‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 74 sur 162 · A MONSIEUR ARSÈNE MEUNIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ARSÈNE MEUNIER

Votre lettre du 14 novembre dernier m'avait fait grand plaisir; toutefois je craignais que, le premier moment passé, vous n'eussiez à décompter un peu sur l'intérêt que vous avez dû inspirer d'abord, et que tout votre mérite pour l'enseignement littéraire ne suffit pas pour consolider vos succès. La lettre que m'apporte M. Guichard me rassure complètement, et son témoignage me prouve combien vous avez à vous louer des bons Ànversois. Je comprends ce que vous m'écriviez, il y a trois mois, que, si les portes de la France vous étaient rouvertes, vous n'en profiteriez que pour venir embrasser votre famille et que vous retourneriez bien vite où votre exil a reçu un accueil si obligeant.

Vos succès ne m'étonnent pas : vous n'étiez pas moins né pour l'enseignement que pour le propager, et, sous ce dernier rapport, Dieu sait tous les services que vous avez rendus chez nous. Tous les savants ne savent pas enseigner : c'est

DE BËRANGER. 175

un des dons les plus rares. Enseignez donc, faites aimer aux Anversoises les beautés de nos grands génies. C'est un moyen, qu'on n'a pu vous enlever, de servir encore la France.

Ètes-vous en correspondaece avec Dupont? A tout hasard je vais lui faire passer de vos nouvelles, qui lui feront plaisir. Je l'ai été visiter au mois de septembre; il souffre toujours des reins, mais sa santé me semble lui promettre encore quelques années à vivre pour le bonheur de ses amis.

Vous avez raison : la malheureuse Pauline Roland avait soif du martyre. J'avais tout fait pour faire changer sa déportation en exil, sans pouvoir y parvenir. C'est son fils qui, en obtenant le premier prix des nouveaux1 au grand concours, a obtenu son rappel. Elle est morte à Lyon dans ses bras, sans l'avoir pu reconnaître. Elle laisse trois enfants dont on s'occupe de régler le sort. C'était une âme élevée et courageuse, mais une tête égarée par le saint-simonisme.

Adieu, mon cher monsieur Meunier; croyez que ce sera toujours avec plaisir que j'apprendrai tout ce qui pourra améliorer votre position, et que, si je le puis, je tâcherai de vous faire perdre le titre de proscrit. Mais mon crédit, par ma faute sans doute, se réduit à bien peu de chose.

CXLYIII

Page 1