Je crois, monsieur, vous devoir faire observer que, dans notre langue du moins, le genre satirique exige un travail soutenu de versification : il repousse l'improvisation ; la raison m'en parait facile à trouver. J'ai lu des vers de vous d'un style arrêté et solide. Je vous engage donc à serrer, à nourrir le vers un
peu plus que dans le dernier morceau, tout bon qu'il est, mais où l'improvisation se fait un peu trop sentir, selon moi.
J'espère que vous sentirez que les observations que je me permets avec vous ne sont pas de celles qu'on prodigue à tout le monde.
Je vous surcharge de ports de lettres. Faites-moi savoir si cela vous obère. J'ai encore le moyen d'affranchir, et ne regretterai jamais avec vous d'en faire usage.
CXXVIÏI
A MONSIEUR BAR ANDEGUY-DUPO NT
11 septembre 185'2.
L'âge ne fait rien à l'affaire, monsieur; mais je vous avoue que je ne vous donnais pas plus de trente ans; pas moins non plus, parce qu'il y a dans vos vers certaine maturité de pensée qu'on n'a guère, même à vingt-cinq ans.
Toujours est-il que je reste votre aîné de vingt ans; ce qui me laisse quelque droit de censure quand je croirai voir broncher votre muse. Cette fois je n'ai pas à faire le pédant avec vous, monsieur.
Ce morceau est semé de bons vers heureusement trouvés. A propos de ce morceau, qui me prouve une fois de plus votre aptitude à la satire , je me demande pourquoi vous ne vous tracez pas des cadres plus étendus, plus spacieux, sur tel ou tel point de nos mœurs, de notre politique, de nos sottises, cadres que vous rempliriez avec talent, j'en suis sûr. Les événements qui se pressent sous nos yeux sont presque tous susceptibles, ou d'entrer dans ces compositions, ou de vous en fournir d'inattendues.
Je tiens beaucoup, trop peut-être, aux morceaux composés, et surtout à ce qu'on adopte un genre. Vous avez le style; voilà l'important pour vous mettre en route; il ne reste plus
qu'à tracer le chemin que vous voulez suivre. Vous n'étiez pas au monde, monsieur, que je pensais déjà ainsi ; voilà pourquoi je me permets de vous dire ce que je me disais dans mon grenier. Seulement, alors, j'étais loin d'avoir fait le choix auquel je ne me suis arrêté que quinze ans après. J'avais le temps de divaguer. Vous ne l'avez plus, choisissez donc.
A MADAME BLANC HE COTTE
15 septembre 1852.
Je pars demain matin sans avoir eu le temps de vous rendrevisite. J'en ai été empêché par mon ami Bretonneau, qu'un chagrin très-violent a amené à Paris depuis huit jours. J'ai passé le plus d'instants qu'il m'a été possible avec lui. J'ai eu aussi deux autres amis malades ; enfin tout s'est opposé à l'accomplissement de la promesse que je vous avais faite.
Vous me parlez du Civilisateur, qui ne doit plus compter dans les espérances de Lamartine. V Histoire de la Constituante sera, je crois, pour lui, d'un bénéfice plus certain. Mais ce ne sera qu'un radeau, et non un port. Je suis toujours préoccupé de ce naufrage, qui m'afflige tant, et ne conçois pas que quelqu'un ne vienne pas tendre la main à l'homme qui se noie. Il y a bien de l'ingratitude dans notre pauvre espèce. Enfin ! Je n'aurai pas le temps de lire votre nouvelle avant mon départ, mais je tâcherai de la fourrer dans mon sac de nuit, pour la lire en Normandie.
Quant au sonnet, je ne vous en dirai rien, si ce n'est qu'il ne faut pas faire de vers au hasard. Attendez qu'un sentiment bien vif ou qu'une idée grande ou originale vienne vous saisir pour prendre la peine de l'encadrer dans des rimes : alors vous êtes sûre de bien faire.
A MADAME VICTOR HUGO
ïlougepcrriers, 21 septembre 1852.
Chèro et excellente dame, j'ai bien tardé à vous remercier de votre lettre, que j'attendais avec impatience. Je me figurais une installation en pays étranger, la chose la plus difficile; vous me prouvez qu'on peut trouver à s'arranger partout. L'épouse et la mère a tout fait pour le mieux. Que de courage et de force il y a dans ces deux mots !
On m'a souvent dit que Jersey était un petit paradis; je suis disposé à le croire ; si vous m'apprenez que notre grand poëte, que votre charmante demoiselle le trouvent un séjour digne d'eux, ce sera alors un paradis pour vous. Mais vous ne me parlez pas de vos deux fils; votre ciel n'est donc pas complet?
Mon retard à vous répondre a tenu un peu à ce que j'avais à vous dire de Paris. J'aurais voulu vous envoyer quelques idées consolantes, puis j'ai lini par me dire que vous n'en attendiez pas de moi, que j'avais plus besoin d'être consolé que vous, moi qui subis tout ce que l'exil vous évite. Venu pour passer quelque temps en Normandie, auprès de mon vieil ami Dupont (de l'Eure), toujours fort souffrant et fort triste, c'est de chez lui que je vous écris. Nous avons souvent parlé d'Hugo. C'est un vieillard à forte mémoire : aussi m'a-t-il cité et me citera-t-il encore grande partie des discours d'Hugo, au sort duquel il prend le plus vif intérêt.
Nous nous affligeons ensemble d'apprendre que notre langue ne soit plus parlée à Jersey. Cela a bien surpris aussi Lamennais, qui a été fort heureux que je lui donnasse de vos nouvelles et de celles de Victor Hugo. Il m'a chargé de vous faire parvenir tous les vœux qu'il forme pour vous deux. Vous
allez tous être réduits à parler anglais. 11 me- semble que c'est un contre-sens dans la famille d'un si grand écrivain français. Est-ce que tout le monde ne devrait pas savoir la langue qu'il a faite si belle et si riche? J'espère du moins qu'il sera, où vous êtes, entouré de tous les égards qui sont dus au génie. Je ne suis pas inquiet pour vous et pour mademoiselle ; vous avez entièrement ce qu'il faut pour faire naître la sympathie. Malheureusement nos voisins d'Albion, comme nous disions autrefois, sont loin de nous rendre l'équivalent des éloges que nos hommes de lettres, depuis Voltaire, leur prodiguent d'une façon si peu mesurée. Toutefois, comme il ne s'agit que d'être justes, MM. les Anglais sauront se montrer dignes, je le pense, du choix que notre ami a fait d'un asile sur leurs terres.
Adieu, chère dame, je passe chez le mari, à qui j'ai un mot à dire. Ne craignez pas que je le dérange trop longtemps, je sais qu'il travaille. Recevez mes hommages et remerciez mademoiselle votre fille de son bon souvenir.