août
J'ai enfin, monsieur, terminé la lecture de l'informe manuscrit que vous m'avez remis. Je connaissais déjà une partie des morceaux de vers qui en font partie. Il y a dans tout cela de l'esprit, du talent presque toujours, mais rarement de l'originalité. Malgré l'absence de cette qualité, il eût été possible, en un temps meilleur, que l'auteur se fît une réputation. Aujourd'hui je crois cela difficile. Le décousu de tant de morceaux différents de forme et de fond ne laisse au lecteur qu'une idée confuse de l'homme qui se présenterait
DE BËRANGER. 147 ainsi au public. Il me semble queR**M devrait, sous forme de mémoires, raconter tout ce qu'il a fait depuis sa sortie de prison et l'inutilité de ses efforts pour se tirer de la position où ses premières fautes l'ont jeté : bien entendu qu'il arrangerait le tout à son avantage en intercalant dans son récit la plupart de ses vers, sauf à rejeter en appendice les morceaux dont l'insertion ne serait pas possible. Il intitulerait ce volume, qu'il ne faudrait pas faire trop gros : Ma réhabilitation.
Telle est, monsieur, la pensée qui m'est venue, et que je vous livre, bonne ou mauvaise. Communiquez-la-lui. Cela ne l'engage à rien. Il sait mettre mes conseils en oubli.
Mais, sous cette forme ou sous une autre, la difficulté est de lui trouver un éditeur. Je ne connais pas aujourd'hui un libraire à qui j'osasse offrir cette affaire. Et pourtant, je vous le répèle, il y a dans tout cela de l'esprit et du talent. Le style de R*** est généralement bon et pur. Peut-être, dans les derniers vers, y a-t-il un peu de froide correction.
Quant à lui rouvrir ma porte, je ne le puis, monsieur, et j'en ai regret, car l'intérêt que je lui porte depuis vingt-trois ans n'a pas diminué, malgré les reproches que j'ai toujours eu à faire à son inconstance, à sa folle mobilité, qui tiennent ou à sa nature ou à ses malheurs, et qui l'ont rendu complètement indisciplinable, même aujourd'hui qu'il approche de la cinquantaine.
J'ai fait des pertes d'argent qui ne me permettent plus de venir à son secours, et ma vie à l'écart m'a ôté tout crédit. De plus, j'ai soixante-douze ans, et, à cet âge, j'ai besoin d'un peu de repos. Comme abondent encore autour de moi trop de gens qui me laissent a peine un moment à mes réflexions, je m'efforce d'éloigner de mon gîte ceux pour qui je ne puis plus rien faire d'utile. R*** est de ceux-là.
1 Dont il a été question plusieurs fois et que Béranger protégeait avec tant de zèle, dès avant 1850, sans parvenir à régulariser sa vie.
Je n'ajoute rien à ce que je viens de vous dire, monsieur, si ce n'est l'expression du regret que j'éprouve de ne pouvoir répondre autrement à la prière que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
A MADAME EUGÈjNE SCRIBE
23 août 1852.
Ce que vous m'apprenez est-il possible? Quoi! vous, chère amie, malade à rester étendue sur un canapé ! C'est à ne pas le croire. Raison de plus pour espérer que bientôt vous serez tirée de peine plus encore par votre belle et bonne organisation que par les secours de la Faculté. Allez vite aux bains de mer, mais pour n'y plus retourner jamais que pour votre amusement. Au milieu des soins inaccoutumés que vous êtes obligés de prendre, c'est trop aimable à vous d'avoir songé à mon jour de naissance. Je ne suis plus souffrant, et je crois que madame Béga vous a exagéré le mal que m ont fait les grandes chaleurs de juillet. Vous savez d'ailleurs que je ne m'écoute que lorsque cela me sert à chasser les importuns.
J'ai l'avantage de n'être pas nerveux. Je plains bien Scribe d'être atteint de ce mal ; car le temps que nous avons ce mois-ci lui doit être fort contraire. Vous vous plaignez qu'il travaille trop; je ne vous conseille pourtant point, dans l'intérêt du public comme dans l'intérêt de sa santé, de lui imposer le repos absolu. Aux gens nerveux, le travail : Voltaire l'a bien prouvé, et, sous mes yeux, Lamennais en est un autre exemple. Seulement écartez de lui les trop grands embarras qui, pour Scribe, accompagnent le genre des œuvres dramatiques. Je sais que c'est difficile; mais vous avez une bonne cervelle qui peut en venir à bout.
Quant à moi, je vais toujours d'un bout de Paris à l'autre, tantôt pour Pierre, tantôt pour Paul ; les affaires des autres sont ma seule occupation, car je ne chansonne plus. On croi-
raitque je n'ai jamais fait de vers de ma vie. Cela, parfois, m'afflige un peu; mais, en pensant que je n'en ai fait que trop, je me console. Et puis, si je n'écris plus, je sais encore lire, et lire sans lunettes.
Judith se porte très-bien; elle se plaît toujours dans notre pension, où, moi, je ne cesse de regretter la rue d'Enfer, qui m'avait débarrassé de beaucoup de visiteurs : je me résigne ici comme ailleurs.
J'ai aussi un ouvrage à faire : j'ai promis à mon vieil ami Dupont ma visite pour les premiers jours de septembre. Si vous saviez combien le moindre déplacement me coûte 1 Je regarde les voyages, à un certain âge, comme un temps perdu. Je voudrais bien que celui-ci ne m'empêchât pas de vous voir à votre passage à Paris. Pour vous éviter nos quatre étages, écrivez-moi le jour de votre arrivée, et j'irai vous voir.
A MESDEMOISELLES
1er septembre 1852.
Combien de fois, mes chères amies, me suis-je reproché de laisser vos dernières lettres sans y répondre, bien que je les garde sous mes yeux pour m'engager à le faire ! Que voulezvous? je ne cesse d'être accablé ou de visites ou de lettres pour je ne sais quelles affaires, dont chacun semble prendre plaisir à me charger, et qui, outre l'ennui qu'elles me causent, me forcent à courir tout Paris, même les ministères, où je perds le peu de crédit que j'avais par le renvoi de ceux de mes amis qui y étaient restés. J'espérais qu'avec l'âge le repos m'arriverait; et je viens d'accomplir mes soixantedouze ans au milieu des mêmes embarras. Si je n'avais avec moi une vieille amie que la campagne n'arrangerait pas, il y a longtemps que je serais caché au fond de quelque village, à quinze ou vingt lieues de Paris. Ah! si j 'étais dans
votre désert ! Que je suis satisfait de voir que vous vous y trouviez aussi heureuses qu'il est permis de l'être ici-bas ! Quoi ! les pluies vous y menacent ! Je ne craignais que les chaleurs, dont l'excès m'a ici fait bien souffrir cette année. Elles y sont venues tard ; mais je ne crois pas en avoir éprouvé de plus vives. Heureusement un temps plus frais nous est arrivé. J'allais reprendre cette fièvre des moissonneurs qui a été pour moi une véritable maladie il y a quelques années. Sauf un gros rhume de cerveau, je vais assez bien maintenant. Aussi chacun m'annonce que je passerai quatre-vingt-dix. Dieu m'en préserve ! J'ai vu trop de gens qui, pour avoir été jusqu'à quatre-vingts, sont devenus culsde-jatte, aveugles, sourds et même idiots, et, dans les derniers, j'ai pu compter des hommes qui avaient valu mieux que moi comme intelligence. Je m'étais toujours dit qu'il ne fallait pas dépasser soixante ans. 11 faut trop de résignation pour se survivre. Voilà douze ans que je suis à ce régime. N'est-ce pas assez ?
Mais de quoi vous parlé-je? Vous ne devez pas me comprendre, vous, placées si loin de la borne que je m'étais posée en espérance. Tant mieux î Je suis sûr que, dans votre humble position, vous trouvez à faire du bien et à vous faire aimer. Il n'y a que cela de bon dans un monde détraqué.
N'allez pas , croire, à ce mot, que je suis devenu misanthrope; bien s'en faut. Je tiens note, au contraire, de toutes les améliorations dont l'avenir aura le profit. C'est ce qui me console du présent, et, si je faisais encore des vers, j'en ferais là-dessus. Mais quoi ! vous, sœur ***, vous renoncez à la rime! Il y a peu de temps que vous me promettiez un poëme. Qui a pu vous arrêter en chemin? Les jours tristes, ditesvous. Mais n'ont-ils pas aussi leur poésie? Ils semblent même mieux aller à votre talent ; car je doute que vous ayez jamais fait des chansons de table. Je serais certes bien surpris
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si vous alliez m'en envoyer une sur ce ton-là : je la chanterais à mes vieux amis, qui viennent encore rire et chanter avec moi ; car je ris encore, et même assez souvent. Il n'y a que le chant qui me coûte. Ma voix, qui n'a jamais été forte ni belle, devient si faible, que je me contente de faire chorus aux chansons des autres. Ne comptez donc pas sur mon chant du cygne.
Adieu, mes chères amies; pardonnez-moi mes inexactitudes de correspondances, et ne tombez pas dans ce défaut avec votre vieil ami, qui est à vous de tout cœur.
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